L'édi­to­rial d'éli­sa­beth Lé­vy

Causeur - - Sommaire - PS : Cau­seur se ré­jouit d'ac­cueillir un nou­veau chro­ni­queur en la per­sonne de Pa­trice Jean qui re­la­te­ra chaque mois les ex­ploits de Pi­chon­neau.

Ar­naud Bel­trame, hé­ros mal­gré nous

Pen­dant un jour ou deux, la France a vé­cu dans un autre temps, dans un monde ré­vo­lu où on mou­rait pour la pa­trie, où on était fiers de por­ter l’uni­forme, où on vé­né­rait le dra­peau. D’ha­bi­tude, ce monde est dé­crit comme un lieu de té­nèbres. L’an­nonce du geste, puis de la mort, du lieu­te­nant-co­lo­nel Ar­naud Bel­trame a mo­men­ta­né­ment abo­li les cli­vages po­li­tiques et les fron­tières de classe. Bien au-de­là des ré­dac­tions et des pla­teaux de té­lé­vi­sion, una­nimes dans la cé­lé­bra­tion su­per­la­tive, la France des start-up et celle des bis­trots de cam­pagne ont com­mu­nié, pleu­rant, en même temps qu’elles l’ad­mi­raient, un homme, et l’un des meilleurs, du monde d’avant. Mi­li­taire, ca­tho­lique de sur­croît, avec la foi ar­dente du born again – et nombre de croyants ver­ront sans doute un geste chris­tique dans l’of­frande de sa vie pour en sau­ver une autre –, in­car­na­tion de l’hon­neur à l’an­cienne, le gen­darme Bel­trame avait plu­tôt le pro­fil pour se faire épin­gler comme ré­ac. Il faut donc com­prendre ce que sa mort ad­mi­rable, et sur­tout la fer­veur qu’elle a sus­ci­tée, nous dit, non pas de lui, mais de nous. Alors qu’il est du der­nier chic de bro­car­der le pa­trio­tisme, l’hé­roïsme, l’hon­neur mi­li­taire, ver­tus ana­chro­niques com­pro­mises dans les grands mas­sacres du siècle der­nier et en tout état de cause ap­pe­lées à dis­pa­raître dans le monde de l’amour sans fron­tières, ce qui s’est pas­sé à l’in­té­rieur du Su­per U de Trèbes, le 23 mars, nous a sou­dain rap­pe­lé que nous étions les dé­po­si­taires de quelque chose de plus grand que nous, pou­vant mé­ri­ter le prix de la vie même. Ain­si a-t-on pu en­tendre d’ex­cel­lents es­prits de gauche te­nir des dis­cours et em­ployer un vo­ca­bu­laire qui, la veille en­core, au­raient ren­du leurs au­teurs sus­pects. Le nom et le vi­sage du hé­ros, à la une de nos jour­naux, ont ef­fa­cé ceux de l’as­sas­sin, re­lé­gués du­rant quelques heures dans les pro­fon­deurs de Google. Dans la théo­rie de Re­né Gi­rard, la com­mu­nau­té se res­soude au­tour du bouc émis­saire, d’abord cou­pable ex­pia­toire, puis, avec la rup­ture du chris­tia­nisme, vic­time ex­pia­toire qui meurt pour ra­che­ter les pé­chés du monde. Nous autres laïques ne fai­sons pas corps au­tour du lieu­te­nant-co­lo­nel Bel­trame pour que sa mort glo­rieuse nous lave de nos fautes, mais peut-être pour ou­blier notre trop fa­cile condi­tion d’in­di­vi­dus nour­ris aux droits et plus por­tés à s’in­quié­ter de ce que le voi­sin ait plus que nous qu’à se dé­so­ler qu’il ait moins. Nous n’avons pas l’ou­tre­cui­dance de nous iden­ti­fier à Ar­naud Bel­trame, mais en ho­no­rant sa mé­moire, nous pra­ti­quons une forme d’hé­roïsme par pro­cu­ra­tion. Il est ce que nous ne sommes plus. Nos gé­né­ra­tions ont la chance de ne pas avoir eu à mou­rir en masse pour la pa­trie. Mais de cette chance, nous nous fai­sons un or­gueil et voyons dans le fait que nous avons congé­dié l’his­toire et ses tour­ments iden­ti­taires (ou en tout cas rê­vé de le faire) la preuve que nous sommes meilleurs que ceux qui nous ont pré­cé­dés. Et quand un des­cen­dant d’achille vient vi­si­ter les ha­bi­tants de la grande salle de gym que nous sommes, comme dit Pe­ter Slo­ter­dijk, nous nous ra­con­tons en­core qu’il nous tend un mi­roir. Le ri­tuel col­lec­tif qui s’est or­ga­ni­sé de fa­çon qua­si spon­ta­née après la mort du gen­darme nous a per­mis de croire, quelques heures du­rant, que nous étions en­core ce peuple ca­pable de cla­mer « La li­ber­té ou la mort ! ». Il y a cin­quante ans, Ar­naud Bel­trame au­rait été conspué par les étu­diants du Quar­tier la­tin qui au­raient vu en lui un sym­bole du pa­triar­cat hon­ni. Et il y a un mois, avant son acte hé­roïque, il au­rait ai­sé­ment fi­gu­ré dans les têtes de Turc at­ti­trées des hu­mo­ristes mé­dia­tiques. Mais ma main droite adore ce que dé­teste ma main gauche. Ain­si, dans les jours qui ont sui­vi le 23 mars, pou­vait-on pas­ser, sur les ondes pu­bliques, de la cé­lé­bra­tion at­ten­drie du glo­rieux Mai à l’hom­mage ému au sol­dat fran­çais. Il est évi­dem­ment heu­reux que son acte hé­roïque ait mo­men­ta­né­ment sus­pen­du nos que­relles. Ce n’est pas l’una­ni­mi­té qui pose ques­tion – de­vant un cer­cueil, elle re­lève de la dé­cence, en par­ti­cu­lier s’il est re­cou­vert de tri­co­lore –, mais notre ca­pa­ci­té à vi­brer de la même fa­çon pour des hé­ros aus­si an­ti­thé­tiques. Cet éclec­tisme de l’émo­tion, in­hé­rent à l’ac­tua­li­té, n’en re­cèle pas moins une forme d’in­con­sé­quence. Nous ad­mi­rons le sa­cri­fice d’ar­naud Bel­trame, mais nous braillons comme des veaux em­me­nés à l’abat­toir quand le gou­ver­ne­ment pré­tend ro­gner cinq eu­ros sur nos APL. Nous nous in­cli­nons de­vant un homme qui a mis sa vie au ser­vice de son pays, mais nous pas­sons notre temps à nous de­man­der ce que le nôtre va faire pour nous et en ti­rons im­per­tur­ba­ble­ment la conclu­sion qu’il n’en fait pas as­sez. Nous voyons les fron­tières comme des obs­tacles à la sa­tis­fac­tion de nos im­pé­rieux dé­si­rs d’exo­tisme et d’ip­hone pas chers ou comme des mu­railles des­ti­nées à dé­fendre de riches et égoïstes na­tions (deux concep­tions par­fai­te­ment contra­dic­toires au de­meu­rant). Ar­naud Bel­trame et ses ca­ma­rades sont payés (fort mal) pour les dé­fendre. Au risque de leur vie. On ne nous en de­mande pas tant. Mais puisque tant de Fran­çais veulent se mon­trer dignes de sa mé­moire, nous pour­rions com­men­cer par nous plaindre un peu moins des man­que­ments de l’état (donc de nos conci­toyens) à notre en­droit. On n’est pas obli­gé d’al­ler jus­qu’au sa­cri­fice su­prême pour re­trou­ver le sens de la douce in­jonc­tion qui fut le mo­teur de la ci­vi­li­sa­tion avant de se perdre dans les exi­gences de l’hy­per­in­di­vi­du nar­cis­sique : Après vous ! •

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