Le mai dis­cret de la grande bour­geoi­sie

En 68, le cli­mat in­sur­rec­tion­nel qui règne dans un Pa­ris pa­ra­ly­sé n'a pas bou­le­ver­sé les ha­bi­tudes de la haute so­cié­té. Si la pé­nu­rie d'es­sence in­ter­dit les week-ends à la cam­pagne, dé­jeu­ners et dî­ners se suc­cèdent comme si de rien n'était… ou presque.

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Jo­na­than Sik­sou

Le temps où la guillo­tine se dres­sait place de la Con­corde n’est pas si loin­tain et ce­lui des in­cen­dies de la Com­mune l’est en­core moins. Aus­si, lors­qu’un vent de fronde se met à souf­fler sur le Quar­tier la­tin, on fris­sonne dans les sa­lons les mieux fer­més du fau­bourg Saint­ger­main et de la plaine Mon­ceau. Si cer­tains de leurs ha­bi­tants pa­niquent, d’autres s’en amusent et veulent se frot­ter au plus près d’une jeu­nesse mal pei­gnée. On évite les af­fron­te­ments de rue, avec leurs jets de pa­vés et nuages de gaz la­cry­mo­gène, mais l’on se presse dans les hauts lieux de la mo­bi­li­sa­tion. Dans son jour­nal1, Nan­cy Mit­ford note : « 18 mai. – Lu­cy a té­lé­pho­né. Elle a mis un bon­net phry­gien et s’est ren­due à la Sor­bonne dé­gui­sée en étu­diante. Nous avons le même âge, ce­la de­vait être bi­zarre à voir. Elle a dit qu’ils étaient tous si beaux et si po­lis ! Il sem­ble­rait que la Sor­bonne soit de­ve­nue une at­trac­tion tou­ris­tique. » As­su­ré­ment. Fran­çoise d’ori­gny2 se ren­dit pour sa part à l’odéon pour « tâ­ter le pouls de la fièvre am­biante » et se sou­vient d’une salle « bon­dée rem­plie d’un pu­blic sur­ex­ci­té » ve­nu écou­ter des lea­ders of­fi­ciels qui « se don­naient l’air im­por­tant d’un Co­mi­té de sa­lut pu­blic ». Elle en sor­tit pour­tant apai­sée. « Je com­men­çais à m’en­nuyer lors­qu’un jeune homme se le­va et in­ter­pel­la l’ora­teur du mo­ment : “Que fe­ras-tu, ca­ma­rade, pour les ho­mo­sexuels ?” De là-haut la ré­ponse tom­ba : “Ne t’in­quiète pas, ca­ma­rade, on se­ra tous der­rière toi !” La salle re­tint son souffle, puis hur­la de rire. Je m’en al­lais ras­su­rée, si on fai­sait en­core de l’es­prit, en de pa­reils mo­ments, rien n’était per­du. » C’est ce que dut se dire aus­si Ma­rie-laure de Noailles qui al­la sa­luer les émeu­tiers des bar­ri­cades au vo­lant de sa Rolls, elle qui, en 1936, s’était dé­jà fait faire « une fau­cille et un mar­teau en dia­mants », se­lon l’ab­bé Mu­gnier. Les étu­diants sans cra­vate re­çurent éga­le­ment la vi­site de Sal­va­dor Dalí. Tou­jours en Rolls (alors qu’il n’y a pas d’es­sence pour les bus et taxis), le Gé­nie se rend du cô­té de la rue Gay­lus­sac pour trac­ter « Ma ré­vo­lu­tion cul­tu­relle ». Il y est ac­cla­mé aux cris de « Dalí avec nous ! » puis rentre chez lui, à l’hô­tel Meu­rice. Comme le Pla­za Athé­née, le pa­lace de la rue de Ri­vo­li connaît l’in­sur­rec­tion. Après avoir

li­mo­gé le di­rec­teur tout en gar­dant les clients, les sa­la­riés vivent en « au­to­ges­tion » et votent des « mo­tions » dès lors qu’il s’agit de prendre une dé­ci­sion. Est-ce au nom de la ré­pu­ta­tion de l’éta­blis­se­ment ou des gé­né­reux pour­boires de Flo­rence Gould qu’ils dé­cident de main­te­nir son dé­jeu­ner du prix Ro­ger-ni­mier ? Le 22 mai, en tout cas, le pre­mier ro­man de Pa­trick Mo­dia­no est cou­ron­né par la mil­liar­daire amé­ri­caine3. Exi­lée à Ver­sailles, Nan­cy Mit­ford écrit ce jour-là : « Je suis al­lée au châ­teau et m’at­ten­dais presque à voir Flo­rence Van der Kemp [l’épouse du conser­va­teur en chef] au bal­con. Mais sur place la si­tua­tion res­semble plus aux jour­nées qui ont sui­vi le dé­part de la fa­mille royale. Le pa­lais est vide et fer­mé, pas une âme sur la ter­rasse, seuls les jar­di­niers tra­vaillent en­core » ; et ajoute plus loin : « Les éboueurs viennent tou­jours ra­mas­ser nos pou­belles. Il fau­dra que je m’en sou­vienne au mo­ment des étrennes de Noël. » Ce n’est pas le cas rive gauche et, à l’ins­tar du ba­ron de Fré­nilly en 1789, ma­dame d’ori­gny doit bra­ver les dan­gers et les mon­ceaux d’im­mon­dices pour al­ler dî­ner chez les Stern. Ayant deux bar­ri­cades à fran­chir de­puis la rue de l’uni­ver­si­té jus­qu’à leur hô­tel de la rue Bar­bet-de-jouy, elle cache sa robe sous un vieux par­des­sus et pré­vient la maî­tresse de mai­son qu’elle se coif­fe­ra et ma­quille­ra sur place pour ne pas éveiller les soup­çons des ré­vo­lu­tion­naires. Après la tra­ver­sée d’un 7e ar­ron­dis­se­ment cré­pus­cu­laire, la vi­sion d’une somp­tueuse table dres­sée de Sèvres et de can­dé­labres, des maîtres d’hô­tel en li­vrée et des nom­breux in­vi­tés « comme aux plus beaux jours » nous offre un dé­ca­lage des plus sur­réa­liste. L’ordre an­cien fut tout de même ébran­lé. Si au mois d’avril les clientes d’alexandre étaient en­core ap­pe­lées par leurs titres à tra­vers son sa­lon de coif­fure : « Nous prions la prin­cesse de…, la mar­quise de…, la vi­com­tesse de… », dès le mois de juin, elles furent toutes sim­ple­ment nom­mées « Ma­dame ». Lui seul conser­va son titre de « Grand Alexandre ». • 1. Nan­cy Mit­ford, Une An­glaise à Pa­ris, Payot, 2010. 2. Fran­çoise d'ori­gny, Ces jours qui ne sont plus, Fauves édi­tions, 2017. 3. Pau­line Drey­fus, Le Dé­jeu­ner des bar­ri­cades, Gras­set, 2017.

Sal­va­dor Dalí dans sa ré­si­dence de Ca­da­qués, sur la Cos­ta Bra­va, sep­tembre 1968.

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