Qui veut nor­ma­li­ser Nor­male Sup ?

Au nom de la mixi­té so­ciale et de la stan­dar­di­sa­tion in­ter­na­tio­nale, l'école nor­male su­pé­rieure se fond peu à peu dans le moule uni­ver­si­taire. De­puis peu, la di­rec­tion a in­tro­duit un nou­veau sta­tut d'étu­diant sé­lec­tion­né sur dos­sier (et non plus sur conco

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - An­thime Ri­gou­lay

Sous pré­texte d'éga­li­té, une cer­taine gauche donne la main aux li­bé­raux ges­tion­naires qui prônent l'aus­té­ri­té.

Dans dix ans, vous sa­vez, les classes pré­pa­ra­toires au­ront dis­pa­ru » : le pro­vi­seur ad­joint en charge des pré­pas lit­té­raires (CPGE, classes pré­pa­ra­toires aux grandes écoles) du ly­cée Louis-le-grand me fit cette con­fi­dence au prin­temps 2015 au cours d’une conver­sa­tion qui avait un peu dé­ri­vé. L’an­née pré­cé­dente dé­jà, lors d’un de ses cours ves­pé­raux de­vant une classe d’hy­po­khâgne sur­char­gée, notre pro­fes­seur d’es­pa­gnol nous avait mis en garde : nous étions la der­nière gé­né­ra­tion à connaître les pré­pas telles qu’elles exis­taient en­core. Le contexte don­nait du poids à ses pro­pos, puisque Vincent Peillon ve­nait de s’at­ta­quer à la ré­mu­né­ra­tion des pro­fes­seurs qui en­sei­gnaient dans ces classes. Le mes­sage était clair : tout ce­la coû­tait trop cher, quand, à l’en­tendre, on pou­vait faire la même chose à la fac. Mais l’émoi sus­ci­té par cette at­taque fron­tale fit ca­po­ter le pro­jet. Ce­pen­dant, le dan­ger n’était pas écar­té. En ef­fet, les classes pré­pa­ra­toires sont en­tiè­re­ment so­li­daires des grandes écoles aux­quelles elles pré­parent. Or, les grandes écoles, tout comme les classes pré­pa­ra­toires, mais aus­si les BTS et les IUT, ont vo­ca­tion à se fondre sous peu dans le moule uni­ver­si­taire. Au­cune tête ne doit dé­pas­ser, et cha­cun s’y em­ploie à son échelle, sous l’im­pul­sion du mi­nis­tère. Ain­si, dans les écoles nor­males su­pé­rieures, qui consti­tuent un dé­bou­ché de choix pour les élèves de classes pré­pa­ra­toires, et même le dé­bou­ché par ex­cel­lence pour les classes lit­té­raires, on s’ac­tive à la dis­pa­ri­tion de ces ins­ti­tu­tions da­tant de la Ré­vo­lu­tion. Deux phé­no­mènes sont à l’oeuvre, afin de les in­té­grer pro­gres­si­ve­ment à l’uni­ver­si­té : la mas­té­ri­sa­tion et la mise en place d’un di­plôme mai­son. La mas­té­ri­sa­tion a eu lieu avant la mise en place du di­plôme à L’ENS de Lyon, le pro­ces­sus in­verse a été choi­si à L’ENS de la rue d’ulm, à Pa­ris. À L’ENS Ulm, l’in­ven­tion de ce di­plôme, payant mais de­ve­nu obli­ga­toire, doit ser­vir à prou­ver la ri­chesse du par­cours sui­vi par chaque nor­ma­lien et fait la part belle aux lu­bies trans­dis­ci­pli­naires ac­tuel­le­ment en vogue. Mais il est as­sez évident que ce n’est qu’un ali­bi, car le tam­pon « Nor­male Sup » at­teste en­core (pour com­bien de temps ?) de la qua­li­té des en­sei­gne­ments re­çus. En réa­li­té, il s’agit d’une ha­bile ma­noeuvre pour faire en­trer des étu­diants à L’ENS sans qu’ils aient à pas­ser le très dif­fi­cile concours d’en­trée : ils n’ont qu’à pos­tu­ler dans un des dé­par­te­ments de l’école qui re­crute ses étu­diants par un simple en­tre­tien, après exa­men du dos­sier. Ain­si, le nor­ma­lien à l’an­cienne mode, pas­sé par le concours, prend le nom d’élève nor­ma­lien, tan­dis que ce­lui qui est re­cru­té sur dos­sier prend le nom d’étu­diant nor­ma­lien. N’ayant pas pas­sé le concours, il n’a pas ob­te­nu de poste de fonc­tion­naire sta­giaire et n’est donc pas payé, contrai­re­ment à l’élève nor­ma­lien. Il ne peut res­ter que trois ans, au lieu de quatre, pour va­li­der son di­plôme. De plus, comme n’im­porte quel étu­diant de France, il ne peut avoir ac­cès à la pré­pa­ra­tion à l’agré­ga­tion qu’après avoir pos­tu­lé en tant qu’au­di­teur libre (cette pré­pa­ra­tion est en re­vanche un droit pour les nor­ma­liens élèves et oc­cupe gé­né­ra­le­ment une des quatre an­nées de leur sco­la­ri­té). Cette nou­veau­té pré­sente, aux yeux de ses pro­mo­teurs, deux avan­tages. Elle per­met d’aug­men­ter la taille de l’école (cri­tère ma­jeur pour ga­gner des places dans les clas­se­ments in­ter­na­tio­naux), tout en ré­dui­sant le nombre de places au concours, ce qui pro­duit de no­tables éco­no­mies – le nor­ma­lien à l’an­cienne coû­tant beau­coup plus cher que le nor­ma­lien nou­veau. L’in­tro­duc­tion de ce se­cond sta­tut pré­sente aus­si l’im­mense in­té­rêt de don­ner l’im­pres­sion de mon­trer aux yeux de tous que l’école n’est plus le lieu pri­vi­lé­gié qu’elle était jusque-là, qu’elle se sou­cie de mixi­té so­ciale et donne sa chance à tous. C’est sous ce jour que le re­cru­te­ment sur dos­sier a été pré­sen­té par la di­rec­trice qui l’a mis en place, Mo­nique Can­tos­per­ber. Souf­frant du com­plexe très cou­rant à L’ENS de l’éli­tisme hon­teux et fus­ti­geant « une oli­gar­chie de l’ex­cel­lence » (titre d’un de ses ou­vrages, pa­ru en 2017), cette femme de gauche n’a pas peur de scier la branche sur la­quelle elle est as­sise : aus­si prône-t-elle la fu­sion to­tale des grandes écoles avec l’uni­ver­si­té et la dis­pa­ri­tion des classes pré­pa­ra­toires, trop dis­cri­mi­nantes. Lors­qu’elle di­ri­geait Ulm, elle s’est donc, fort lo­gi­que­ment, em­ployée à les court-cir­cui­ter en créant un re­cru­te­ment ac­ces­sible à tous, sur­mon­tant ai­sé­ment la peur de dé­na­tu­rer l’école et de lui faire perdre son ex­cel­lence. On re­mar­que­ra qu’une fois de plus, sous pré­texte d’éga­li­té, une cer­taine gauche, se tar­guant pour­tant de re­fu­ser les lo­giques mer­can­tiles, donne la main aux li­bé­raux ges­tion­naires qui prônent l’aus­té­ri­té. Le nor­ma­lien est à la fois une in­sulte vi­vante à l’éga­li­té des chances et un bou­let fi­nan­cier : pour­quoi de­vrait-il conti­nuer à exis­ter quand le re­cru­te­ment sur dos­sier montre qu’on peut très bien faire sans lui ? Plu­tôt que de se don­ner la peine d’or­ga­ni­ser un concours coû­teux à la lo­gis­tique com­pli­quée, trois ou quatre ques­tions sur un pro­jet flou, et mis au re­but aus­si­tôt l’en­tre­tien ter­mi­né, et le tour se­ra joué. Peu im­porte que le concours soit le moyen de sé­lec­tion le plus juste qui soit – même s’il laisse sur le bord du che­min quelques su­jets mé­ri­tants. Il avait d’ailleurs été choi­si par la Ré­pu­blique pour rem­pla­cer les pri­vi­lèges de la nais­sance, les passe-droits et la vé­na­li­té des charges. Le re­cru­te­ment sur dos­sier laisse →

quant à lui libre cours aux spé­cu­la­tions et ru­meurs au su­jet d’un étu­diant ad­mis alors que sa mère anime un sé­mi­naire au dé­par­te­ment de phi­lo­so­phie de L’ENS. Il semble d’ailleurs qu’au­cune po­li­tique d’en­semble ne pré­side à cette sé­lec­tion : cer­tains dé­par­te­ments comme ce­lui de phi­lo­so­phie ne prennent que de purs pro­duits de la fac, tan­dis que pour l’es­pa­gnol ou les lettres clas­siques, par exemple, le re­cru­te­ment s’ap­pa­rente sou­vent à un re­pê­chage de pré­pa­ra­tion­naires ayant échoué au concours. La mé­ca­nique est im­pla­cable et pro­gresse à pas de loup. Ain­si, sur des af­fiches qui fleu­rissent dans les lo­caux de l’école, des nor­ma­liens étu­diants sont su­brep­ti­ce­ment re­bap­ti­sés élèves, tan­dis que l’en­tre­tien de re­cru­te­ment est pom­peu­se­ment et fal­la­cieu­se­ment re­nom­mé « concours voie uni­ver­si­taire ». Mais en plus de se voir me­na­cé, l’élève nor­ma­lien est som­mé de par­ti­ci­per, et avec le sou­rire, à la ker­messe qui doit abou­tir à sa li­qui­da­tion. En ef­fet, du fait de son sa­laire (qu’il a du­re­ment ga­gné lors du concours après de dif­fi­ciles an­nées de pré­pa et qui n’est que la con­tre­par­tie d’un en­ga­ge­ment dé­cen­nal au ser­vice de l’état), il est dé­sor­mais culpa­bi­li­sé pour son sta­tut de pri­vi­lé­gié. Il est donc nor­mal pour la di­rec­tion que la can­tine n’aug­mente que pour lui, et pas pour l’étu­diant. Il est nor­mal qu’il par­tage les chambres étu­diantes que pos­sède l’école avec les nou­veaux ve­nus, et qu’il s’en trouve ra­pi­de­ment éva­cué du fait de la crise du lo­ge­ment ain­si pro­vo­quée. Il est éga­le­ment nor­mal, cette fois pour les nor­ma­liens qui as­surent la ges­tion du COF (co­mi­té d’or­ga­ni­sa­tion des fêtes, l’équi­valent du BDE), que l’élève paie une co­ti­sa­tion deux fois plus éle­vée que l’étu­diant. Il est en­fin nor­mal pour le gou­ver­ne­ment que l’élève paie la toute nou­velle contri­bu­tion de vie étu­diante et de cam­pus (CVEC), qui vient en rem­pla­ce­ment de la Sé­cu étu­diante (qu’il ne payait pas puis­qu’il co­ti­sait dé­jà à la MGEN), et ser­vi­ra entre autres à fi­nan­cer la mé­de­cine étu­diante (dont il ne pro­fite pas puis­qu’il re­lève de la mé­de­cine du tra­vail). En somme, pour ne pas être soup­çon­né de conser­ver d’odieux pri­vi­lèges, l’élève nor­ma­lien est ponc­tion­né deux fois, comme étu­diant et comme fonc­tion­naire. Et pas ques­tion pour lui de s’in­sur­ger dans un en­vi­ron­ne­ment où la doxa éga­li­ta­riste fait fi­gure de vé­ri­té ré­vé­lée. Du reste, il ne pour­rait cri­ti­quer ce re­cru­te­ment au ra­bais, qui fait de lui le spé­ci­men d’une es­pèce vouée à dis­pa­raître, sans bles­ser de bons ca­ma­rades qui en ont bé­né­fi­cié. On voit là toute l’ef­fi­ca­ci­té du dis­po­si­tif, al­lè­gre­ment uti­li­sé par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs pour faire dis­pa­raître en dou­ceur les « vieux » sta­tuts, ac­cu­sés de n’être que des pri­vi­lèges désuets et coû­teux. C’est le vieux prin­cipe diuide et im­pe­ra : les pro­fes­seurs et les autres fonc­tion­naires sont mê­lés à toutes sortes de contrac­tuels, les che­mi­nots ver­ront bien­tôt de nou­veaux col­lègues em­bau­chés avec des droits biens in­fé­rieurs aux leurs… Et tant pis si la qua­li­té du ser­vice est moindre et si le ni­veau baisse. La mas­té­ri­sa­tion de L’ENS par­achè­ve­ra l’en­tre­prise de nor­ma­li­sa­tion en­ga­gée avec la créa­tion du di­plôme. Au­pa­ra­vant, les élèves nor­ma­liens par­ta­geaient leur temps entre la fac, où ils ob­te­naient li­cence et mas­ter, et les sé­mi­naires et cours de l’école. Ceux-ci, qui étaient en quelque sorte la ré­com­pense du concours en termes d’ac­cès à la connais­sance, consti­tuaient un com­plé­ment de haut ni­veau et une in­tro­duc­tion plus pous­sée à la re­cherche, tout en ga­ran­tis­sant une to­tale li­ber­té dans le choix des en­sei­gne­ments, bien au-de­là du do­maine dans le­quel l’élève se spé­cia­li­sait. Dé­sor­mais, L’ENS crée ses propres mas­ters (le plus sou­vent co­ha­bi­li­tés avec d’autres écoles ou uni­ver­si­tés). Ain­si de­vient-elle de plus en plus une uni­ver­si­té, et de moins en moins une école. Elle le fait sous l’égide de PSL (Pa­ris sciences et lettres), une des su­per-uni­ver­si­tés is­sues du re­grou­pe­ment pro­gres­sif de di­vers éta­blis­se­ments su­pé­rieurs, tou­jours dans le sou­ci de la vi­si­bi­li­té in­ter­na­tio­nale. Il faut no­ter que PSL a été créée en 2012 et pré­si­dée jus­qu’en 2014 par Mo­nique Can­to-sper­ber qui a pu y pour­suivre son oeuvre de stan­dar­di­sa­tion com­men­cée rue d’ulm. Cette mas­té­ri­sa­tion de l’école a eu pour consé­quence de créer un troi­sième sta­tut : ce­lui de mas­té­rien, qui ne donne droit à au­cun avan­tage. Ces nor­ma­liens de troi­sième zone, qui bé­né­fi­cient ce­pen­dant de cer­tains en­sei­gne­ments et du pres­tige de l’école, contri­buent donc en­core, mal­gré eux, à la ba­na­li­ser. Que si­gni­fie­ra le fait d’être un nor­ma­lien quand on au­ra com­pris que ce mot dé­signe aus­si bien le lau­réat d’un concours par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile, que l’heu­reux élu d’un re­cru­te­ment sur dos­sier, et même, par un abus de lan­gage qui pas­se­ra vite in­aper­çu, un étu­diant ve­nu y pas­ser quelques heures dans le cadre de son mas­ter. On peut en­fin dou­ter que le contour­ne­ment ins­ti­tu­tion­na­li­sé du concours se fasse au bé­né­fice de la qua­li­té des en­sei­gne­ments et des di­plômes dé­li­vrés, dès lors que le ni­veau d’exi­gence in­tel­lec­tuelle vis-àvis des étu­diants a vo­lon­tai­re­ment été ré­duit. Les grandes écoles font pen­ser à ces vieux bâ­ti­ments que l’on ré­nove en les évi­dant. Les glo­rieuses fa­çades sub­sistent, de même que les noms pres­ti­gieux for­gés par plu­sieurs siècles d’ex­cel­lence. Mais, à l’in­té­rieur, il faut faire stan­dard, pra­tique et convi­vial : on s’em­ploie donc à faire pas­ser tous les en­sei­gne­ments sous la même toise uni­ver­si­taire pour lais­ser place à brève échéance à de grands cam­pus ca­pables d’ab­sor­ber à moindre coût des co­hortes d’étu­diants de plus en plus nom­breuses, tout en ré­pon­dant aux cri­tères in­ter­na­tio­naux de no­men­cla­ture et de res­pec­ta­bi­li­té. Et on ne peut guère at­tendre d’em­ma­nuel Ma­cron qu’il se batte pour Nor­male Sup, ves­tige d’une culture fran­çaise qui, se­lon lui, n’existe pas. •

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