Écri­ture in­clu­sive, la conju­gai­son des égaux

Avec la com­pli­ci­té pas­sive du gou­ver­ne­ment, de plus en plus de centres uni­ver­si­taires adoptent l'écri­ture in­clu­sive. À re­bours du sens com­mun, cette nov­langue éga­li­ta­riste dé­cons­truit l'idée même de sexe par tous les moyens gram­ma­ti­caux.

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Sa­mi Bia­so­ni

Àen croire cer­tains fé­mi­nistes, voi­là fort long­temps que la forme « in­clu­sive » fe­rait par­tie de notre re­gistre lan­ga­gier. Pour preuve, le gé­né­ral de Gaulle lui-même, dans ses adresses à la na­tion, au­rait maintes fois fait usage de la « double flexion » (c’est-à-dire de la jux­ta­po­si­tion sys­té­ma­tique du fé­mi­nin et du mas­cu­lin des mots dé­cli­nables en genre) – de­puis lors po­li­ti­que­ment consa­crée : « Fran­çaises, Fran­çais ». Peu leur chaut que la for­mule ait va­leur par­ti­cu­lière de vo­ca­tif, les sub­ti­li­tés de la gram­maire at­ten­dront tant que l’ob­jec­tif po­li­tique est agréa­ble­ment ser­vi.

Ca­chez ces mots que nous ne sau­rions voir

L’écri­ture « in­clu­sive » ou « épi­cène » n’est pas ré­duc­tible au re­cours au point mi­lieu, qui agite le Lan­der­neau mé­dia­tique et mi­li­tant de­puis quelques an­nées. Elle a pré­ten­tion à ré­for­mer le fran­çais plus am­ple­ment ; dé­jà en étai­til ques­tion lorsque le mi­nistre des Droits des femmes de Fran­çois Mit­ter­rand confiait à Be­noîte Groult, en 1984, la pré­si­dence de la com­mis­sion de ter­mi­no­lo­gie re­la­tive à la fé­mi­ni­sa­tion des noms de fonc­tions et de mé­tiers, dont les pro­mo­teurs de l’usage des « au­trice », « pro­fes­seuse » et « cheffe » se dé­clarent au­jourd’hui les hé­ri­tiers.

Près de trois dé­cen­nies plus tard, fort de la bien­veillance de la man­da­ture so­cia­liste d’alors, le Haut Conseil pour l’éga­li­té pu­bliait en 2016 son Guide pour une com­mu­ni­ca­tion pu­blique sans sté­réo­type de sexe, en­cou­ra­geant no­tam­ment l’usage du­dit point mi­lieu, et le rem­pla­ce­ment de toute oc­cur­rence mar­quée en genre par un équi­valent « en­glo­bant ». C’est d’ailleurs ain­si que, pré­cur­seurs, les Qué­bé­cois ont ban­ni de leur cons­ti­tu­tion les trop sexistes « droits de l’homme » pour les bien plus rai­son­nables « droits de la per­sonne », ou que le Pre­mier mi­nistre ca­na­dien Jus­tin Tru­deau a pu ju­ger ju­di­cieux de cor­ri­ger en pu­blic une jeune femme qui a usé du terme « man­kind » (« hu­ma­ni­té ») au lieu du néo­lo­gisme mieux­pen­sant « peo­ple­kind ».

Com­pli­ci­tés cou­pables

En 2017, face aux po­lé­miques en­gen­drées par de telles dé­rives lan­ga­gières, Édouard Phi­lippe a te­nu à af­fir­mer, au tra­vers de la cir­cu­laire du 22 no­vembre, la pro­hi­bi­tion de l’écri­ture épi­cène dans les textes of­fi­ciels fran­çais. Dans les faits, le gou­ver­ne­ment – en se conten­tant de ne trai­ter que la par­tie la moins contro­ver­sée du pro­blème (celle de notre cor­pus ad­mi­nis­tra­tif et ju­ri­dique) – s’est ren­du cou­pable d’une com­pli­ci­té pas­sive aus­si in­ac­cep­table qu’hy­po­crite. Car dé­jà les ex­cès abondent, sans que l’état ma­ni­feste au­cune ré­pro­ba­tion cré­dible : le CNAM, éta­blis­se­ment pu­blic de for­ma­tion, s’est re­bap­ti­sé « École d’in­gé­nieur.e.s » ; le CESE, troi­sième chambre de la Ré­pu­blique, use et abuse du point mi­lieu dans ses pu­bli­ca­tions, la SNCF, en­tre­prise pu­blique, dif­fuse cette an­née un « guide des pa­rents sa­la­rié.e.s » ; quand notre ly­sis­tra­tesque se­cré­taire d’état à l’éga­li­té hommes-femmes n’hé­site plus à cla­mer être « fa­vo­rable à fé­mi­ni­ser le lan­gage, à ne pas [y] in­vi­si­bi­li­ser les femmes ». Mal­heu­reu­se­ment, il ne faut voir là que des ja­lons li­mi­naires d’une vo­lon­té fa­rouche de re­ma­nie­ment de la langue bien plus ra­di­cale. Pour une cer­taine frange fé­mi­niste mi­li­tante, il s’agi­rait non « plus » d’éga­li­ser le rap­port sé­man­tique de genre, mais de l’in­ver­ser, ce à quoi l’em­ploi sys­té­ma­tique du « fé­mi­nin gé­né­rique » doit contri­buer. Les mi­lieux uni­ver­si­taires et leurs dé­par­te­ments de sciences hu­maines sont en pre­mière ligne quant à cette at­taque en règle de la neu­tra­li­té du mas­cu­lin. Ain­si, L’UFR d’an­thro­po­lo­gie, de so­cio­lo­gie et de science po­li­tique de l’uni­ver­si­té Lu­mière-lyon II peut-elle par exemple se tar­guer de faire of­fi­ciel­le­ment ré­fé­rence, dans ses sta­tuts, à « Mon­sieur la Di­rec­trice » (sic) ou de s’adres­ser à l’en­semble de ses « doc­to­rantes » pour dé­si­gner un aréo­page mixte. Ajou­tons que l’écri­ture in­clu­sive est abon­dam­ment pra­ti­quée à Nor­male Sup, Sciences-po ou l’école des hautes études en sciences so­ciales. La langue se­rait un ins­tru­ment de do­mi­na­tion qu’il convien­drait de dé­cons­truire, quoi qu’il en coûte. Pour les ta­li­bans de la lexi­co­lo­gie, ce qui en éta­blit l’ef­fi­ca­ci­té opé­ra­toire – à sa­voir sa non-am­bi­guï­té, sa pé­ren­ni­té struc­tu­relle et sa co­hé­rence in­terne – doit s’ef­fa­cer de­vant toute consi­dé­ra­tion po­li­tique com­pen­sa­toire et son cor­tège de re­ven­di­ca­tions sé­di­tieuses.

La dé­cons­truc­tion dé­cons­truite

La langue n’est certes pas un sanc­tuaire, mais elle consti­tue ce qui nous lie et ce sur quoi notre culture com­mune se fonde, avec, par­fois, des conflic­tua­li­tés his­to­riques que nous nous de­vons d’ac­cep­ter. L’aca­dé­mi­cien Jean Du­tourd l’avait bien per­çu quand il écri­vait que « per­ver­tir une langue, c’est per­ver­tir l’es­prit, c’est re­nier l’âme de la na­tion dans ce qu’elle a de plus in­time et de plus pré­cieux ». Ce­la est d’au­tant plus vrai que l’en­tre­prise de dé­cons­truc­tion de la langue dont il est ici ques­tion ne sau­rait avoir de fin vé­ri­table. En té­moignent les vifs dé­bats in­ternes qui agitent dé­jà une par­tie des ac­ti­vistes et « in­tel­lec­tuels » en­ga­gés dans la ba­taille du genre. Em­ployer la forme « in­clu­sive » ou le fé­mi­nin gé­né­rique, ce se­rait pro­mou­voir en fait une vi­sion « gen­rée » du monde, celle qui ac­cepte que des in­di­vi­dus puissent se dé­fi­nir comme re­le­vant bi­nai­re­ment du mas­cu­lin ou du fé­mi­nin (les trans­sexuels fai­sant par­tie, à leur li­sière, de ces « pri­vi­lé­giés »). Or, il suf­fit de consta­ter que le ré­seau so­cial Fa­ce­book ou l’ap­pli­ca­tion de ren­contre Tin­der pro­posent au­jourd’hui plu­sieurs di­zaines d’iden­ti­tés al­ter­na­tives de genre ou de non-genre (asexua­li­té, in­ter­sexua­li­té, etc.), pour réa­li­ser la pro­fon­deur de l’or­nière dans la­quelle se trouvent les nou­veaux ré­for­ma­teurs de la langue. Afin de per­mettre à cha­cun (et ce, dès l’en­fance) de se dé­fi­nir en de­hors de toute consi­dé­ra­tion de genre, un pro­nom neutre a ain­si été très of­fi­ciel­le­ment in­tro­duit en Suède en 2015. Dans le même temps, en­cou­ra­gée par l’im­pu­ni­té dont ont bé­né­fi­cié les pro­mo­teurs de l’écri­ture épi­cène, une com­mu­nau­té mi­li­tante en­vi­sage le com­bat d’après : ce­lui d’une langue fran­çaise to­ta­le­ment neutre, dé­bar­ras­sée de la bi­na­ri­té de genre qui la ca­rac­té­rise. Éten­dant la dé­marche scan­di­nave, toute la syn­taxe et la gram­maire de­vraient être ré­for­mées. Nos pro­noms, dé­ter­mi­nants, ar­ticles, règles d’ac­cords et de dé­cli­nai­sons, ju­gés dis­cri­mi­na­toires (même dans leur forme in­clu­sive !), de­vraient dis­pa­raître. De Proust, nous ne di­rions plus que long­temps « il s’est cou­ché de bonne heure », ni qu’« iel s’est cou­ché.e de bonne heure » (in­con­ve­nant, car re­con­nais­sant la bi­na­ri­té de genre), mais que « ul s’est cou­chet de bonne heure » (forme neutre, re-sic). Pour ne pas heur­ter et fa­vo­ri­ser un vi­vreen­semble qui ne de­mande qu’à être re­nou­ve­lé, les as­so­cia­tions sexua­listes mi­li­tantes pré­co­nisent en outre de ne pas s’adres­ser à un tiers avant de lui avoir de­man­dé de quel pro­nom il se ré­clame1. Nul doute qu’en bonnes Bou­varde et Pé­cu­chette, ces der­nières aient de­puis long­temps conclu que « la syn­taxe est une fan­tai­sie et la gram­maire une illu­sion ».•

1. . Dans ses guides de bonnes pra­tiques, l’or­ga­ni­sa­tion mi­li­tante The 519 in­vite ain­si le plus grand nombre à « com­mence[r] les réunions en de­man­dant à chaque per­sonne de se pré­sen­ter et de pré­ci­ser le pro­nom qui est le sien », voire à por­ter des in­signes porte-noms et pro­noms.

Blo­cage de l'uni­ver­si­té Pa­ris Viii-saint-de­nis, 11 avril 2018. Ban­quier d'in­ves­tis­se­ment, pro­fes­seur char­gé de cours à l'es­sec et doc­to­rant en phi­lo­so­phie à L'ENS.

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