Mai 68 : 50 ans, ça suf­fit !

Au-de­là de la ré­volte étu­diante et ou­vrière, Mai 68 est de­ve­nu l'os­sa­ture idéo­lo­gique d'une gauche qui a re­non­cé à la lutte des classes pour le confort mo­ral du pro­gres­sisme so­cié­tal et du ma­ni­chéisme politique. Mais c'est bien sûr à leur in­su que les étu

Causeur - - Sommaire - Par Éli­sa­beth Lé­vy

Éli­sa­beth Lé­vy

«Sois re­belle et tais-toi ». Cette in­jonc­tion qui ré­sume la do­mi­na­tion idéo­lo­gique, voire an­thro­po­lo­gique, exer­cée par l’es­prit 68 sur notre ima­gi­naire col­lec­tif, au­rait éga­le­ment pu ser­vir d’ac­croche à la der­nière col­lec­tion Dior. J’ap­prends de l’ex­cellent Guillaume Er­ner, ma­ti­na­lier de France Culture, que la mai­son de Ber­nard Ar­nault, qui « mise sur Mai 68 pour conqué­rir la jeu­nesse » – do­rée sup­po­set-on –, a pré­sen­té lors de la der­nière Fa­shion Week, comme on dit à Pa­ris, une col­lec­tion d’ins­pi­ra­tion hip­pie-chic ha­billant les man­ne­quins, sym­boles du luxe consu­mé­riste et de la femme-ob­jet hon­nie des fé­mi­nistes, de sym­boles de la ré­bel­lion étu­diante. Si vous n’avez pas les moyens de vous payer la robe « C’est non, non, non et non », es­sayez tou­jours de vous faire of­frir le fou­lard « Il est in­ter­dit d’in­ter­dire », il se­ra cer­tai­ne­ment col­lec­tor en 2068. Si­non, al­lez faire un tour à la bou­tique « Com­mune de Pa­ris », c’est plus abor­dable. Dans sa dé­li­cieuse et ma­li­cieuse évo­ca­tion de son Mai (p. 46-51), le ci­néaste Pas­cal Tho­mas ra­conte avoir vu Io­nes­co apos­tro­pher des ma­ni­fes­tants de la fe­nêtre de Gal­li­mard : « Vous fi­ni­rez no­taires ! », leur lan­ça-t-il. Il n’avait pas pré­vu qu’ils ins­pi­re­raient des mar­chands de fringues.

Cette ul­time ré­cu­pé­ra­tion est peut-être la preuve ir­ré­fu­table que le « jo­li moi de Mai » (sai­sis­sant rac­cour­ci que j’em­prunte à Gil Mi­hae­ly), a bien été l’idiot utile d’un ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier et jouis­seur. Bien sûr, comme l’ob­serve l’édi­teur Gé­rard Ber­ré­by (p. 70-73), « tout est ré­cu­pé­rable ». Comme lui, nombre des ac­teurs de l’époque, qui ne sont pas tous de­ve­nus tra­ders, pu­bli­ci­taires ou pa­tron de Li­bé­ra­tion, n’ont pas fait tout ça pour ça et veulent croire que leurs idéaux ont été tra­his. Peut-être, mais cette tra­hi­son est née de leur triomphe, pas de leur dé­faite. Une fois l’ordre an­cien abat­tu, pri­vés d’en­ne­mis à com­battre et de pou­voir à dé­fier, ils se sont re­trou­vés fort dé­pour­vus, réa­li­sant que tout le fa­tras an­thro­po­lo­gique qui était, pen­saien­tils, un frein à leurs dé­si­rs, à leurs droits et, plus en­core, à leur pré­ten­tion à être les seuls in­ven­teurs d’eux­mêmes, fai­sait aus­si obs­tacle à la puis­sance du mar­ché et de la tech­nique. Comme le ré­su­ma Luc Fer­ry en 1985, « sous les pa­vés, il n’y avait pas la plage, mais les exi­gences de l’éco­no­mie li­bé­rale ». Em­ma­nuel Ma­cron ou Steve Jobs ne sont pas les bâ­tards de Cohn-ben­dit et des autres, mais bien leurs lé­gi­times hé­ri­tiers.

Dès 1978, Ré­gis De­bray, qui n’ayant pas me­né cette guerre-là avait l’avan­tage in­tel­lec­tuel que pro­cure la dis­tance, per­çut que la mise à bas de cadres so­ciaux sé­cu­laires, mais de­ve­nus étouf­fants, al­lait fa­vo­ri­ser l’avè­ne­ment de l’in­di­vi­du flexible adap­té au ca­pi­ta­lisme fi­nan­cier et pla­né­ta­ri­sé que nous connais­sons. Mai 68, conclu­ra-t-il plus tard, a per­mis « la dé­mo­cra­ti­sa­tion du nar­cis­sisme ». Ce­pen­dant ni lui, ni Mi­chéa, ni au­cun des cri­tiques sé­rieux de « l’hé­ri­tage im­pos­sible », lu­mi­neuse for­mule de Jean-pierre Le Goff (et titre de l’un de ses livres) pour ré­su­mer les apo­ries d’une contes­ta­tion éri­gée en ul­time jus­ti­fi­ca­tion, ne pèche par té­léo­lo­gie en confon­dant in­ten­tions et ef­fets. Comme l’écri­vait en­core De­bray →

Comme 68, le ca­pi­ta­lisme n'aime pas l'hé­ri­tage – au­quel il pré­fère l'ob­so­les­cence pro­gram­mée.

en 2008, « la mar­chan­dise n’a pas de stra­té­gie. Mai non plus. La mar­chan­dise est une fête mo­bile, in­sai­sis­sable et tour­noyante, et Mai fut la fête de la mo­bi­li­té ». Les soixante-hui­tards (terme que l’on ré­ser­ve­ra non pas à l’en­semble de la gé­né­ra­tion 68, mais à la mi­no­ri­té qui y a pris une part ac­tive) n’avaient pas plus conscience d’ac­cé­lé­rer le triomphe de l’éco­no­mie que les ca­tho­liques du Moyen Âge ne sa­vaient qu’ils in­ven­taient la laï­ci­té – la­quelle abou­ti­rait à les pri­ver du pou­voir ter­restre.

En consé­quence, même si on adhère à la lé­gende noire qui fait de Mai 68 la ma­trice et le sy­no­nyme de toutes les dés­in­té­gra­tions fran­çaises, de l’école à la na­tion, en pas­sant par la fa­mille et l’ar­mée, on convien­dra (et ce­la a été abon­dam­ment étu­dié) qu’il n’y a pas eu, entre Mai et le néo­li­bé­ra­lisme, com­plot ou col­lu­sion, mais conver­gence ou coïn­ci­dence de struc­tures la­tentes et de lo­giques ca­chées. « Il n’y a ni père ni mère », pro­cla­mait fiè­re­ment le pos­tu­lat 25 de la com­mis­sion « Nous sommes en marche » de la Sor­bonne, ci­té dans un ré­jouis­sant ou­vrage pu­blié en 1969 sous le titre non moins ré­jouis­sant de L’uni­vers contes­ta­tion­naire par deux psy­cha­na­lystes si­gnant du pseu­do­nyme d’an­dré Sté­phane1. De la même fa­çon, le ca­pi­ta­lisme n’aime pas l’hé­ri­tage – au­quel il pré­fère l’ob­so­les­cence pro­gram­mée – et il consi­dère tous les at­ta­che­ments comme au­tant de freins à l’in­ter­chan­gea­bi­li­té des tra­vailleurs peu ou pas qua­li­fiés et à la flui­di­té de cir­cu­la­tion des va­leurs et des pro­duits.

Il y a quelque chose d’à la fois touchant et ri­di­cule dans le fait de cé­lé­brer le ju­bi­lé d’un mou­ve­ment dont la prin­ci­pale qua­li­té, bran­die comme un ta­lis­man, fut la jeu­nesse. Les ama­teurs de vin­tage en pro­fi­te­ront pour se ga­ver de do­cu­men­taires pleins de 2 CV, d’ou­vriers qui ont la trogne de Ga­bin et de dames à cha­peaux, et pour se plon­ger dans une pé­riode dont on peut avoir la nos­tal­gie sans l’avoir connue. C’est aus­si l’oc­ca­sion de cher­cher à sa­voir ce qui s’est joué au Quar­tier la­tin. Et sans doute la der­nière, car il est à pa­rier qu’il n’y au­ra plus d’an­ni­ver­saire d’ici le cen­te­naire. Con­trai­re­ment à ce que croyaient la plu­part des di­ri­geants de mé­dias qui ont concoc­té des pro­grammes et des nu­mé­ros sou­ve­nirs, Mai 68 n’est même pas une bonne af­faire. À quelques ho­no­rables ex­cep­tions près, comme Alexandre De­vec­chio qui in­ter­pelle Jean-pierre Le Goff (p. 60-65), on di­rait que la jeu­nesse se fiche des ex­ploits de ses grands-pa­rents. Ça ne res­pecte rien.

Si­gni­fi­ca­ti­ve­ment, il n’y a pas de terme qui fasse consen­sus pour dé­si­gner la ré­volte étu­diante et ou­vrière du prin­temps 1968. Il est par­fois ques­tion des « évé­ne­ments », comme pour la guerre d’al­gé­rie. Si on peine à trou­ver un mot, c’est sans doute parce qu’il n’existe pas d’ob­jet unique. Du reste, la jonc­tion entre le Mai ou­vrier et le Mai étu­diant, re­ven­di­quée par les der­niers gar­diens du temple, est lar­ge­ment fan­tas­mée.

Les grandes grèves ou­vrières qui ont abou­ti aux ac­cords de Gre­nelle ont si­gni­fi­ca­ti­ve­ment chan­gé la vie concrète de mil­lions de sa­la­riés. En re­vanche, le mo­nôme étu­diant qui n’a mo­bi­li­sé qu’une mi­no­ri­té ac­tive a bien moins ébran­lé l’ordre so­cial que la lé­ga­li­sa­tion de la pi­lule ou la conquête du mi­nis­tère de l’édu­ca­tion na­tio­nale par les par­ti­sans de l’école nou­velle, bien an­té­rieure à 1968, que ra­conte Bar­ba­ra Le­febvre (p. 54-57). Le « psy­cho­drame » es­tu­dian­tin de 68, comme di­sait Ray­mond Aron, n’a pas été la pre­mière lé­zarde, mais le der­nier coup de pioche dans les vieux murs. C’est pour­tant lui qui a ac­quis la di­gni­té et la puis­sance d’un mythe. Le si­gni­fiant Mai 68 n’évoque pas les usines ou les as­sem­blées syn­di­cales, mais les murs de la Sor­bonne et les slo­gans qui res­sem­blaient dé­jà à des pubs. Par exemple, « Soyez réa­liste, de­man­dez l’im­pos­sible » : vous n’avez plus qu’à ajou­ter le nom du pro­duit, qu’il s’agisse d’une scie sau­teuse ou une se­maine tout com­pris à Aca­pul­co.

Mai 68 n’a pas créé l’hy­per in­di­vi­du. Mais il l’a fait roi. Ce n’est pas rien. En at­ten­dant, si des tren­te­naires s’em­paillent au­jourd’hui au­tour de ce mythe, c’est parce que, comme l’a très bien mon­tré Jean-pierre Le Goff, après vingt ans d’in­cu­ba­tion, il est de­ve­nu l’os­sa­ture idéo­lo­gique de la gauche mit­ter­ran­dienne. Ayant re­non­cé à faire sem­blant de vou­loir ren­ver­ser le ca­pi­ta­lisme, la gauche avait be­soin d’un dis­cours mo­bi­li­sa­teur. Di­rec­te­ment is­sue de la pen­sée 68, va­li­dée et re­mâ­chée par les cam­pus amé­ri­cains, la lutte pour les droits (et contre les dis­cri­mi­na­tions) est de­ve­nue son unique cap politique. Il faut ajou­ter que, di­vine sur­prise, la tech­no­lo­gie a ren­du pos­sible le rêve d’ho­ri­zon­ta­li­té des soixante-hui­tards.

La lec­ture de L’uni­vers contes­ta­tion­naire confirme en tout cas que cer­tains traits de la gauche, en par­ti­cu­lier le ma­ni­chéisme, le sec­ta­risme et la bonne conscience, se ma­ni­fes­taient avec éclat dans les am­phis de la Sor­bonne ou de la fac de mé­de­cine : « Les étu­diants contes­ta­taires n’ac­cordent une exis­tence réelle qu’ à eux-mêmes, le reste de l’hu­ma­ni­té étant dans une cer­taine me­sure as­si­mi­lé à une fi­gure pa­ter­nelle, ob­jet de contes­ta­tion per­ma­nente. » Une fois le monde di­vi­sé entre le camp du Bien et ce­lui du Mal, il était lo­gique d’em­pê­cher ce­lui-ci de par­ler. Et c’est ain­si que les apôtres de la li­bé­ra­tion ont in­ven­té, avec le po­li­ti­que­ment cor­rect, une for­mi­dable ma­chine à cen­su­rer le lan­gage et la pen­sée et que la belle ré­vo­lu­tion s’est muée en inquisition.

In fine, en se dé­fi­nis­sant comme le par­ti du mou­ve­ment, voire du désordre, la gauche s’est au­to­pié­gée. Hé­gé­mo­nique sur le plan cultu­rel, elle de­vait conti­nuer à jouer l’air de la ré­bel­li­tude, ce qui a ins­pi­ré à Phi­lippe Mu­ray ses in­dé­pas­sables « mu­tins de Pa­nurge ». Au­jourd’hui, ce grand écart n’abuse plus per­sonne et on peut se de­man­der si la gauche n’est pas en train de quit­ter la scène de l’his­toire et le mythe 68 avec elle. En tout cas, le mot a dis­pa­ru du vo­ca­bu­laire politique et mé­dia­tique.

En at­ten­dant de sa­voir s’il s’agit d’une éclipse ou d’une ago­nie, on adres­se­ra une ques­tion à ceux qui ne cessent de vou­loir en fi­nir avec Mai 68. On convient vo­lon­tiers avec eux que la des­truc­tion de la no­tion même d’au­to­ri­té a eu des ef­fets dé­sas­treux, en par­ti­cu­lier dans l’édu­ca­tion. Pour au­tant, se­raient-ils prêts à re­ve­nir à l’au­to­ri­ta­risme par­fois étouf­fant qui pré­va­lait en­core, après-guerre, dans les fa­milles et les en­tre­prises ? Pou­vait-on in­tro­duire une dose li­mi­tée d’ho­ri­zon­ta­li­té sans dé­truire la lé­gi­ti­mi­té de toutes les hié­rar­chies an­ciennes ? Dans un autre do­maine, même si la dé­ré­gu­la­tion de la re­pro­duc­tion hu­maine, que nous sommes nom­breux à ob­ser­ver avec ef­froi, est, comme le pense Zem­mour, une loin­taine et in­évi­table consé­quence de la li­ber­té des moeurs, je ne suis pas prête à re­non­cer à celle-ci pour en­rayer celle-là.

On di­ra que, de toute fa­çon, il est trop tard pour re­mettre le den­ti­frice li­bé­ral-li­ber­taire dans le tube. Peut-être. Mais les re­tours de bâ­ton, ça existe. Qu’il soit la conti­nui­té du fé­mi­nisme li­ber­taire et dé­con­nant des an­nées 1970 ou une ré­ac­tion à ses ex­cès, il y a pas mal de rai­sons de con­si­dé­rer que le nou­veau pu­ri­ta­nisme à l’oeuvre dans la ré­vo­lu­tion Me­too n’est pas un pro­grès, mais une ré­gres­sion pour les femmes, dé­crites comme des ob­jets pas­sifs d’une his­toire écrite par les hommes et som­mées, comme au bon vieux temps, de pro­té­ger leur ver­tu contre les re­gards ou pro­pos li­bi­di­neux. À ce rythme, on pro­cla­me­ra bien­tôt qu’il est in­ter­dit d’au­to­ri­ser. •

1. An­dré Sté­phane, L'uni­vers contes­ta­tion­naire : étude psy­cha­na­ly­tique, Pe­tite bi­blio­thèque Payot, 1969. Que Ro­land Jac­card soit re­mer­cié pour m'avoir par­lé de ce livre, où les au­teurs pro­posent une psy­cho­pa­tho­lo­gie de la contes­ta­tion, et Georges Lié­bert pour me l'avoir dé­ni­ché.

Avec le po­li­ti­que­ment cor­rect, les apôtres de la li­bé­ra­tion ont in­ven­té une for­mi­dable ma­chine à cen­su­rer le lan­gage et la pen­sée.

Da­niel Cohn-ben­dit et Em­ma­nuel Ma­cron par­ti­cipent à un dé­bat sur l'eu­rope à l'uni­ver­si­té de Franc­fort, oc­tobre 2017.

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