Peg­gy Sastre « La peur du loup as­ser­vit les femmes »

Doc­teur en phi­lo­so­phie des sciences, Peg­gy Sastre se si­tue à contre­cou­rant de la doxa fé­mi­niste. Quand les chiennes de garde im­putent les in­éga­li­tés entre les sexes à la mé­chan­ce­té des hommes, Sastre les ex­plique par des pré­dis­po­si­tions bio­lo­giques. Sans

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Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la, éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

Cau­seur. D'un na­tu­rel plu­tôt dis­cret, vous avez dé­ci­dé d'in­ter­ve­nir dans le dé­bat en ré­ac­tion à la cam­pagne #ba­lan­cetonporc qui a sui­vi l'af­faire Wein­stein. Vous avez co­ré­di­gé la tri­bune en fa­veur de la « li­ber­té d'im­por­tu­ner » pu­bliée dans Le Monde et si­gnée par une cen­taine de femmes, dont Ca­the­rine De­neuve. Pour­quoi avoir choi­si de mon­ter au cré­neau et de mo­bi­li­ser toutes ces femmes cé­lèbres ? Peg­gy Sastre. Je pré­cise que cette tri­bune s’in­ti­tu­lait « Des femmes li­bèrent une autre pa­role », titre que Le Monde a conser­vé dans le jour­nal, mais chan­gé sur son site in­ter­net. Ce texte avait no­tam­ment pour ob­jet de dé­fendre la li­ber­té sexuelle, dont la li­ber­té d’im­por­tu­ner n’est qu’une des condi­tions d’exer­cice. Au­tre­ment dit, on ne peut pas co­lo­rer sim­ple­ment en noir et blanc un phé­no­mène com­plexe qui, dans la réa­li­té, est gris. Car dans le jeu de la sé­duc­tion, hommes et femmes ne par­tagent pas for­cé­ment la même dé­fi­ni­tion des com­por­te­ments ac­cep­tables. Plu­sieurs études sur le har­cè­le­ment au tra­vail ont ré­vé­lé l’exis­tence de pro­fondes di­ver­gences d’ap­pré­cia­tion entre hommes et femmes quant à ce qui re­lève de la drague lourde, du har­cè­le­ment sexuel, voire de l’agres­sion. Il n’y a donc pas de dé­fi­ni­tion ob­jec­tive du « porc », ce qui rend la cam­pagne #ba­lan­cetonporc pro­blé­ma­tique. Pen­sez-vous que la do­mi­na­tion mas­cu­line, et ses abus sur les femmes, n'existe pas ? Mon pré­cé­dent livre s’ap­pe­lait jus­te­ment La do­mi­na­tion mas­cu­line n’existe pas (Anne Car­rière, 2015). Le dis­cours fé­mi­niste sur la do­mi­na­tion mas­cu­line in­vente de toutes pièces une es­pèce d’hydre de science-fic­tion dont il se­rait vain de cou­per un bras parce qu’il re­pous­se­rait aus­si­tôt. Comme l’ex­pliquent Gé­rald Bron­ner et Étienne Gé­hin dans Le Dan­ger so­cio­lo­gique (PUF, 2017), les dis­cours qui nous se­rinent « c’est la faute à la so­cié­té, c’est la faute à la do­mi­na­tion mas­cu­line, c’est la faute au pa­triar­cat » sont to­ta­le­ment hors-sol. Ce sont des im­pré­ca­tions re­po­sant sur des en­ti­tés mal dé­fi­nies aux­quelles on prête des in­ten­tions qu’elles n’ont pas, se­lon un biais d’agen­ti­vi­té ou d’in­ten­tion­na­li­té illu­soire. En réa­li­té, si des hommes ont le pou­voir dans notre so­cié­té, les hommes n’y ont pas le pou­voir. Que vou­lez-vous dire ? Au­jourd’hui, y com­pris dans les so­cié­tés oc­ci­den­tales, la plu­part des postes de pou­voir sont aux mains d’hommes. Pour au­tant, non seule­ment la ma­jo­ri­té des hommes n’a pas le pou­voir, mais ils ont moins de pou­voir que les femmes. Quoi qu’en dise la vul­gate fé­mi­niste, les hommes sont plus nom­breux dans les po­si­tions très basses de la so­cié­té. La ma­jo­ri­té des ex­clus, des SDF, des pri­son­niers et des sui­ci­dés sont des hommes ! Dans un État pro­vi­dence comme la France, les femmes dis­posent en prime d’un avan­tage éco­no­mique sur les hommes car l’en­fant est de­ve­nu une rente. Jus­qu'à nou­vel ordre, le beau sexe garde aus­si le pou­voir de vie et de mort sur l'em­bryon. Reste que, à en croire l'en­semble des com­men­ta­teurs en­thou­siastes, le grand dé­bal­lage qui a sui­vi l'af­faire Wein­stein se­rait en train de ré­vo­lu­tion­ner la so­cié­té. Croyez­vous à ce len­de­main qui chante ? Non. Ce­la me pa­raît très dif­fi­cile de dire qu’on vit un évé­ne­ment his­to­rique sans au­cun re­cul sur notre époque. Le mou­ve­ment #ba­lan­cetonporc semble d’ailleurs en train de s’éteindre, comme des mil­liards de mi­cro­feux avant lui. J’en­tre­vois ce­pen­dant un risque dans #ba­lan­cetonporc : les hommes un peu gen­tils et mal­adroits risquent de s’écra­ser en­core un peu plus tan­dis que les vrais pré­da­teurs s’adap­te­ront en­core mieux et iront cher­cher des proies fé­mi­nines en­core plus vul­né­rables. Ce pro­ces­sus a dé­jà com­men­cé. Entre tout ré­vo­lu­tion­ner et ne rien chan­ger, il y a une marge. Pour­quoi êtes-vous si pes­si­miste ? La ré­vo­lu­tion an­thro­po­lo­gique que j’aper­çois est hy­per ré­ac­tion­naire : la cam­pagne #ba­lan­cetonporc risque de pro­vo­quer un re­tour à la sé­gré­ga­tion d’avant la li­bé­ra­tion sexuelle. Entre les an­nées 1950 et 1970, une vé­ri­table ré­vo­lu­tion des moeurs s’était pro­duite, no­tam­ment grâce à la lé­ga­li­sa­tion de la pi­lule contra­cep­tive. La femme ob­te­nait, en même temps que le droit d’avoir un compte en banque, le contrôle de son corps. Pi­lule, droit à l’avor­te­ment et chan­ge­ment des men­ta­li­tés ont per­mis aux femmes d’as­su­mer leur sexua­li­té sans être so­cia­le­ment ré­prou­vées. Cin­quante plus tard, j’ob­serve une ter­rible ré­gres­sion. San­dra Mul­ler, la créa­trice du mot d’ordre #ba­lan­cetonporc, s’est dé­cla­rée trau­ma­ti­sée par le dra­gueur qui lui a dit : « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ! » Elle sug­gère ain­si que l’ex­pres­sion d’un dé­sir sexuel est des­truc­trice pour les femmes. Un tel mes­sage nous fait re­ve­nir à la so­cié­té des cha­pe­rons. Mais cette vic­ti­mi­sa­tion ou­tran­cière per­met­tra peut-être de pro­té­ger les vé­ri­tables vic­times.

Au contraire, elle place les femmes dans une si­tua­tion de vul­né­ra­bi­li­té per­ma­nente. Gé­né­ti­que­ment, nos en­vi­ron­ne­ments an­ces­traux ont pous­sé les femmes à être très alertes et sen­sibles au dan­ger. En criant au loup, Mul­ler et les autres ex­ploitent cette sen­si­bi­li­té et, au pas­sage, jus­ti­fient l’un des er­re­ments du fé­mi­nisme de­puis les an­nées 1980-1990 qui consiste à re­ven­di­quer des droits spé­ci­fiques plu­tôt que l’éga­li­té. Il n’y a pas mieux que la peur du loup pour as­ser­vir les femmes. Comment conci­liez-vous la re­ven­di­ca­tion de l'éga­li­té entre les sexes et votre ap­proche dar­wi­nienne des rap­ports hommes/ femmes ? Les ex­pli­ca­tions bio­lo­giques des dif­fé­rences de sa­laires ou de l'in­égal par­tage des tâches mé­na­gères peuvent être en­ten­dues comme des jus­ti­fi­ca­tions. On ne sau­rait ac­cu­ser un cher­cheur en can­cé­ro­lo­gie de jus­ti­fier le can­cer. Au contraire, com­prendre le can­cer est la condi­tion pour le com­battre. J’es­saie de re­tra­cer l’his­toire de notre évo­lu­tion bio­lo­gique, qui s’est faite dans des en­vi­ron­ne­ments très dan­ge­reux où des in­éga­li­tés se sont ré­vé­lées pro­fi­tables à tous dans la lutte pour la sur­vie. Je constate la per­sis­tance d’in­éga­li­tés qui sont de­ve­nues in­utiles dans notre en­vi­ron­ne­ment. Et ce­la me plaît d’au­tant moins que, se­lon de grandes ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales comme L’ONU, la pros­pé­ri­té et le bon­heur des so­cié­tés sont cor­ré­lés à leur ni­veau d’éga­li­té entre les sexes. Reste que ces in­éga­li­tés sont bien da­van­tage le fruit de l’évo­lu­tion que de la mé­chan­ce­té gra­tuite des hommes. Mais si nous sommes gé­né­ti­que­ment pro­gram­més, quelle est notre marge de ma­noeuvre ? Ne confon­dez pas pro­gram­ma­tion et pré­dis­po­si­tion. L’évo­lu­tion n’est pas fi­na­liste. Il n’y a pas de grand plan dé­fi­ni à l’avance qui com­man­de­rait les in­di­vi­dus. Par­don d’être un peu tech­nique, mais il faut dif­fé­ren­cier causes proxi­males et causes dis­tales. Pre­nons l’exemple clas­sique de l’or­gasme. Sa cause proxi­male, c’est-à-dire la plus im­mé­diate, c’est le plai­sir – la rai­son qui in­cite les gens à en avoir en­vie. Mais sa cause ul­time, c’est qu’il fa­vo­rise l’at­ta­che­ment entre les êtres, l’in­ves­tis­se­ment pa­ren­tal et en fin de compte le suc­cès re­pro­duc­tif – la rai­son pour la­quelle la sé­lec­tion na­tu­relle l’au­ra per­pé­tué. Mais Goethe n'a pas écrit Les Souf­frances du jeune Wer­ther ni Mi­chel-ange peint le pla­fond de la cha­pelle Six­tine pour s'ins­crire dans la chaîne de l'évo­lu­tion ! Dé­trom­pez-vous ! Beau­coup d’études et de livres, en par­ti­cu­lier The Ma­ting Mind (qu’on pour­rait tra­duire par « l’es­prit co­pu­la­teur ») de Geof­frey Miller, montrent que l’art, la danse, la lit­té­ra­ture et tous les ob­jets et com­por­te­ments ar­tis­tiques sont des moyens d’ac­cès à des par­te­naires sexuels. L’évo­lu­tion passe donc for­cé­ment par là. Ce­la étant, je ne m’op­pose pas du tout aux ex­pli­ca­tions so­cio­cul­tu­relles. Sim­ple­ment, elles ont un point aveugle : le poids des fac­teurs bio­lo­giques. Sans pré­tendre rem­pla­cer la mé­ta­phy­sique, nier la culture ou la li­ber­té in­di­vi­duelle, j’es­saie de don­ner un autre angle. Mon éclai­rage dar­wi­nien ap­porte une pers­pec­tive dif­fé­rente, beau­coup moins connue, mais aux fon­de­ments scien­ti­fiques au­tre­ment plus so­lides que ceux de la psy­cha­na­lyse, par exemple. Mais vous par­ve­nez à des conclu­sions sou­vent proches. La bio­lo­gie, comme l'in­cons­cient, re­la­ti­vise la li­ber­té de l'homme. Quelle place lais­sez-vous au libre-ar­bitre ? Je ne nie pas l’exis­tence d’une marge de libre-ar­bitre, même s’il est par­fai­te­ment plau­sible qu’elle ne cor­res­ponde qu’à des causes igno­rées. L’évo­lu­tion, c’est tou­jours une in­ter­ac­tion entre l’or­ga­nisme et son en­vi­ron­ne­ment qui va pous­ser chaque es­pèce et chaque in­di­vi­du à trou­ver leur niche pour s’en sor­tir le mieux pos­sible. C’est pour­quoi la di­cho­to­mie na­ture-culture est fal­la­cieuse. Jus­te­ment, dans votre der­nier livre, Comment l'amour em­poi­sonne les femmes, vous ex­pli­quez comment notre en­vi­ron­ne­ment a fait que les femmes sont beau­coup plus amou­ro-cen­trées et dé­pen­dantes à l'amour que les hommes. Comment ce­la s'est-il pro­duit ? La re­pro­duc­tion étant dès le dé­part beau­coup plus lourde pour les femmes que pour les hommes, nous ne par­tons pas sur un pied d’éga­li­té. Un seul ovule est beau­coup plus coû­teux à pro­duire que des mil­lions de sper­ma­to­zoïdes. Cette dis­pro­por­tion ori­gi­nelle s’ap­pelle l’ani­so­ga­mie, la­quelle pro­duit le dif­fé­ren­tiel d’in­ves­tis­se­ment pa­ren­tal mi­ni­mal. Pour se re­pro­duire dans un en­vi­ron­ne­ment an­ces­tral, une femme a be­soin d’en pas­ser par la gros­sesse et par l’al­lai­te­ment, alors qu’il suf­fit à un homme d’éja­cu­ler sur un ovule. Dans la sa­vane, sans mère, un en­fant mour­ra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sor­tir. Ce­la dé­ter­mine tout un éven­tail de com­por­te­ments gen­rés, no­tam­ment les dif­fé­rences d’in­ves­tis­se­ment sen­ti­men­tal. Les femmes sont plus sus­cep­tibles d’être dans le su­rin­ves­tis­se­ment sen­ti­men­tal alors que les hommes sont plus en­clins au sous-in­ves­tis­se­ment. En re­vanche, la ja­lou­sie sexuelle d’un homme peut le pous­ser à tuer car il court le risque d’éle­ver un en­fant qui n’est pas le sien, une perte gé­né­tique to­tale qui peut le rendre fou ! Les fé­mi­nistes vous ré­tor­que­ront que nous ne sommes plus dans la sa­vane et que ce rap­pel des ori­gines ne vise qu'à va­li­der les sté­réo­types so­ciaux qui poussent les pe­tites filles vers les pou­pées quand les pe­tits gar­çons pré­fèrent les G.I. Joe ? Tout un dis­cours fé­mi­niste, et plus lar­ge­ment pro­gres­siste, de dé­cons­truc­tion des sté­réo­types de genre pré­tend qu’ils sont faux parce que so­cia­le­ment construits. Or, les sté­réo­types, en­gen­drés par des struc­tures et des pro­ces­sus bio­lo­giques, re­posent sur un fond de vé­ri­té !

De nom­breux cher­cheurs tra­vaillent sur la vé­ra­ci­té des sté­réo­types, à l’ins­tar de Lee Jus­sim qui dé­monte de sur­croît leur ca­rac­tère pré­dic­tif. L’idée fé­mi­niste se­lon la­quelle une pe­tite fille jouant à la Bar­bie de­vien­dra une connasse bat­tue par son ma­ri n’a au­cun fon­de­ment. Il est pro­bable que même sans contrainte so­ciale ou pa­ren­tale, elle se por­te­ra plu­tôt vers la pou­pée que sur le fu­sil et le ca­mion de pom­piers. Pour au­tant, il ne s’agit pas de s’en­fer­mer dans les sté­réo­types. Ce sont des hy­po­thèses pro­ba­bi­listes qui n’obligent nul­le­ment les in­di­vi­dus à se re­con­naître en eux. Beau­coup de femmes ne s’in­té­ressent pas aux vê­te­ments et il se­rait mal­ve­nu de les y contraindre. Mais quand hommes et femmes ont toute li­ber­té de choix et d’ac­tion, ils semblent confir­mer ces sté­réo­types. C’est ce qu’on ap­pelle le pa­ra­doxe nor­vé­gien : c’est dans les pays les plus libres au ni­veau de l’éga­li­té so­ciale entre les sexes que le fos­sé com­por­te­men­tal entre hommes et femmes est le plus im­por­tant. Dans ce cas, pour­quoi n'ac­cep­tez-vous pas com­plè­te­ment la sé­pa­ra­tion des tâches entre les sexes ? Parce que ce­la contraint la va­ria­bi­li­té in­di­vi­duelle et aus­si tout sim­ple­ment parce que notre en­vi­ron­ne­ment a chan­gé. Le par­tage des tâches entre deux pôles bien dé­fi­nis était adap­té à des so­cié­tés ar­chaïques où l’on mou­rait à 30 ans. Or, de­puis quelques siècles, avec les pro­grès de la science, notre en­vi­ron­ne­ment a énor­mé­ment chan­gé. Lo­gi­que­ment, les femmes ont de moins en moins be­soin de pro­tec­tion et de dé­pen­dance par rap­port à un homme. Tous les com­por­te­ments qui dé­cou­laient de cette dé­pen­dance perdent donc en per­ti­nence. Vous sem­blez nuan­cer votre sys­tème de pen­sée. De notre vieux pas­sé gé­né­tique, fe­rat-on bien­tôt table rase ? N’al­lons pas plus vite que la mu­sique. Même si l’in­di­vi­du contem­po­rain s’éman­cipe des grandes struc­tures col­lec­tives que sont les re­li­gions ou la fa­mille, même si notre li­ber­té in­di­vi­duelle s’épa­nouit à me­sure que notre en­vi­ron­ne­ment per­met l’in­di­vi­dua­lisme, les pro­ces­sus bio­lo­giques tra­di­tion­nels res­tent pré­gnants, voire mo­teurs. Par exemple, dans les cas de vio­lence conju­gale, le dif­fé­ren­tiel éco­no­mique entre la femme et l’homme est en­core l’un des fac­teurs les plus pré­dic­tifs. Quand une femme dé­pend éco­no­mi­que­ment de son mec, elle court plus de risques de se faire frap­per. La vio­lence se­rait-elle consub­stan­tielle au mâle ? Dans des en­vi­ron­ne­ments an­ces­traux, évi­dem­ment. Mais à notre époque où les femmes ac­cèdent de plus en plus aux postes de pou­voir, elles adoptent des com­por­te­ments vio­lents si­mi­laires à ceux des hommes. Au­tre­fois, un en­vi­ron­ne­ment moins fa­vo­rable aux car­rières fé­mi­nines les in­ci­tait à dé­ve­lop­per des stra­té­gies de com­pé­ti­tion lar­vées comme la dif­fu­sion de ra­gots pour évi­ter les risques de re­pré­sailles. Dé­sor­mais, elles se battent bien plus ou­ver­te­ment. Pour­tant, le cli­ché veut que les femmes soient plus em­pa­thiques et bien­veillantes que les hommes dans la vie pro­fes­sion­nelle ou en politique… C’est une idée as­sez fausse. Quand des femmes ar­rivent au pou­voir, on ob­serve plu­tôt le syn­drome reine des abeilles : elles veulent ex­clure d’autres femmes, si né­ces­saire vio­lem­ment. →

En réa­li­té, nombre de fé­mi­nistes, sous pré­texte de tra­quer les com­por­te­ments gen­rés, veulent en fi­nir avec la dif­fé­rence des sexes. L'évo­lu­tion pour­rait-elle leur faire ce ca­deau et mettre fin à un par­tage bio­lo­gique des rôles de­ve­nu in­utile dans notre en­vi­ron­ne­ment ?

Avec l’évo­lu­tion, par prin­cipe, tout est pos­sible. Mais si c’était le cas, on ver­rait les femmes de­ve­nir des hommes comme les autres, pas l’in­verse.

Dans ces condi­tions, au­ra-t-on dans un siècle une po­pu­la­tion car­cé­rale plus éga­li­taire ?

La po­pu­la­tion car­cé­rale fé­mi­nine aug­mente dé­jà de­puis cin­quante ans. Ré­cem­ment, le phé­no­mène des femmes dji­ha­distes a été très mal com­pris. Dans un pre­mier temps, on a pen­sé qu’elles agis­saient sous l’au­to­ri­té ou la contrainte de leur ma­ri. Ce­la rap­pelle l’ar­gu­ment fal­la­cieux uti­li­sé par la Ré­pu­blique contre le droit de vote des femmes : « Elles vont vo­ter comme leur ma­ri ! » En fait, les femmes de l’état is­la­mique portent sou­vent la cu­lotte et les hommes sont bien da­van­tage leurs pions que l’in­verse.

À pro­pos de chi­pies, vous ci­tez fré­quem­ment Va­lé­rie Trier­wei­ler et à son su­jet, vous ac­cu­sez un cer­tain fé­mi­nisme vic­ti­maire de fra­gi­li­ser les femmes en les pous­sant à choi­sir le mau­vais conjoint. Pour­quoi ?

Je re­prends une hy­po­thèse scien­ti­fique dite « hy­po­thèse du garde du corps » se­lon la­quelle les femmes ont ten­dance à se choi­sir un conjoint fort, puis­sant et do­mi­na­teur parce que, du point de vue de l’évo­lu­tion, mieux vaut avoir un par­te­naire ca­pable de vous pro­té­ger des at­taques ex­té­rieures. Mais c’est à double tran­chant, car une femme as­sas­si­née a 50 % de chances d’avoir été tuée par son propre conjoint. Bref, un par­te­naire fort pour­ra re­tour­ner sa vio­lence contre vous-même.

Les fé­mi­nistes in­citent plu­tôt à choi­sir un conjoint faible, com­pré­hen­sif, voire… fé­mi­niste !

Eh bien, l’in­cons­cient des femmes leur dit autre chose. Beau­coup de femmes me disent : « Ah, moi je ne pour­rais pas me mettre en couple avec une chiffe molle ! » Il y a quelques an­nées, alors que la mode était soi­di­sant aux mé­tro­sexuels, la ma­jo­ri­té des femmes que je connais­sais re­je­tait l’idée même d’un mec qui se ma­quille­rait. C’était une ré­ac­tion très ins­tinc­tive. On peut ra­tio­na­li­ser ce re­jet : l’homme qui met du mas­ca­ra est per­çu comme faible.

Le plus amu­sant, c'est que des fé­mi­nistes fa­rouches peuvent te­nir ce genre de dis­cours en pri­vé. Au fond, quel pro­jet de vie dé­fend le néoféminisme ?

Le néoféminisme me fait pen­ser aux pro­ces­sus d’iner­tie qu’ob­serve Ro­bert Mu­chem­bled dans son His­toire de la vio­lence. Quand la vio­lence baisse, nous au­rions du mal à nous y ha­bi­tuer et nous cher­che­rions à com­pen­ser par des formes sym­bo­liques et ca­thar­tiques. C’est ce qui s’est pas­sé en Oc­ci­dent. Mal­gré les crises, nos so­cié­tés sont en ef­fet de plus en plus pa­ci­fiées et pros­pères. Les femmes ont beau ne plus avoir grand-chose

« Alors qu'on peut ache­ter un en­fant à l'étran­ger par GPA, pré­tendre que mettre une main sur le ge­nou est le der­nier des af­fronts est peu co­hé­rent. »

à conqué­rir, une es­pèce d’in­cons­cient ar­chaïque nous dit que la vie est ter­rible, que des jeunes filles se font tuer à chaque coin de rue, etc. C’est une ma­nière de cher­cher des rai­sons d’être mal. De jouer en quelque sorte à se faire peur.mais lorsque cer­taines fé­mi­nistes s’in­dignent en di­sant que l’in­sulte est une vio­lence et que le mot « chienne » mord, elles se fourrent le doigt dans l’oeil. Au ni­veau de l’avan­cée ci­vi­li­sa­tion­nelle, mieux vaut trai­ter quel­qu’un de « gros connard » que de lui plan­ter un cou­teau dans le bide.

Avons-nous at­teint le som­met du pro­grès en termes d'éga­li­té hommes/femmes ?

Du point de vue que je dé­fends, l’éga­li­té en droit, les femmes ont glo­ba­le­ment ga­gné en France : il n’y a au­cune dif­fé­rence de droit entre les in­di­vi­dus, quel que soit leur sexe.

En consé­quence, faut-il aban­don­ner le mot fé­mi­nisme ?

À voir comment il ne cesse de dé­goû­ter des gens qui pour­tant l’ap­pliquent, peut-être qu’il n’est ef­fec­ti­ve­ment plus adap­té. Ne fau­drait-il sur­tout pas mieux le dé­fi­nir et, pour ce­la, sans doute re­ve­nir à sa dé­fi­ni­tion très clas­sique – le fé­mi­nisme est l’idéo­lo­gie fa­vo­ri­sant et va­lo­ri­sant l’éga­li­té en droits des hommes et des femmes ? Une éga­li­té qui n’est pas sy­no­nyme d’iden­ti­té et d’in­dif­fé­ren­cia­tion.

Une autre ten­dance ac­tuelle du néoféminisme consiste à trans­for­mer le viol – un crime odieux – en sorte de crime ul­time. Cette souf­france des souf­frances dé­clen­che­rait un trau­ma­tisme im­pres­crip­tible dont une femme nor­male ne de­vrait ja­mais se re­mettre.

C’est­vrai.vio­léeà13ans­par­ro­man­po­lans­ki,sa­man­tha Gei­mer, qui a si­gné notre tri­bune puis pu­blié un se­cond texte dans Le Monde, a très bien dé­cor­ti­qué cette in­jonc­tion à la souf­france. Ef­fec­ti­ve­ment, le viol est au­jourd’hui le seul crime dont on at­tend de la vic­time qu’elle ne s’en sorte ja­mais. L’idée sous-ja­cente est qu’une agres­sion contre le sexe des femmes consti­tue une at­teinte ex­cep­tion­nelle. Pour ma part, si je ré­prouve évi­dem­ment les viols, je consi­dère que leurs vic­times peuvent gar­der la force de dire : « En fin de compte, ça ne m’a rien fait. » Cer­tains vio­leurs psy­cho­pathes n’ex­priment pas seule­ment un dé­sir sexuel, mais aus­si un dé­sir de des­truc­tion et de do­mi­na­tion to­tale sur leur vic­time. Leur faire ce genre de pied de nez est une fa­çon de re­prendre la main.

Cette forme nou­velle de sa­cra­li­sa­tion du corps fé­mi­nin pa­raît in­co­hé­rente quand on sou­tient la FIV, la PMA et la GPA.

Sans doute, alors qu’on peut ache­ter un en­fant à l’étran­ger par GPA, pré­tendre en même temps que mettre une main sur le ge­nou est le der­nier des af­fronts est peu co­hé­rent. Mais je crains que la co­hé­rence, voire la plus évi­dente des lo­giques, soit le ca­det des sou­cis de bien des fé­mi­nistes contem­po­raines.

Vous êtes en re­vanche fort consé­quente. Li­bé­rale in­té­grale, vous sou­te­nez la GPA et même le pro­jet d'un uté­rus ar­ti­fi­ciel tant vous sem­blez re­je­ter les fonc­tions bio­lo­giques de la femme. Pour­quoi nour­ris­sez­vous tant de haine en­vers votre uté­rus ?

À tout prendre, ce n’est pas tant de la haine que de la ran­coeur que j’éprouve, mais je n’im­pose pas mon res­sen­ti per­son­nel. Certes, quand j’étais en­ceinte, j’avais l’im­pres­sion atroce d’avoir été tra­hie par mon corps, d’avoir un alien en moi. In­ver­se­ment, d’autres femmes n’ont ja­mais été aus­si heu­reuses que pen­dant leur gros­sesse. Grand bien leur fasse ! Par­ti­sane de la li­ber­té, je n’en­tends im­po­ser au­cun choix. Je cherche sim­ple­ment à élar­gir le champ des pos­sibles. À l’ave­nir, la ges­ta­tion ar­ti­fi­cielle pour­rait évi­ter aux femmes qui le sou­haitent de de­voir por­ter leur en­fant.

Vous al­lez un peu plus loin que la li­ber­té de choix en écri­vant : « Le ma­riage est un cer­cueil dont les en­fants sont les clous » !

C’est le titre-blague d’un de mes cha­pitres. J’y montre que les en­fants sont l’un des pre­miers fac­teurs de dis­so­lu­tion du couple parce que leur ir­rup­tion cor­res­pond au mo­ment où la dif­fé­rence com­por­te­men­tale entre hommes et femmes se creuse. Naissent alors très sou­vent des conflits que les couples sans en­fants ne connaissent pas. Et ceux qui n’ar­rivent pas à ré­soudre ces conflits se sé­parent ou di­vorcent.

Pour ne pas déses­pé­rer nos lec­trices, pou­vez­vous nous af­fir­mer que la pas­sion amou­reuse et ses dé­vas­ta­tions ne vont pas dis­pa­raître ?

Je ne crois pas à la dis­pa­ri­tion de l’amour, mais il n’est pas im­pos­sible que ses formes les plus toxiques s’at­té­nuent. À l’ave­nir, on pour­ra sû­re­ment gué­rir d’un cha­grin d’amour en in­gé­rant des mé­di­ca­ments adap­tés. •

Doc­teur en phi­lo­so­phie des sciences, Peg­gy Sastre vient de pu­blier Comment l'amour em­poi­sonne les femmes (Anne Car­rière, 2018).

Chas­seurs bo­chi­mans dans le dé­sert du Ka­la­ha­ri en Na­mi­bie. Au cours de notre évo­lu­tion, les in­éga­li­tés entre les sexes se sont ré­vé­lées pro­fi­tables dans la lutte pour la sur­vie.

Va­lé­rie Trier­wei­ler signe son livre Mer­ci pour ce mo­ment, Londres, no­vembre 2014.

Comment l'amour em­poi­sonne les femmes, Peg­gy Sastre, Anne Car­rière, 2018.

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