TES­TA­MENT D'UN MARTYROPATHE Par Jean-paul Li­lien­feld

Est-il bien rai­son­nable de lais­ser un ci­néaste dé­rai­son­nable com­men­ter chaque mois l'ac­tua­li­té en toute li­ber­té ? As­su­ré­ment non. Cau­seur a donc dé­ci­dé de le faire.

Causeur - - Pas D'amalgame -

Je suis fi­ché S. Je suis le pro­chain. Vous pour­rez in­ter­ro­ger mes voi­sins. Après… Ils vous di­ront tous que j’étais calme, gen­til, ser­viable… Je suis une me­nace en­do­gène. Je vis avec ma fa­mille. Tran­quille. Je dis bon­jour, par­don et je porte les pa­niers des vieilles dames. Vous croyez quoi ? Que je vais tout faire pour me faire re­mar­quer avant d’agir ? Que je vais al­ler m’en­traî­ner au tir dans les bois alors que je sais que je suis fi­ché ? On passe tou­jours à l’acte brus­que­ment. Parce qu’il faut bien qu’il y ait un com­men­ce­ment après avoir été dis­cret. Je n’ai pas pu par­tir en Sy­rie. Mais je se­rai utile ici. Je suis ce que vous ap­pe­lez « un pe­tit dea­ler mul­ti­ré­ci­di­viste ». Je suis une re­crue pré­cieuse parce que je connais suf­fi­sam­ment bien les trucs des keufs pour pou­voir les dé­jouer et parce que j’ai fait suf­fi­sam­ment de mal dans le pas­sé pour avoir be­soin de faire beau­coup de bien main­te­nant que j’ai com­pris. Long­temps, j’ai été dans l’illé­gal d’après vos lois qui ne sont pas celles de Dieu, mais aus­si, mal­heu­reu­se­ment, dans l’illi­cite. Car seul Al­lah le Très Haut a le droit de dé­cla­rer une chose li­cite ou illi­cite. Ici, des gens ont ren­du li­cites cer­taines choses dé­cla­rées illi­cites par Al­lah. D’autres ont ren­du illi­cites cer­taines choses dé­cla­rées li­cites par Al­lah. Grâce à mes frères, j’ai ap­pris que je pou­vais me rat­tra­per en agis­sant pour le bien d’al­lah. J’ai com­pris que, quoi que je fasse, je ne suis pas dans l’illi­cite quand j’agis pour la gloire d’al­lah. Je sais faire main­te­nant, grâce à eux, la dif­fé­rence entre al-hal­lal et al-ha­ram. Je ris d’avance de leur né­go­cia­teur qui vou­dra par­le­men­ter « pour que ça se ter­mine bien ». Je par­le­men­te­rai. Le temps que le buzz parte dans les mé­dias, le temps que le monde sache que je suis un sol­dat d’al­lah, le temps que le monde se rap­pelle qu’il ne faut pas ou­blier d’avoir peur. Mais croyez-vous que je me se­rais don­né tout ce mal pour ra­ter en­suite l’oc­ca­sion in­es­pé­rée

de tom­ber en mar­tyr, c’est-à-dire d’avoir la cer­ti­tude d’ac­cé­der au pa­ra­dis ? Il y a d’autres moyens d’y ac­cé­der bien sûr. Mais ils ne sont pas to­ta­le­ment cer­tains. Sur­tout pour quel­qu’un qui comme moi a vé­cu jus­qu’il y a peu dans la mé­créance et la dé­lin­quance. Si on ne me laisse pas mou­rir en mar­tyr, je ne pour­rai pas la­bel­li­ser du sceau du bien mon pas­sé dis­so­lu. Alors, au mo­ment où je vais avoir ac­cès à tout ce qui me fait rê­ver alors que je ne l’au­rai ja­mais ici-bas, ima­gi­nez-vous que je vais re­non­cer parce qu’un ka­fir me joue­ra de la flûte ? Trois cent vingt-trois frères, dé­jà, sont re­ve­nus de Sy­rie et d’irak. On est 20 000 fi­chés en France ! Vous pen­sez qu’on ne sait pas que vous n’avez pas les moyens de nous sur­veiller ef­fi­ca­ce­ment ? Vous croyez qu’on ne sait pas com­bien de di­zaines de mil­liers de po­li­ciers il fau­drait pour réus­sir à tous nous tra­cer cor­rec­te­ment ? Vous croyez qu’on se gêne pour vous ba­la­der, pour vous oc­cu­per afin de lais­ser le champ libre à nos frères qui ont be­soin de quelques heures de tran­quilli­té pour faire ce qu’ils ont à faire ? Je me suis bien amu­sé quand j’ai lais­sé un mes­sage sur le Fa­ce­book d’un type que je ne connais­sais même pas, mais qui avait un nom arabe et quelques pho­tos des frères en Sy­rie sur son pro­fil. Je lui ai écrit : « Je t’amène la gui­tare la se­maine pro­chaine… » Le type a ré­pon­du « Quelle gui­tare ? » et je lui ai ré­pon­du « Oh par­don, er­reur d’ai­guillage ». Et puis j’ai cher­ché le pro­fil d’un autre type avec un nom arabe et des pho­tos des frères sur son pro­fil, un type que je ne connais­sais pas non plus et j’ai écrit : « J’ai pré­ve­nu pour le concert. C’est la se­maine pro­chaine. » Le type ne m’a même pas ré­pon­du, mais si­non je lui au­rais dit un truc du genre : « OK, si la mu­sique ne t’in­té­resse plus…. » En­suite, j’ai at­ten­du que la se­maine passe et il m’a bien sem­blé que j’avais les keufs au cul. Et le lun­di, je me suis le­vé à cinq heures, je me suis fait un pe­tit ka­wa et à cinq heures trente, je sor­tais de l’im­meuble avec un étui à gui­tare… Ils m’ont sui­vi toute la ma­ti­née… J’ai fait plein d’ar­rêts, je suis re­ve­nu sur mes pas, re­par­ti dans l’autre sens… Je ne sais pas quelles voi­tures me sui­vaient, mais quel que soit l’en­droit, je n’étais ja­mais le seul au­to­mo­bi­liste. Ou alors il y avait au moins une mo­to. Fi­na­le­ment, j’ai lais­sé l’étui sur un par­king vers trois heures de l’après-mi­di et je suis ren­tré chez moi. J’ima­gine leur tête quand ils l’ont ou­vert ! Il n’y avait rien de­dans. J’ai bien dû mo­bi­li­ser une di­zaine de flics avec mon his­toire. Pen­dant ce temps-là, les frères des en­vi­rons étaient tran­quilles pour faire ce qu’ils avaient à faire. Peu de chance qu’il y ait as­sez de monde pour les suivre en même temps que moi. Sur­tout qu’eux, ils n’avaient lais­sé au­cune trace de ce qu’ils al­laient faire. Même moi je ne sais pas ce qu’ils avaient à faire. Je sa­vais juste qu’ils avaient be­soin d’une de­mi-jour­née de tran­quilli­té. Il a suf­fi d’une phrase échan­gée à la mos­quée et je sa­vais comment ai­der… De­main, c’est moi qui au­rai un truc à faire. De­main, c’est moi qui oc­cu­pe­rai le ter­rain. Vous nous faites re­cu­ler là-bas, mais ici on conti­nue­ra d’exis­ter. En se­mant la ter­reur et la mort. En oc­cu­pant le de­vant de la scène. Vous ne li­bé­re­rez pas vos pen­sées de la crainte qu’on vous ins­pire. On re­cule géo­gra­phi­que­ment pour le mo­ment, mais on ne cède pas un pouce sur le ter­rain de l’ef­froi. Ne cher­chez pas les « don­neurs d’ordre », on n’est pas Al-qai­da. On n’est pas dans une struc­ture mi­li­taire avec une élite qui com­mande des troupes. On fait du room­mate-ter­ro­risme, on est les co­lo­ca­taires de vos so­cié­tés et vous n’y pou­vez rien. On est les Uber du ter­ro­risme. On ap­porte notre propre voi­ture et le pour­cen­tage que prend Daech sur cha­cune de nos courses, c’est la crainte qu’il conti­nue d’ins­pi­rer mal­gré son re­cul ter­ri­to­rial. Et nos femmes ont des ventres et elles en­fan­te­ront pour per­pé­tuer de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion la vraie pa­role d’al­lah. J’étais des­ti­né à n’être per­sonne et je peux de­ve­nir quel­qu’un en mou­rant pour la gloire du Très-haut. Moi, le rien du tout, je peux être in­di­vi­dua­li­sé par la mort en ga­gnant de sur­croît ma place au pa­ra­dis. Je vous dis à de­main… Ou ren­dez-vous là-haut pour les meilleurs d’entre vous… •

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