Mai 68 a-t-il dé­fait la France ?

Face à Alexandre De­vec­chio, jeune ani­ma­teur du Fi­ga­ro­vox et pour­fen­deur du « post-mo­der­nisme ni­hi­liste » qu'il im­pute à 68, le so­cio­logue Jean-Pierre Le Goff, pour­tant cri­tique de « l'hé­ri­tage im­pos­sible » de Mai, en ar­rive à dé­fendre la ré­volte de la jeu

Causeur - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la, Éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

Pro­pos re­cueillis par Daoud Bou­ghe­za­la, Éli­sa­beth Lé­vy et Gil Mi­hae­ly

Cau­seur. De­puis 2007 et un dis­cours de Sar­ko­zy res­té cé­lèbre, Mai 68 est poin­té du doigt comme le dé­but de la fin de la France. On lui im­pute la fin du père, de l'au­to­ri­té, de l'école, et la mon­tée du consu­mé­risme, de l'in­di­vi­dua­lisme. Cette lé­gende noire est-elle jus­ti­fiée ?

Alexandre De­vec­chio. Dans l’his­toire, il y a ce qu’on ap­pelle, par rac­cour­ci, des faits ou des évé­ne­ments. Mais les mythes, qui agissent en pro­fon­deur sur les peuples et les in­di­vi­dus, peuvent éga­le­ment être as­si­mi­lés à des faits. Pour la gé­né­ra­tion des en­fants du siècle que je dé­cris dans mon livre et qui est aus­si la mienne, Mai 68 est un mythe fon­da­teur né­ga­tif, une clé qui ex­plique la ge­nèse de la dés­in­té­gra­tion fran­çaise que nous consta­tons et su­bis­sons. Or, mal­gré la di­ver­si­té du mou­ve­ment et sa di­men­sion ou­vrière, le mythe s’est for­mé au­tour des ex­ploits de la ré­vo­lu­tion li­ber­taire me­née par les étu­diants de Nan­terre et du Quar­tier la­tin. Dès 1978, Ré­gis De­bray écri­vait ain­si : « Mai 68 a été le ber­ceau de la nou­velle bour­geoi­sie. » Ce n’est pas non plus un ha­sard si Da­niel Cohn-ben­dit et Alain Ma­de­lin, alors en­ne­mis ju­rés, se re­trouvent au­jourd’hui au­tour d’em­ma­nuel Ma­cron. C’est bien la preuve que « Mai 68 » est comme la bous­sole idéo­lo­gique des qua­rante an­nées qui ont dé­fait la France.

Ce point de vue est-il re­pré­sen­ta­tif de toute votre gé­né­ra­tion ?

A.D. Non, une par­tie de la jeu­nesse s’ins­crit dans le gau­chisme cultu­rel post-soixante-hui­tard. Il y a aus­si une gé­né­ra­tion Ma­cron ul­tra connec­tée et pri­vi­lé­giée qui s’épa­nouit dans le meilleur des mondes glo­ba­li­sés. Mais la ma­jo­ri­té de la jeu­nesse, bien que di­verse et frac­tu­rée, souffre de la dis­pa­ri­tion des re­pères col­lec­tifs.

Jean-pierre Le Goff, avez-vous, vous les soixante-hui­tards, dé­tri­co­té la France ?

Jean-pierre Le Goff. Je par­tage une par­tie de la cri­tique des jeunes conser­va­teurs, no­tam­ment sur la res­pon­sa­bi­li­té de Mai 68 dans la mon­tée en puis­sance du po­li­ti­que­ment cor­rect. Con­ju­guée au chô­mage de masse, cette ré­vo­lu­tion cul­tu­relle a eu des ef­fets de dé­struc­tu­ra­tion an­thro­po­lo­gique, so­ciale et in­di­vi­duelle. Mais évi­tons l’ana­chro­nisme, comme le point de vue té­léo­lo­gique. Il ne faut pas tout mettre dans le même sac : les an­nées 1980 pré­sentent une cer­taine conti­nui­té avec Mai 68, mais aus­si des élé­ments de rup­ture très im­por­tants, comme la trans­for­ma­tion de l’éco­no­mie et l’ar­ri­vée mas­sive de l’in­for­ma­tique, sans par­ler de l’écrou­le­ment de L’URSS ! Or, à vous lire, Alexandre De­vec­chio, les soixante-hui­tards sont res­pon­sables de tout : du néo­li­bé­ra­lisme, des er­re­ments de la gauche mo­rale, du mul­ti­cul­tu­ra­lisme… et même du suc­cès de l’is­la­misme !

Exa­mi­nons l'ar­gu­ment le plus cou­rant des ré­qui­si­toires an­ti-68 : le ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé est-il l'en­fant ca­ché de Mai 68 ?

JPLG. Cette thèse me fait dou­ce­ment ri­go­ler. J’ai­me­rais qu’on me montre un seul texte li­bé­ral de Mai 68 ! Au contraire, les contes­ta­taires de l’époque cri­tiquent le ca­pi­ta­lisme, le mar­ché et la so­cié­té de consommation. On me ré­pon­dra que ce sont les « ruses de l’his­toire ». Mais une telle vi­sion hé­gé­lia­no-mar­xiste pos­tule que, de­puis son avè­ne­ment qui re­monte à fort loin dans l’his­toire, le ca­pi­ta­lisme en­globe tous les phé­no­mènes. Dans cette lo­gique, Mai 68 n’est pas un tournant, mais le ré­sul­tat iné­luc­table de je ne sais quelle marche de l’his­toire, dont cer­tains pré­tendent dé­te­nir les clés.

Mais les consé­quences ne sont pas les in­ten­tions…

JPLG. En ef­fet, du reste il y a du vrai dans la no­tion de li­bé­ra­lisme li­ber­taire. Sauf que la cris­tal­li­sa­tion, ce­la ne se passe pas en mai, mais au tournant des an­nées 19701980, quand la mon­tée du néo­li­bé­ra­lisme ren­contre un cou­rant li­ber­taire qui re­met­tait en cause l’état, les ins­ti­tu­tions, la hié­rar­chie… Ce­la ne si­gni­fie pas que l’in­fra­struc­ture ca­pi­ta­liste a pro­duit cette idéo­lo­gie. Je suis d’ailleurs sur­pris qu’un cou­rant conser­va­teur re­prenne cette pro­blé­ma­tique néo­marxiste ! Je ne crois nul­le­ment à l’ar­ti­cu­la­tion pré­dé­ter­mi­née et in­di­vi­sible entre li­bé­ral et li­ber­taire : des tas de conser­va­teurs sont li­bé­raux, mais pas du tout li­ber­taires.

Alexandre De­vec­chio, peut-on être li­bé­ral et conser­va­teur ?

AD. Non. Li­bé­ra­lisme et li­ber­ta­risme sont les deux faces d’une même pièce. Sans être an­ti­ca­pi­ta­liste ou mar­xiste, je cri­tique le libre-échange mon­dia­li­sé. La droite a beau pré­tendre dé­fendre la fa­mille, quand elle sou­tient l’hé­gé­mo­nie du mar­ché, par exemple en →

ins­tal­lant des grandes sur­faces n’im­porte où (avec les ef­fets qu’on connaît sur l’agri­cul­ture, l’ali­men­ta­tion, les com­merces, les centres-villes…), elle dé­truit les va­leurs conser­va­trices qu’elle est cen­sée pro­mou­voir. Sur un autre ver­sant, je dé­nonce éga­le­ment les ef­fets de ce que Jean-pierre Le Goff ap­pelle le « gau­chisme cultu­rel », c’est-à-dire la vo­lon­té d’ex­ten­sion à l’in­fi­ni des droits in­di­vi­duels, nour­rie par Mai 68. JPLG. Mais vous vous ré­fé­rez sans cesse au mythe for­gé par la gauche dans les an­nées 1980 ! Vous êtes po­la­ri­sé par lui et vous ne te­nez pas compte des évo­lu­tions so­ciales, cultu­relles, éco­no­miques et po­li­tiques qui se sont pro­duites de­puis Mai 68. Même si on en a as­sez du po­li­ti­que­ment cor­rect, ce n’est pas une rai­son pour adop­ter une vi­sion ana­chro­nique des évé­ne­ments.

Alexandre De­vec­chio, ima­gi­nons que nous soyons en 1968 et que vous ayez 20 ans. Après vos an­nées ly­cée, vous su­bis­sez le man­da­ri­nat ri­gide de l'uni­ver­si­té ; à la mai­son, l'au­to­ri­té pa­ter­nelle vous étouffe. Ne vous ré­vol­tez-vous pas ?

AD. Je com­prends qu’il y ait eu ce cô­té sym­pa­thique et ly­rique de l’uto­pie col­lec­tive pen­dant un mo­ment où le temps sem­blait sus­pen­du. De cette épo­pée ré­vo­lu­tion­naire, je garde la li­bé­ra­tion sexuelle, l’éman­ci­pa­tion, mais ces pro­ces­sus étaient dé­jà en marche, no­tam­ment avec la loi Neu­wirth qui avait lé­ga­li­sé la pi­lule. Ce que Mai 68 a in­ven­té, c’est le be­soin d’une rup­ture sou­daine avec l’idée même d’hé­ri­tage. Aus­si, les soixante-hui­tards n’ont-ils pas trans­mis à leurs en­fants la culture dont ils avaient eux-mêmes hé­ri­té. Mais le plus aga­çant, c’est le re­tour­ne­ment de la ré­volte en un nou­veau confor­misme qui dé­nonce comme ré­ac­tion­naire tout in­té­rêt pour le pas­sé. JPLG. Quand vous êtes ado, vous ne vous po­sez pas la ques­tion de la trans­mis­sion, vous vous ré­vol­tez ! Ce n’est pas à 50 ou à 70 ans qu’on se­coue l’ordre so­cial.

Là n'est pas la ques­tion. Comme l'a no­té Alexandre De­vec­chio, on di­rait que votre gé­né­ra­tion a pris au sé­rieux le mot d'ordre « Cours ca­ma­rade, le vieux monde est der­rière toi ! », d'où la rup­ture dans la trans­mis­sion.

JPLG. J’en conviens. Re­pla­çons ce­pen­dant les choses dans leur contexte. En face de la jeu­nesse ré­vol­tée, il y avait des hié­rar­chies et des bu­reau­cra­ties sclé­ro­sées, le pou­voir du gé­né­ral de Gaulle qui se vou­lait sa­cré, une France do­mi­née par la fi­gure d’un mi­li­taire et une culture do­lo­riste ca­tho­lique... Ces pe­san­teurs ont don­né tout son sens à la re­ven­di­ca­tion d’au­to­no­mie de Mai 68, un mo­ment très par­ti­cu­lier dans l’his­toire de la modernité. Si les soixante-hui­tards ont pu trans­gres­ser, c’est parce que la règle était là. Sans quoi ce n’est plus de la trans­gres­sion, mais de l’af­fais­se­ment. Seule­ment, la de­mande d’au­to­no­mie et la cri­tique des ins­ti­tu­tions ont bas­cu­lé dans l’hu­bris, s’éri­geant en ab­so­lu. Dans la mar­mite bouillon­nante de 1968, les gau­chistes, mais aus­si les ca­thos de gauche qu’on a ten­dance à ou­blier, ont rom­pu avec les idées de hié­rar­chie as­si­mi­lée à la do­mi­na­tion, d’au­to­ri­té as­si­mi­lée à l’au­to­ri­ta­risme... Des conseillistes à la CFDT, tous prô­naient l’au­to­ges­tion face à l’état. De plus, à l’époque, il y avait deux ro­mans na­tio­naux : d’un cô­té le ro­man gaul­liste de la France ré­sis­tante ; de l’autre le ro­man com­mu­niste qui ré­écri­vait l’his­toire avec la lé­gende du « par­ti des 75 000 fu­sillés ». On les a re­mis en cause et fait re­sur­gir les pages sombres. Dans les an­nées 1970, la France est pas­sée d’un ro­man na­tio­nal hé­roïque à un ro­man pé­ni­ten­tiel. Les gau­chistes ont été à l’avant-garde de ces mou­ve­ments.

On ne re­proche pas aux soixante-hui­tards d'avoir dé­mys­ti­fié le ro­man na­tio­nal (quoique…), mais d'avoir re­peint notre his­toire en noir. Cir­cons­tance ag­gra­vante, ces jouis­seurs des Trente Glo­rieuses ont pro­fi­té d'une France pros­père, mais n'ont rien lais­sé pour leurs des­cen­dants !

AD. C’est pour­quoi les jeunes di­rigent au­jourd’hui leur co­lère contre des élites is­sues ou ins­pi­rées par la gé­né­ra­tion 68. Ma gé­né­ra­tion, née au mo­ment de la chute du mur de Ber­lin, est re­ve­nue des illu­sions de Fu­kuya­ma : le scé­na­rio d’un vivre-en­semble pla­né­taire, d’un monde uni­fié par le mar­ché et les droits de l’homme ne s’est pas pas­sé comme pré­vu ! Le pro­jet de ré­vo­lu­tion éga­li­ta­riste a to­ta­le­ment échoué, d’au­tant que la pros­pé­ri­té pro­mise a lais­sé place à une crise de longue du­rée. Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme a dé­bou­ché sur le choc des ci­vi­li­sa­tions : les tech­no­lo­gies de masse n’ont pas rap­pro­ché les gens, mais ato­mi­sé la so­cié­té. Bref, nous ne sommes pas la gé­né­ra­tion de la mon­dia­li­sa­tion heu­reuse, mais celle de l’iden­ti­té mal­heu­reuse. JPLG. En vous écou­tant, je per­çois deux as­pects dans le rè­gle­ment de comptes gé­né­ra­tion­nel. La di­men­sion éco­no­mique et so­ciale prend plus de poids à me­sure que la ga­ran­tie d’une re­traite, d’un lo­ge­ment, d’un em­ploi et d’un pa­tri­moine ap­pa­raissent aux jeunes d’au­jourd’hui comme des pri­vi­lèges d’un autre âge. S’ajoute un se­cond as­pect, plus fon­da­men­tal : la rup­ture de la trans­mis­sion et des gé­né­ra­tions lais­sées à l’aban­don. Les étu­diants soixante-hui­tards, qui étaient des hé­ri­tiers re­belles, et donc des hé­ri­tiers, for­més aux hu­ma­ni­tés clas­siques, à la phi­lo­so­phie, et même édu­qués re­li­gieu­se­ment, ont lais­sé der­rière eux un champ de ruines. Si bien que les nou­velles gé­né­ra­tions se re­trouvent fort dé­pour­vues.

Les vé­té­rans de Mai 68 se sont mas­si­ve­ment in­ves­tis dans la presse et l'en­sei­gne­ment pour éta­blir une hé­gé­mo­nie cul­tu­relle et idéo­lo­gique tou­jours per­cep­tible dans les mé­dias, les écoles de jour­na­lisme et les uni­ver­si­tés. Et il ne s'agit pas de mythes, mais de faits son­nants et tré­bu­chants.

JPLG. Une par­tie de la gé­né­ra­tion 68 a en ef­fet dé­ve­lop­pé ses idées à l’uni­ver­si­té, dans les mé­dias, l’édi­tion et les mé­tiers de la com­mu­ni­ca­tion. Oc­cu­pant

des po­si­tions clés (for­ma­tion des pro­fes­seurs et des jour­na­listes, pro­mo­tion et re­cru­te­ment des uni­ver­si­taires...), ses re­pré­sen­tants ont pu pro­lon­ger l’hé­gé­mo­nie de leur vi­sion du monde jus­qu’à nos jours. Celle-ci a été vé­hi­cu­lée par des en­sei­gnants char­gés de trans­mettre une culture, à la­quelle d’ailleurs ils ne croyaient pas ou plus…

Ou qu'ils ne connais­saient plus…

AD. Pour avoir tra­ver­sé le dé­sert in­tel­lec­tuel et su­bi le confor­misme tech­ni­cien d’une grande école de jour­na­lisme, je me re­trouve as­sez bien dans cette des­crip­tion. Avec l’élec­tion de Ma­cron, le per­son­nel politique a été ra­jeu­ni et re­nou­ve­lé, mais le pré­sident reste un hé­ri­tier de la gé­né­ra­tion 68, dé­sor­mais mon­dia­li­sée et ube­ri­sée. Mal­gré ce chan­ge­ment dans la conti­nui­té, il me semble que l’ère du vide est en passe d’être ré­vo­lue. J’ai pu le consta­ter chez les plus jeunes. À Sciences-po et ailleurs, mal­gré un confor­misme sou­vent étouf­fant, il y a une ef­fer­ves­cence in­tel­lec­tuelle nou­velle. Sur les ré­seaux so­ciaux, les ving­te­naires font feu de tout bois. Un mou­ve­ment de ba­lan­cier est en­ga­gé. Mais la tran­si­tion prend du temps.

Du reste, de­puis quelques an­nées, on nous dit que l'es­prit de Mai 68 a per­du et que l'hé­gé­mo­nie idéo­lo­gique a chan­gé de camp…

JPLG. La gauche mo­rale reste tou­jours cultu­rel­le­ment hé­gé­mo­nique, sur­tout dans cer­tains mé­dias, mais elle n’est pas née en 1968. Dans les an­nées 1980, la doc­trine so­cia­liste est en mor­ceaux et le Par­ti so­cia­liste in­tègre le gau­chisme cultu­rel comme sub­sti­tut idéo­lo­gique. Dans son livre Un coup de jeune1, Laurent Jof­frin ins­ti­tue la « gé­né­ra­tion mo­rale » des an­nées 1980 comme la vé­ri­table hé­ri­tière de Mai 68. Les soixante-hui­tards, ex­pli­quet-il, ont ver­sé dans l’idéo­lo­gie, mais leurs des­cen­dants prag­ma­tiques ap­pliquent une ver­sion pa­ci­fiée de leur pro­jet. Des ma­ni­fes­ta­tions et des af­fron­te­ments avec la po­lice des an­nées 1970, on passe au mi­li­tan­tisme an­ti­ra­ciste de la dé­cen­nie 1980. La gauche de gou­ver­ne­ment ins­tru­men­ta­lise les concerts de rock pour l’éthio­pie et SOS Ra­cisme. Comme l’avait par­fai­te­ment dé­cryp­té Paul Yon­net dans son Voyage au centre du ma­laise fran­çais2, c’est à ce mo­ment pré­cis que le nou­vel an­ti­ra­cisme com­mu­nau­ta­riste et eth­nique a suc­cé­dé à l’an­cien dont l’uni­ver­sa­lisme pro­lon­geait l’in­ter­na­tio­na­lisme pro­lé­ta­rien. AD. Eh bien, les peuples oc­ci­den­taux sont fa­ti­gués des dik­tats de cet an­ti­ra­cisme post-soixante-hui­tard. Il faut voir le suc­cès des « po­pu­lismes », aux États-unis et un peu par­tout en Eu­rope, comme une vo­lon­té lé­gi­time et désor­don­née de re­nouer avec un ordre an­cien per­çu comme plus pro­tec­teur et d’en fi­nir avec la →

De­vec­chio : « Les peuples oc­ci­den­taux sont fa­ti­gués des dik­tats de l'an­ti­ra­cisme post-68. »

Le Goff : « Un cou­rant ré­ac­tion­naire s'en prend à Mai 68 pour ré­gler ses vieux comptes avec la modernité et les Lu­mières. »

ty­ran­nie des mi­no­ri­tés. Bien au-de­là de la ques­tion du ma­riage ho­mo­sexuel, c’est cette as­pi­ra­tion qui était au coeur de la Manif pour tous, vé­ri­table « Mai 68 conser­va­teur » (Gaël Brus­tier).

Pour­tant, d'après L'IFOP, la Manif pour tous est ul­tra mi­no­ri­taire dans la jeu­nesse, mas­si­ve­ment fa­vo­rable au ma­riage gay…

AD. Ce sont par­fois des mi­no­ri­tés agis­santes qui font l’his­toire… En 2013, il n’y a pas eu de ma­ni­fes­ta­tion mas­sive pour dé­fendre le ma­riage ho­mo­sexuel alors que, dans les an­nées 1980, les concerts de SOS Ra­cisme ras­sem­blaient les foules. Les jeunes fa­vo­rables au ma­riage pour tous ex­priment un confor­misme plu­tôt qu’une convic­tion pro­fonde. Les jeunes en­ga­gés l’étaient plu­tôt du cô­té conser­va­teur. Con­trai­re­ment à une idée re­çue, il faut aus­si no­ter que Ma­cron n’est pas le pré­sident de la jeu­nesse. En réa­li­té, si le corps élec­to­ral avait été li­mi­té aux jeunes de 18 à 25 ans, on au­rait eu un se­cond tour Le Pen/mé­len­chon.

In­ver­se­ment, si seuls les re­trai­tés avaient vo­té, Fillon au­rait ac­cé­dé au se­cond tour... Reste l'ac­quis so­cié­tal de Mai 68 : la li­ber­té. La li­bé­ra­tion sexuelle s'est-elle re­tour­née en néo­pu­ri­ta­nisme, comme semble le mon­trer l'en­ga­ge­ment des soixante-hui­tards his­to­riques dans la cam­pagne « Ba­lance ton porc » ?

JPLG. Le MLF créé en 1970 ver­sait dans la pro­vo­ca­tion et l’ex­tré­misme, mais le lien n’a rien d’évident. Il n’était pas glo­ba­le­ment dans une lo­gique de pu­ri­ta­nisme, de vic­ti­mi­sa­tion et de lyn­chage mé­dia­tique. Le mou­ve­ment vou­lait en­core s’ins­crire dans une dy­na­mique d’éman­ci­pa­tion au­to­nome au sein de la so­cié­té. La ven­geance in­di­vi­duelle ne s’exer­çait pas en­core sur le plan mé­dia­tique et ju­di­ciaire. Le néoféminisme de­mande sans ar­rêt à l’état d’in­ter­ve­nir et d’in­ter­dire. De ce point de vue, ce n’est pas une lo­gique soixante-hui­tarde.

Nous voi­ci ar­ri­vés à l'heure du bi­lan. Da­niel Cohn-ben­dit s'est dit las des com­mé­mo­ra­tions, mais l'ob­ses­sion de Mai 68 ne fait-elle pas par­tie de l'iden­ti­té fran­çaise ?

AD. Je crois plu­tôt qu’il faut en fi­nir avec cette ob­ses­sion et se tour­ner vers l’ave­nir pour re­bâ­tir et mettre un coup d’ar­rêt à la dé­com­po­si­tion de la so­cié­té fran­çaise. JPLG. De­puis cin­quante ans, la France a construit, au­tour de Mai 68, un mythe qui nour­rit un rap­port de fas­ci­na­tion-ré­pul­sion dont on n’ar­rive pas à sor­tir. Les jeunes conser­va­teurs sont les hé­ri­tiers pa­ra­doxaux de Mai. Tout comme Sar­ko, qui pré­ten­dait vou­loir li­qui­der Mai 68, ils en portent la marque dans leur com­por­te­ment et leurs moeurs. Et puis, il me semble qu’ils en ont be­soin pour s’y op­po­ser. Pour « se dé­bar­ras­ser » de Mai 68, il fau­drait d’abord le dé­mys­ti­fier et com­prendre ce qui s’est pas­sé. Cette tâche d’ana­lyse et d’in­ter­pré­ta­tion n’est pas fi­nie, même si le mou­ve­ment de Mai est mort de­puis long­temps. N’ou­blions pas ce­pen­dant que la lé­gende noire de Mai 68 n’est pas née par gé­né­ra­tion spon­ta­née. Il existe un cou­rant ré­ac­tion­naire au sens propre du terme, qui s’en prend à Mai 68 pour ré­gler ses vieux comptes avec la modernité et les Lu­mières. La France est une dé­mo­cra­tie que l’on ne fe­ra pas re­ve­nir à la re­li­gion comme Pou­tine l’a fait en Russie. La cri­tique de l’in­di­vi­dua­lisme et du manque de va­leurs a bon dos ! Re­je­tons l’hé­ri­tage im­pos­sible de Mai 68 sans croire qu’il se­rait pos­sible de re­ve­nir en ar­rière comme à un bon vieux temps sup­po­sé.

Con­cé­dez-vous, cher Alexandre De­vec­chio, que sans le re­pous­soir de Mai 68, vous se­riez un peu or­phe­lin ?

AD. Jean-pierre Le Goff a rai­son. Nous sommes des en­fants pa­ra­doxaux de Mai 68. Si nous avons le sen­ti­ment d’être nés au mi­lieu d’une époque dé­ré­glée, nous avons été édu­qués dans l’hé­do­nisme soixante-hui­tard. Il est d’ailleurs amu­sant de consta­ter que les cor­tèges contes­ta­taires de la Manif pour tous af­fi­chaient sur un mode wa­rho­lien les codes, les sym­boles et les mu­siques de la Gay Pride ! Le re­gret­té Phi­lippe Mu­ray au­rait ado­ré ! Pour ras­su­rer Jean-pierre Le Goff, je ne me sens pas contre-ré­vo­lu­tion­naire et j’as­sume plei­ne­ment l’ac­quis dé­mo­cra­tique de la modernité, mais la post­mo­der­ni­té, dont l’hy­per­in­di­vi­dua­lisme ni­hi­liste hé­ri­tier de Mai 68 est le coeur, m’in­quiète. Par ailleurs, je ne me ré­cla­me­rai pas de Vla­di­mir Pou­tine, dont il fau­drait ce­pen­dant faire un bi­lan im­par­tial de la politique. Je crois que la fas­ci­na­tion qu’exerce ce der­nier sur une par­tie des Fran­çais est bien da­van­tage liée à l’im­puis­sance et au manque d’au­to­ri­té de nos di­ri­geants, trans­for­més en pe­tits exé­cu­tants de Bruxelles, qu’au re­tour d’un quel­conque « cou­rant ré­ac­tion­naire fon­da­men­ta­liste ». Force est de consta­ter qu’au xxie siècle, le trip­tyque ordre-ef­fi­ca­ci­té-tra­di­tion est au­tre­ment plus po­pu­laire que les lu­bies soixante-hui­tardes. • 1. Laurent Jof­frin, Un coup de jeune : por­trait d'une gé­né­ra­tion mo­rale, Ar­léa, 1987. 2. Paul Yon­net, Voyage au centre du ma­laise fran­çais : l'an­ti­ra­cisme et le ro­man na­tio­nal, Gal­li­mard, 1993.

« Concert de l'éga­li­té » or­ga­ni­sé par SOS ra­cisme, juin 1989 : une ver­sion pa­ci­fiée de l'es­prit 68 ?

L'ani­ma­teur du Fi­ga­ro­vox, Alexandre De­vec­chio, et le so­cio­logue Jean-pierre Le Goff.

La France d'hier. Ré­cit d'un monde ado­les­cent, des an­nées 1950 à Mai 68, Jean-pierre Le Goff, 1968.

Les Nou­veaux en­fants du siècle, Alexandre De­vec­chio, édi­tions du Cerf, 2018.

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