Hon­grie : aux fron­tières du na­tio­na­lisme

L'élec­tion du 8 avril pro­met d'être un plé­bis­cite pour Vik­tor Orbán. Ré­élu sans dis­con­ti­nuer de­puis 2010, le Pre­mier mi­nistre sor­tant édi­fie une «dé­mo­cra­tie illi­bé­rale» que ses op­po­sants ac­cusent d'au­to­ri­ta­risme et de cor­rup­tion. Mais la ma­jo­ri­té des Hong

Causeur - - Sommaire - Daoud Bou­ghe­za­la

La moi­tié des élec­teurs an­ti-orbán ap­prou­ve­rait une coa­li­tion avec le par­ti ul­tra­na­tio­na­liste Job­bik.

Bu­da­pest, dé­but fé­vrier. Ar­ri­vé en bus via la Slo­vé­nie en­nei­gée, je dé­couvre la Hon­grie de Vik­tor Orbán. Grand fa­vo­ri des élec­tions lé­gis­la­tives du 8 avril, le Pre­mier mi­nistre, 53 ans, en­ta­me­ra sans doute un troi­sième man­dat consé­cu­tif au terme d'un scru­tin qu'il a ha­bi­le­ment trans­for­mé en ré­fé­ren­dum sur l'im­mi­gra­tion. Sur la route des mi­grants, entre les Bal­kans et l'eu­rope oc­ci­den­tale, la Hon­grie se sent en ef­fet me­na­cée dans sa chair de­puis que des cen­taines de mil­liers d'émi­grés y ont tran­si­té en 20142015. Cette contrée sous-peu­plée de 9,8 mil­lions d'ha­bi­tants n'a pas di­gé­ré son ré­tré­cis­se­ment his­to­rique (cf. en­ca­dré 1) et « souffre d’un dé­fi­cit dé­mo­gra­phique chro­nique » (1,5 en­fant par femme) que sa po­li­tique na­ta­liste ne suf­fit pas à en­rayer.

Après ses plé­bis­cites de 2010 et 2014, Orbán joue la pé­ren­ni­té de son ré­gime. Sous le nom de « dé­mo­cra­tie illi­bé­rale », le chef du gou­ver­ne­ment a for­gé une syn­thèse de na­tio­na­lisme et de conser­va­tisme hon­nie des as­so­cia­tions de dé­fense des droits de l'homme, qu'il dé­nonce comme des agents de l'étran­ger. Ni slave ni ger­ma­nique, le pays de saint Étienne voit ses va­leurs conser­va­trices co­ha­bi­ter avec un nombre re­cord de sex-shops et l'at­ta­che­ment à l'iden­ti­té chré­tienne s'ac­com­mo­der d'églises sou­vent vides.

Le com­mun des Fran­çais confond la Hon­grie avec son di­ri­geant au verbe haut. Il faut dire qu'orbán re­fuse bruyam­ment les quo­tas d'im­mi­gra­tion im­po­sés par l'union eu­ro­péenne et a même fait construire un mur à la fron­tière serbe en 2015. Fils d'ap­pa­rat­chik, Orbán fait fi­gure d'hy­bride entre « la men­ta­li­té ob­si­dio­nale com­mu­niste qui dis­qua­li­fie l’ad­ver­saire et le traite en en­ne­mi » d'une part, et « les di­ri­geants de la Rou­ma­nie, de la Po­logne et de la Hon­grie de l’entre-deux-guerres » d'autre part, avance Paul Grad­vohl, his­to­rien à l'uni­ver­si­té de Nan­cy. Ses hom­mages ap­puyés à l'ami­ral Hor­thy, ami­ral de Fran­çois-jo­seph de­ve­nu pen­dant vingt-cinq ans le chef d'un ré­gime ré­ac­tion­naire, en­voient des si­gnaux à l'élec­to­rat na­tio­na­liste.

Comme Ni­co­las Sar­ko­zy y était par­ve­nu contre Jean­ma­rie Le Pen en 2007, Orbán et son par­ti le Fi­desz ont plu­mé la vo­laille na­tio­na­liste in­car­née par ses op­po­sants du Job­bik. Dé­pas­sés sur leur droite, les mi­li­tants de la deuxième for­ma­tion hon­groise ont né­go­cié un vi­rage à 180 de­grés sous l'im­pul­sion de leur pré­sident Gá­bor Vo­na. Dans un sa­lon de thé aux abords du Da­nube, la res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion du par­ti, Ágnes Pánc­zél, 23 ans, me le confirme dans un fran­çais qua­si par­fait : « Nous de­man­dons l’ins­tal­la­tion d’une po­lice des fron­tières pro­fes­sion­nelle mais, pour le reste, le Fi­desz a dé­jà ap­pli­qué nos pro­po­si­tions ! » Cré­di­té de 15 à 20 % des in­ten­tions de vote sui­vant les son­dages, très po­pu­laire chez les jeunes dé­shé­ri­tés, le Job­bik fait la course en tête de l'op­po­si­tion. Cor­rup­tion, né­po­tisme et cap­ta­tion de tous les pou­voirs au som­met de l'état ins­pirent dé­sor­mais sa cri­tique du sys­tème Orbán. Un comble pour des nos­tal­giques de l'em­pire aus­tro-hon­grois, dé­sor­mais conver­tis à l'état de droit, mais hier en­core op­po­sés au prin­cipe même de la dé­mo­cra­tie. « Notre ex­pé­rience dou­lou­reuse de l’op­po­si­tion nous a fait ap­pré­cier la dé­mo­cra­tie li­bé­rale », tri­an­gule miss Pánc­zél. D'après cette brune très ap­prê­tée, l'em­pire des Habs­bourg avait du bon parce que « tous les bords po­li­tiques dia­lo­guaient » – ex­cep­tion faite de la ré­volte hon­groise de 1849 que Vienne ma­ta im­pi­toya­ble­ment… Cer­tains de ses ca­ma­rades « an­ti­sio­nistes » ont tant et si bien mu­té qu'ils sont dé­sor­mais in­vi­tés au ca­fé yid­dish Spi­no­za alors qu'ils in­vec­ti­vaient au­tre­fois les juifs de Bu­da­pest en me­na­çant d'ap­pe­ler à la res­cousse leurs amis Gar­diens de la ré­vo­lu­tion ira­niens. Entre deux flashs in­fos as­si­mi­lant les mi­grants mu­sul­mans à des ter­ro­ristes, des spots ra­dio­té­lé­vi­sés of­fi­ciel­le­ment dif­fu­sés au nom « du bon­heur de la so­cié­té » rap­pellent que le Job­bik avait or­ga­ni­sé une « jour­née de l'ami­tié ara­bo-hon­groise », le 11 sep­tembre (!) 2010.

Quoique fa­vo­rable à l'érec­tion de murs à toutes les fron­tières si né­ces­saire, la « conser­va­trice mo­derne » Ágnes fus­tige « la cam­pagne hys­té­rique qu’orbán mène sur l’im­mi­gra­tion ». Sur cette ques­tion as­sez consen­suelle en Hon­grie, puisque au­cune force po­li­tique ne pro­pose d'abattre le mur à la fron­tière serbe, la mi­li­tante jus­ti­fie les er­re­ments de son par­ti. Il y a deux ans, le Job­bik s'est re­trou­vé Gros-jean comme de­vant lors­qu'il s'est agi de vo­ter la réforme consti­tu­tion­nelle fai­sant de l'im­mi­gra­tion le do­maine de com­pé­tence ex­clu­sif de l'état hon­grois. L'ani­mal po­li­tique Orbán a ac­cu­lé le Job­bik à un choix cor­né­lien : soit lui don­ner qui­tus, soit prendre le par­ti de l'étran­ger. « On s’est abs­te­nu parce qu’orbán a lais­sé des mil­liar­daires arabes soup­çon­nés de fi­nan­cer le ter­ro­risme ache­ter des ré­si­dences et faire af­faire en Hon­grie. Ce sont des mi­grants riches, aus­si dan­ge­reux que les autres pour notre sé­cu­ri­té ! »

Signe qu'au­cun cor­don sa­ni­taire n'in­hibe les Hon­grois, la moi­tié des élec­teurs an­ti-orbán ap­prou­ve­rait une coa­li­tion avec le Job­bik. « Il est trop tôt pour le dire », élude Ágnes, mais « l’al­liance avec les vieux par­tis de gauche est im­pos­sible car ils font par­tie in­té­grante de ce sys­tème cor­rom­pu et doivent ré­pondre de leur bi­lan dé­sas­treux de 2006. » (cf. en­ca­dré 2) La jeune femme pré­fère op­ter pour la for­ma­tion cen­triste LMP. Cet →

Orbán a re­je­té le quo­ta eu­ro­péen de 1 294 mi­grants pour fi­na­le­ment ac­cor­der l'asile à… 1 291 ré­fu­giés.

agré­gat d'ex-verts et de li­bé­raux, de droite comme de gauche, en­tend ré­for­mer le sys­tème po­li­ti­co-fi­nan­cier, mais pâ­tit de sa ré­pu­ta­tion éli­tiste. En par­ti ur­bain, trop ur­bain, LMP sé­duit en ef­fet les étu­diants et bour­geois des grandes villes. Cré­di­té de 8 % des voix, il bé­né­fi­cie du sou­tien lo­gis­tique et fi­nan­cier d'un oli­garque tom­bé en dis­grâce. An­cienne émi­nence grise d'orbán, le ma­gnat La­jos Si­mis­cka loue ses pan­neaux d'af­fi­chage à l'op­po­si­tion li­bé­rale et na­tio­na­liste pour contre­ba­lan­cer la pro­pa­gande gou­ver­ne­men­tale. Au bord des routes, de grandes af­fiches d'état ac­cusent par exemple les chefs de l'op­po­si­tion – Job­bik com­pris – de vou­loir abattre le mur an­ti­mi­grants.

« Le gou­ver­ne­ment vit dans une tour de Ba­bel mé­dia­tique », ren­ché­rit Gá­bor Vágó, can­di­dat LMP aux lé­gis­la­tives. À 34 ans, l'ex-jour­na­liste d'in­ves­ti­ga­tion s'est vu of­fi­ciel­le­ment dé­si­gné « me­nace pour la sé­cu­ri­té na­tio­nale ». L'homme à la bar­biche d'ar­chi­duc se croit surveillé en rai­son de sa croi­sade an­ti­cor­rup­tion. Dans l'équi­valent ma­gyar de Me­dia­part, le ma­ga­zine des ONG At­lats­zo, « fi­nan­cé à 20 % par George So­ros, mais à 80 % par ses lec­teurs », le fin li­mier a en­quê­té sans re­lâche sur tous les su­jets qui fâchent le som­met du pou­voir : dé­tour­ne­ment des sub­ven­tions eu­ro­péennes par le gendre d'orbán, fraudes fis­cales avec la com­pli­ci­té du gou­ver­ne­ment, vente de terres de l'état à des proches du ré­gime, em­prunt russe léo­nin, etc. Ce­pen­dant, si les oli­garques proches d'orbán ul­cèrent une par­tie des Hon­grois, beau­coup y voient un moindre mal pré­fé­rable au règne des mul­ti­na­tio­nales, qui avaient fait main basse sur la Hon­grie des an­nées 1990. Vágó n'en­tend pas cet ar­gu­ment et s'in­ter­roge plu­tôt sur l'at­ti­tude à suivre en­vers le Job­bik. Au terme de notre en­tre­tien, je me de­mande bien quelle me­nace fan­tôme ce gent­le­man peut bien faire pe­ser sur la sé­cu­ri­té na­tio­nale...

C'est dans son bu­reau spar­tiate que le porte-pa­role du gou­ver­ne­ment Zoltán Kovács me ré­pond. « Sa per­sonne n’est pas en cause, plu­tôt cer­taines de ses in­ten­tions et ac­ti­vi­tés » fi­nan­cées par l'open so­cie­ty de George So­ros, la bête noire du ré­gime. Or, si l'his­to­rien de for­ma­tion Kovács s'ex­prime dans un an­glais d'ox­ford, c'est grâce aux bourses d'études que So­ros of­frait aux jeunes pousses du Fi­desz à la fin des an­nées 1980. Ci­men­tée par l'an­ti­com­mu­nisme, l'union sa­crée Orbán-so­ros a été pul­vé­ri­sée par le vent de l'his­toire. Leur pas de deux a du­ré jus­qu'en 2010, sui­vant les os­cil­la­tions idéo­lo­giques d'orbán, long­temps ti­raillé entre deux droites au­jourd'hui ir­ré­con­ci­liables. Son aile li­bé­rale, en­core re­pré­sen­tée par le contin­gent d'eu­ro­dé­pu­tés Fi­desz à Bruxelles, a eu la part belle du­rant son pre­mier man­dat (1998-2002), qui vit Bu­da­pest adhé­rer à l'otan et pré­pa­rer son en­trée dans L'UE. Mais Orbán a si­gné son grand re­tour aux af­faires en 2010 en tant que polgá­ri. Ce mot-

va­lise in­tra­dui­sible ren­voie au pa­trio­tisme des classes moyennes hon­groises consti­tuées de pe­tits pro­prié­taires ayant sou­vent un pied en pro­vince.

Se­raient-ce les pi­liers de la fa­meuse « dé­mo­cra­tie illi­bé­rale » chère au cal­vi­niste Orbán ? Un rac­cour­ci de jour­na­liste oc­ci­den­tal, ré­plique le porte-pa­role du ca­bi­net. Zoltán Kovács ré­cuse toute com­pa­rai­son avec Pou­tine, mais se ré­clame d'une « dé­mo­cra­tie conser­va­trice et chré­tienne » ba­sée sur la sou­ve­rai­ne­té du peuple. « Or, pour­suit-il, cer­taines ONG vou­draient nous im­po­ser des feuilles de route in­ter­na­tio­nales », à com­men­cer par le do­cu­ment of­fi­ciel que L'ONU a so­bre­ment in­ti­tu­lé « Rap­port sur les mi­gra­tions de rem­pla­ce­ment ». Im­pli­ci­te­ment, cette étude éco­no­mique pos­tule les in­di­vi­dus in­ter­chan­geables et les cul­tures mis­cibles. Dans un strict rai­son­ne­ment éco­no­mique, les grandes mi­gra­tions y ap­pa­raissent non seule­ment in­con­tour­nables, mais sur­tout pro­fi­tables à l'oc­ci­dent vieillis­sant. « Une phi­lo­so­phie qu’on re­trouve dans la plu­part des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes, sou­pire Kovács. Mais avec la bar­rière, nous avons prou­vé que l’im­mi­gra­tion illé­gale pou­vait être stop­pée à la fron­tière de Schen­gen. Et nous n’avons pas be­soin de mi­grants pour re­nou­ve­ler notre po­pu­la­tion. » Du reste, le gou­ver­ne­ment oc­troie des mil­lions d'eu­ros d'aides aux églises chré­tiennes d'afrique et du Moyen-orient pour en­cou­ra­ger le main­tien des mi­no­ri­tés au pays. Ce­la dit, l'an der­nier, Orbán a for­mel­le­ment re­je­té le quo­ta de 1 294 mi­grants que ré­cla­mait Bruxelles pour fi­na­le­ment ac­cor­der l'asile à… 1 291 ré­fu­giés. J'ai ain­si croi­sé plus d'un em­ployé sy­rien dans les bou­tiques de téléphonie mo­bile bu­da­pes­toises. Zoltán Kovács coupe court : « Ce sont des cas in­di­vi­duels. Ne confon­dez pas les chiffres et les prin­cipes. C’est une ques­tion de sou­ve­rai­ne­té. Il est in­con­ce­vable que des quo­tas nous soient im­po­sés de l’ex­té­rieur. »

His­toire de com­prendre le pro­blème à la source, je mets le cap sur la fron­tière serbe. Di­rec­tion Sze­ged, 170 000 ha­bi­tants. À 170 ki­lo­mètres au sud-est de la ca­pi­tale, c'est la der­nière grande ville dé­te­nue par un Par­ti so­cia­liste aux abois. L'autre Hon­grie se donne au bout de deux heures et de­mie de train. Loin de l'îlot de pros­pé­ri­té bu­da­pes­tois, qui pro­duit un tiers du PIB hon­grois, la pro­vince ma­gyare fait par­tie des ré­gions les plus pauvres de l'union eu­ro­péenne. Les in­dus­tries au­to­mo­biles, en grande par­tie tour­nées vers l'al­le­magne, se concentrent au centre et à l'ouest de la Hon­grie. Trente ans après le dé­man­tè­le­ment des chaînes d'in­dus­trie lourde mises en place par Mos­cou, l'est hon­grois peine à trou­ver un se­cond souffle. Le sa­laire mi­ni­mal n'at­teint pas les 260 eu­ros. À quelques ki­lo­mètres des splen­dides bâ­ti­ments écrus de Sze­ged, à la li­sière de la Ser­bie, les pe­tites fermes d'ásot­tha­lom, 4 000 âmes, main­tiennent une agri- →

culture vi­vrière. Son maire László To­rocz­kai, 40 ans, in­carne le ca­nal his­to­rique du Job­bik, dont il as­sure la vi­ce­pré­si­dence. Se pré­sen­tant comme « son di­ri­geant le plus à l’ex­trême droite », l'élu condamne à l'avance toute al­liance de son par­ti avec le centre et la gauche, mais dé­plore le ni­veau du dé­bat pu­blic. « Je n’ai ja­mais vu de cam­pagne aus­si sale et men­son­gère », Orbán taxant le chef du Job­bik d'ho­mo­sexuel, d'autres ac­cu­sant Orbán de frap­per sa femme, etc.

« Ma ferme étant à quelques mètres de la Ser­bie, en 2012, j’ai été le pre­mier Hon­grois confron­té aux en­va­his­seurs », ra­conte To­rocz­kai sans une once d'au­to­cen­sure. L'ir­rup­tion su­bite de mi­grants afri­cains le convainc alors de bri­guer la suc­ces­sion du maire Fi­desz de l'époque, im­puis­sant face au phé­no­mène mi­gra­toire qui al­lait s'am­pli­fiant. Élu à la tête d'ásot­tha­lom en dé­cembre 2013, il a des mois du­rant fait pres­sion sur Bu­da­pest pour stop­per l'hé­mor­ra­gie. Afri­cains, Ko­so­vars, Pa­kis­ta­nais, Af­ghans et Sy­riens pré­su­més (« dont beau­coup par­laient des dia­lectes magh­ré­bins ou égyp­tien se­lon les in­ter­prètes de la po­lice ») dé­chi­raient leurs pa­piers d'iden­ti­té, pé­né­traient dans les mai­sons vides, lais­saient der­rière eux des tonnes de dé­chets et af­fo­laient la po­pu­la­tion. « Le gou­ver­ne­ment Orbán ne fai­sait rien », dit-il, mal­gré ses ap­pels ré­pé­tés à édi­fier un mur de sé­pa­ra­tion avec la Ser­bie pour pro­té­ger la fron­tière orien­tale de Schen­gen. On lui ré­pé­tait que Bruxelles n'ac­cep­te­rait ja­mais. Jus­qu'en juin 2015.

L'an­nonce de la cons­truc­tion du mur fut « le plus beau jour de [sa] vie ». Sur les 500 000 « en­va­his­seurs mu­sul­mans » ayant tra­ver­sé sa com­mune, le tris­te­ment cé­lèbre ter­ro­riste du Ba­ta­clan Sa­lah Ab­des­lam reste dans toutes les mé­moires. À l'époque de son pas­sage, le nombre de mi­grants em­pê­chait tout réel contrôle d'iden­ti­té. Mais en eth­no­dif­fé­ren­tia­liste re­ven­di­qué, László To­rocz­kai ne re­court pas aux amal­games. « La culture hon­groise est in­com­pa­tible avec l’is­lam. Je res­pecte cette culture mais je ne sou­haite pas l’im­por­ter en Eu­rope. Si je vais en France, c’est pour goû­ter des es­car­gots, pas des ke­babs ! », as­sè­net-il en guise de ré­qui­si­toire contre la co­lo(g)ni­sa­tion de l'eu­rope.

Le maire d'ásot­tha­lom me flanque d'un garde cham­pêtre ar­mé et mo­to­ri­sé aux faux airs d'at­ti­la. À ses cô­tés, j'ob­serve de près la bar­rière fron­ta­lière. Haut de quatre mètres, un double grillage de bar­be­lés élec­tri­fiés sé­pare la Hon­grie de la Ser­bie. Entre les deux ran­gées de fils sur­veillés par des ca­mé­ras, une route large de quelques mètres per­met à l'ar­mée et à la po­lice hon­groise de pa­trouiller. De­puis l'érec­tion du mur, seule une poi­gnée de mi­grants se risque à tra­ver­ser la fron­tière au moyen d'échelles. Les clan­des­tins pris sur le fait sont im­mé­dia-

te­ment ex­pul­sés par les forces de sé­cu­ri­té ma­gyares vers la Ser­bie. Quant aux de­man­deurs d'asile, ils at­tendent l'exa­men de leur dos­sier dans un centre dont les au­to­ri­tés hon­groises in­ter­disent l'ac­cès aux jour­na­listes.

À mon tour de fran­chir la fron­tière, dans le sens in­verse des mi­grants. Cô­té serbe, s'étend la Voï­vo­dine, vaste ré­gion ma­jo­ri­tai­re­ment peu­plée… de Hon­grois ! Le pre­mier vil­lage qui jouxte la grande ville de Su­bo­ti­ca se nomme Bač­ki Vi­no­gra­di. Son maire ma­gyar Ro­bert s'en­tend comme lar­ron en foire avec son ho­mo­logue László qu'il re­trouve ré­gu­liè­re­ment au cours de fes­ti­vi­tés trans­fron­ta­lières. Au­tour d'un verre de pá­lin­ka, Ro­bert adresse un sa­tis­fe­cit à son pays d'ori­gine. « Le bi­lan du mur est ex­trê­me­ment po­si­tif. Il a ré­duit de 99 % le nombre de pas­sages dans la com­mune » en pro­ve­nance du centre de Su­bo­ti­ca et d'autres coins de la Ser­bie. Je ne croise d'ailleurs au­cun étran­ger au­tour de la fron­tière. L'an­nus hor­ri­bi­lis 2015 a lais­sé de sombres sou­ve­nirs chez ses ad­mi­nis­trés. Du ci­me­tière squat­té jour et nuit par des mi­grants en quête d'eau et d'élec­tri­ci­té aux champs de pom­miers rui­nés par les cam­pings sau­vages, les mi­grants sus­citent un sen­ti­ment d'in­sé­cu­ri­té dif­fus chez les Vi­no­gra­diens. Par­mi ses pires sou­ve­nirs, Ro­bert se sou­vient d'une rixe au cou­teau entre un Af­ghan et un Pa­kis­ta­nais qui a vi­ré au meurtre. Si Bel­grade a ju­gé et em­pri­son­né le cou­pable, la Ser­bie conserve l'image te­nace d'un pays sou­mis aux in­jonc­tions de l'union eu­ro­péenne, qu'elle as­pire à re­joindre. « Quand j’ap­pelle la po­lice serbe pour faire par­tir des mi­grants, une bri­gade ar­rive mais ne re­lève ja­mais leur iden­ti­té. Ils sont re­lâ­chés dans la na­ture et re­viennent une heure plus tard », se plaint Ro­bert. En échange d'aides eu­ro­péennes et in­ter­na­tio­nales, Bel­grade se ré­si­gne­rait à son sort de pas­soire.

Est-ce ain­si que les hommes de l'est sur­vivent ? Bruxelles a beau ar­ro­ser de sub­ven­tions Var­so­vie et Bu­da­pest, le pri­mat ac­cor­dé à l'éco­no­mie n'a pas fait dis­pa­raître les as­pi­ra­tions iden­ti­taires. Faute d'ac­cord avec ses pairs sur le conte­nu du pro­jet eu­ro­péen, Vik­tor Orbán dé­ve­loppe une stratégie d'en­trisme éco­no­mique au sein des cercles di­ri­geants du Vieux Conti­nent. « Il cherche à se consti­tuer un ré­seau mé­ta-oli­gar­chique, no­tam­ment en France, en Al­le­magne et à Bruxelles », dé­crypte Paul Grad­vohl. À la fois ren­for­cé et concur­ren­cé par le jeune conser­va­teur au­tri­chien Se­bas­tian Kurz, Orbán pour­suit son nu­mé­ro d'équi­li­briste entre Ber­lin, Bruxelles et Mos­cou. Certes, le Pre­mier mi­nistre mul­ti­plie les ef­fets de manche contre ses par­te­naires d'eu­rope de l'ouest « qui ont fait de leurs pays des pays d’im­mi­gra­tion, et qui ont ame­né par là le dé­clin de la chré­tien­té et la dif­fu­sion de l’is­lam ». Mais, une fois ré­élu, Vik­tor Orbán n'au­ra au­cun in­té­rêt à se re­plier vers l'est, fût-ce avec ses voi­sins du groupe de Vi­se­grád (Po­logne, Slo­va­quie, Ré­pu­blique tchèque). La valse hon­groise se joue à plu­sieurs temps. •

De­puis l'érec­tion du mur, seule une poi­gnée de mi­grants se risque à tra­ver­ser la fron­tière entre la Ser­bie et la Hon­grie.

Bain de foule de Vik­tor Orbán à Hód­mez­povásá­rhe­ly, au sud-est du pays, mai 2017.

Route entre Sze­ged et Ásot­tha­lom. Af­fiche pro­gou­ver­ne­men­tale di­ri­gée contre les têtes de liste LMP, so­ciaux-dé­mo­crates et Job­bik, as­so­ciées à la fi­gure de So­ros : « En­semble ils dé­mon­te­raient la bar­rière fron­ta­lière. »

Garde cham­pêtre em­ployé par la mai­rie d'ásot­tha­lom pour sur­veiller les abords de la fron­tière avec la Ser­bie, fé­vrier 2018.

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