MON KEBAB À L'HEURE ALLEMANDE Par Jean-paul Li­lien­feld

Est-il bien rai­son­nable de lais­ser un ci­néaste dé­rai­son­nable com­men­ter chaque mois l'ac­tua­li­té en toute li­ber­té ? As­su­ré­ment non. Cau­seur a donc dé­ci­dé de le faire.

Causeur - - Pas D'ámalgame -

Da­nièle Obo­no peut tou­jours faire mieux. Après avoir nié la ra­di­ca­li­sa­tion d’un chauf­feur de bus qui re­fu­sait de prendre le vo­lant à la suite d’une femme, après avoir dé­fen­du dé­but no­vembre Hou­ria Bou­teld­ja, porte-pa­role des In­di­gènes de la Ré­pu­blique (PIR), qu’elle consi­dère comme une « ca­ma­rade an­ti­ra­ciste », le 24 no­vembre, sur Sud Ra­dio, elle se fai­sait l’avo­cate des stages en non-mixi­té ra­ciale or­ga­ni­sés par le syn­di­cat d’en­sei­gnants SUD Édu­ca­tion 93 : « La pra­tique de la non­mixi­té n’est pas dan­ge­reuse. » De son cô­té, le 22 no­vembre sur LCI, Ma­bou­la Sou­ma­ho­ro – maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té de Tours et pré­si­dente de l’as­so­cia­tion Black His­to­ry Month et non pas beauf de base au ca­fé du com­merce – n’était pas du tout cho­quée par une liste qui s’est pré­sen­tée aux élec­tions mu­ni­ci­pales de Sar­celles pour faire battre le maire, car il était juif. Son ar­gu­ment est tout à fait ré­vé­la­teur de l’am­bi­guï­té de sa « pen­sée » : « Ils n’ont pas été élus », donc où est le pro­blème ? C’est donc hor­ri­pi­lé par l’écoeu­rante mon­tée en puis­sance de ce ra­cisme dra­pé d’an­ti­ra­cisme que je m’at­taque à cette chro­nique, ins­tal­lé avec mon or­di­na­teur sur un banc du square voi­sin afin de pro­fi­ter d’un rayon de so­leil in­es­pé­ré. Chau­de­ment em­mi­tou­flé dans ma dou­doune, je me suis plon­gé dans le su­jet et… j’avoue m’être en­dor­mi. – Tu prêtes ton or­di ? C’est cette phrase qui m’a ré­veillé. De­bout face à moi, me do­mi­nant d’au­tant plus que je m’étais ava­chi dans mon som­meil, quatre Guillaume, ni look ban­lieue ni look skin, plu­tôt Au­teuil­neuilly-pas­sy c’est mon ghet­to, jean pro­pret et col en V, vrillent le bleu in­quié­tant de leurs yeux dans mes pu­pilles en­core éblouies par le jour suc­cé­dant à la nuit. Mes an­nées Cré­teil me soufflent que ça va mal tour­ner. Sur­tout quand ce­lui qui avait dé­jà par­lé ajoute : Oh fils de ca­tin ! J’te parle ! Alors je me suis le­vé avec un sou­rire niais et j’ai ten­du mon or­di. Et quand le blond s’est ap­pro­ché pour le prendre, je lui ai en­voyé un coup de pied qui vou­lait at­teindre le vi­sage, mais n’a tou­ché que le ge­nou (c’est ça de prendre de l’âge) et j’ai sprin­té, mon or­di sous le bras. Le temps de sur­prise et la se­conde qu’a pris le groupe pour vé­ri­fier l’état de ce­lui qui était au sol m’ont confé­ré une pe­tite avance. Mais pas énorme énorme…

Sur­tout que j’ai per­du du temps quand je suis pas­sé de­vant la vi­trine du mi­roi­tier. Parce que je me suis vu dans la glace ! Ça m’a cloué ! J’ai dé­cou­vert que j’étais noir ! J’étais de­ve­nu un pu­tain de né­gro bro ! Alors for­cé­ment, ça m’a cou­pé les jambes. J’ai per­du un temps pré­cieux… qui a per­mis aux Guillaume de me tom­ber des­sus. Les coups ar­ri­vaient de par­tout et je te­nais mon or­di comme j’avais ap­pris à le faire d’un bal­lon ovale sous la mê­lée quand je jouais au rug­by. Les deux flics n’au­raient pas crié : Oh, les ca­chets d’as­pi­rine, vous le lâ­chez où on com­met une vio­lence po­li­cière ?! Je crois que j’y se­rais pas­sé… Coup de bol, deux flics noirs. Comme moi. Je ne se­rai donc pas, a prio­ri, sus­pect. Ils ne se sont d’ailleurs pas pri­vés de leur ba­lan­cer des tas de re­marques ra­cistes du genre : Eh, pé­que­naud, pour­quoi tu re­tournes pas dans ton Ber­ri, et toutes ces sortes de mots doux aux­quels je suis d’or­di­naire fa­rou­che­ment op­po­sé, mais dont j’avoue qu’ils m’ont d’au­tant plus dé­fou­lé que je n’avais pas à en­dos­ser la culpa­bi­li­té de les pro­non­cer. Et puis le flic qui avait des ga­lons m’a dit : Ça va mon­sieur ? Pas trop de bo­bos ? Pas besoin d’un ma­ra­bout ? J’ai fait non de la tête en me di­sant que j’étais de­ve­nu dingue et je suis ren­tré chez moi, ser­rant vic­to­rieu­se­ment mon or­di sous le bras. En bas de mon im­meuble, j’ai croi­sé la gar­dienne qui pro­me­nait un chien que je n’avais ja­mais vu. – Vous gar­dez des chiens main­te­nant ? – Non, c’est le mien… – Mais non ! Je le connais votre Rex… c’est un ber­ger al­le­mand ! – Ah, Rex, oui. Mais il a fal­lu que je change… – Pour­quoi, il est mort ? Et c’est là qu’elle m’a re­gar­dé avec une pe­tite nuance de com­mi­sé­ra­tion. – Ben non, les quo­tas… De­vant mon in­com­pré­hen­sion ef­frayée, elle a eu la bon­té de m’ex­pli­quer. – Comme le kebab de Meh­met a été trans­for­mé en bras­se­rie mu­ni­choise, ça fai­sait trop d’al­le­mands dans le quar­tier… Donc il a fal­lu que je change. J’ai vou­lu prendre un lé­vrier es­pa­gnol, rap­port à mon pays na­tal, mais c’était pas pos­sible à cause de mon nom de jeune fille : Mar­ti­nez. Ça fai­sait trop d’es­pagne ! Alors j’ai pris un ber­ger belge… Le kebab de Meh­met trans­for­mé en ta­verne à chou­croute ? In­croyable ! Hier en­core je lui avais ache­té un com­plet sauce blanche et on avait par­lé du Ga­la­ta­sa­ray. Je me suis re­tour­né le plus len­te­ment pos­sible, parce que je sa­vais dé­jà que ce que j’al­lais dé­cou­vrir n’al­lait pas me plaire… Ef­fec­ti­ve­ment, le kebab était de­ve­nu une usine à bière. Sur le pas de la porte, Meh­met en cu­lotte de peau m’a fait un pe­tit signe ami­cal. Sa fière mous­tache turk­mène était tout à fait en ac­cord avec le cos­tume ba­va­rois, sur­tout qu’il l’avait teinte en blond. J’ai tra­ver­sé la rue, hyp­no­ti­sé. – Meh­met, qu’est-ce qui se passe ? Il m’a ré­pon­du en al­le­mand ! En al­le­mand ! – Ge­hen Sie Her­ren hi­nein. Die Küche ist hier aus­ge­zeich­net... Et comme je ne com­pre­nais rien, il m’a tra­duit en fran­çais avec un ac­cent à cou­per au cou­teau : – Fe­nez mo­zieur, zé gut Küche izi… J’ai pa­ni­qué. Je suis par­ti en cou­rant avec une seule idée en tête : trou­ver re­fuge chez ma mère qui al­lait me ras­su­rer comme elle sa­vait si bien le faire après mes pires cau­che­mars. Blo­qué à un feu en at­ten­dant qu’il passe au rouge, j’ai eu le temps de dé­chif­frer le pan­neau pu­bli­ci­taire sur l’im­meuble en face. Une jeune beau­té noire sou­riait à l’ob­jec­tif. Si vous broyez du blanc, écou­tez Afri­ka. Afri­ka met de la cou­leur dans vos oreilles ! Quand je suis ar­ri­vé chez ma mère, j’étais dans un sale état. – Eh ben !... Tu es frais ! Tout s’est mis à tour­ner. Je me suis pré­ci­pi­té dans les toi­lettes. Et j’ai hur­lé ! – Ma­man ?! C’est quoi ces chiottes ?! – Sur­veille ton lan­gage s’il te plaît ! Tu te crois chez les tou­babs ?! – Mais pour­quoi tu as fait ça, ma­man ?!!! – Si tu ve­nais me voir un peu plus sou­vent, tu se­rais au cou­rant de ce qui se passe chez ta mère... Ils vou­laient nous col­ler un kebab dans le quar­tier ! Tu te rends compte ?! Pour ra­mas­ser toute la ra­caille des faces de craie, mer­ci bien ! Leurs fou­tus quo­tas… Alors on a créé une as­so­cia­tion de quar­tier et on leur a dit : « La Tur­quie d’ac­cord, mais pas les ke­babs ! » Et c’est comme ça que de­puis deux mois, tout le quar­tier a des toi­lettes à la turque… Bien sûr que fi­na­le­ment, je me suis ré­veillé pour de vrai. Un Li­bé du 24 no­vembre traî­nait sur le banc. En le feuille­tant, je suis tom­bé sur une tri­bune in­ti­tu­lée « Contre le lyn­chage mé­dia­tique et les ca­lom­nies vi­sant les an­ti­ra­cistes » sou­te­nant tout ce qui col­la­bore avec l’is­la­misme et l’an­ti­sé­mi­tisme dé­co­lo­nial. Et j’ai su que je dor­mais en­core… •

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