Taxe hal­lal : une idée à abattre

L'ins­ti­tut Mon­taigne pro­pose de fi­nan­cer la construc­tion de mos­quées par une taxe pré­le­vée sur la vente de viande hal­lal et les pè­le­ri­nages à La Mecque. Si l'am­bi­tion de vou­loir construire un is­lam fran­çais dé­bar­ras­sé des in­fluences étran­gères est louable

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Ta­rik Yil­diz

Ob­jet de nom­breux dé­bats, les mo­da­li­tés de fi­nan­ce­ment du culte mu­sul­man sont dé­ci­sives tant elles peuvent fa­çon­ner le rap­port de la re­li­gion et de ses fi­dèles à la so­cié­té fran­çaise. L’idée d’une « taxe hal­lal » évo­quée de longue date et re­prise dans le ré­cent rap­port de l’ins­ti­tut Mon­taigne, a ra­vi­vé les dis­cus­sions, no­tam­ment dans le cadre des « As­sises de l’is­lam » or­ga­ni­sées par le mi­nis­tère de l’in­té­rieur.

Les dif­fi­cul­tés de l'or­ga­ni­sa­tion ac­tuelle

Le fi­nan­ce­ment et l’en­tre­tien des lieux de culte (construits dans leur en­semble pos­té­rieu­re­ment à la loi de 1905) sont au­jourd’hui fré­quem­ment as­su­rés par les contri­bu­tions des fi­dèles. Néan­moins, le fi­nan­ce­ment est par­fois com­plé­té par des fonds en pro­ve­nance de l’étran­ger, ces si­tua­tions étant source de po­lé­miques, du fait de l’am­bi­tion de cer­tains pays ou mou­ve­ments d’exer­cer une in­fluence, di­recte ou in­di­recte, sur les mu­sul­mans de France. Cette in­fluence peut por­ter sur le dogme en lui-même ou vi­ser sim­ple­ment à an­crer chez le ci­toyen fran­çais un lien entre l’exer­cice du culte et ses éven­tuelles ori­gines. Deux stra­té­gies qui contre­disent les ob­jec­tifs d’in­té­gra­tion et qui ex­pliquent la jux­ta­po­si­tion dans Ta­rik Yil­diz, so­cio­logue, est l'au­teur de Qui sont-ils ? En­quête sur les jeunes mu­sul­mans de France, édi­tions du Tou­can, 2016. nombre de villes de mos­quées « al­gé­rienne », « turque », « ma­ro­caine », etc., si­tua­tion qui peut contre­dire le sen­ti­ment gé­né­ral d’un manque de lieux de cultes is­la­miques en France. Voi­là qui peut fra­gi­li­ser la so­cié­té fran­çaise, nombre de mu­sul­mans fran­çais, et sin­gu­liè­re­ment ceux d’entre eux nés en France, pou­vant se sen­tir, im­pli­ci­te­ment, in­vi­tés à vivre leur culte à tra­vers leurs ori­gines ; comme si l’is­la­mi­té de ci­toyens fran­çais était fon­da­men­ta­le­ment exo­gène à notre so­cié­té. De sur­croît, dans ce contexte de rap­ports d’in­fluence, des ac­cords plus ou moins ex­pli­cites d’élus lo­caux avec des cou­rants re­li­gieux poussent par­fois les col­lec­ti­vi­tés à ac­cor­der des baux em­phy­téo­tiques ou des ga­ran­ties sur des prêts, en contour­nant la loi de 1905 sur l’au­tel d’un pé­rilleux clien­té­lisme.

Des taxes ou re­de­vances pri­vées « hal­lal » et « pè­le­ri­nage » ?

Afin de ré­pondre à ces dif­fi­cul­tés, il est ré­gu­liè­re­ment pro­po­sé de mettre en place un fi­nan­ce­ment fon­dé sur

le pré­lè­ve­ment d’une taxe sur les pro­duits hal­lal, voire sur le prix des pè­le­ri­nages à La Mecque. Au-de­là des obs­tacles pra­tiques et ju­ri­diques que cette mo­da­li­té po­se­rait, cette idée sup­pose qu’il existe d’im­por­tants be­soins de fi­nan­ce­ment. Cet élé­ment est-il réel­le­ment ob­jec­ti­vé ? En outre, pré­tendre à une ex­cep­tion­na­li­té du culte mu­sul­man en France qui, en rai­son de son dé­ve­lop­pe­ment pos­té­rieur à 1905, né­ces­si­te­rait un ap­pui par­ti­cu­lier pour fi­nan­cer un rat­tra­page en ma­tière d’équi­pe­ment, est un rac­cour­ci un peu ra­pide. Le culte boud­dhiste ou les églises orien­tales ont fait face à des dif­fi­cul­tés si­mi­laires et ré­pon­du en pro­por­tion au be­soin de construire des lieux de culte en s’ap­puyant sur les dons de leurs fi­dèles. Par ailleurs, mettre en place cette taxe re­pose sur un par­ti pris po­li­ti­co-re­li­gieux : que la consom­ma­tion de viande hal­lal consti­tue une norme pour l’is­lam de France. Rien ne l’in­dique pour­tant : il ne re­vient pas aux pou­voirs pu­blics de prendre une po­si­tion, même in­di­recte, sur ce point. Les so­lu­tions dé­coulent de l’ob­jec­tif. Ce der­nier est clair : per­mettre aux mu­sul­mans de France de vivre leur foi li­bre­ment, en tant que ci­toyens fran­çais mu­sul­mans. Choi­sir de construire une pra­tique fran­çaise de l’is­lam si­gni­fie la dé­ta­cher – et même la pro­té­ger ! – des po­li­tiques d’in­fluence ex­té­rieures. Il s’agit, sans dé­tour, d’in­ter­dire les fi­nan­ce­ments étran­gers pour l’en­semble des cultes et de re­fu­ser les fi­nan­ce­ments ou ap­puis in­di­rects. Mettre fin aux fi­nan­ce­ments de fon­da­tions ou gou­ver­ne­ments en­cou­ra­geant l’ex­tré­misme ne pour­ra qu’al­ler dans le sens de la sé­cu­ri­té na­tio­nale et de l’in­té­gra­tion so­ciale. Cou­per le cor­don om­bi­li­cal avec les « pays d’ori­gine » in­ci­te­ra les fi­dèles à s’or­ga­ni­ser en fonc­tion de leur bas­sin de vie cultuelle et non en fonc­tion d’in­ci­ta­tions ve­nues du loin­tain. Au fond, il n’existe pas de meilleure so­lu­tion aux dif­fi­cul­tés de l’is­lam de France que de lui ac­cor­der la nor­ma­li­té à la­quelle il as­pire. Ce­la si­gni­fie conso­li­der le sys­tème du fi­nan­ce­ment des lieux de culte mu­sul­mans de France par les mu­sul­mans de France. Il convient pré­ci­sé­ment de les y en­cou­ra­ger en leur ap­por­tant des ga­ran­ties de trans­pa­rence – c’est là que les pou­voirs pu­blics peuvent jouer leur rôle d’ac­com­pa­gne­ment. Les as­so­cia­tions sou­hai­tant construire ou gé­rer une mos­quée de­vront ain­si être conduites à pro­fes­sion­na­li­ser leur comp­ta­bi­li­té, l’af­fec­ta­tion de chaque don de­vant être tra­cée (cer­taines as­so­cia­tions ont dé­jà un ni­veau de pro­fes­sion­na­li­sa­tion im­por­tant). Le ni­veau lo­cal avec des cir­cuits courts pa­raît être le bon ni­veau d’iden­ti­fi­ca­tion des be­soins de fi­nan­ce­ment : les pro­jets pour­ront émer­ger si et seule­ment si un vé­ri­table be­soin ap­pa­raît au ni­veau lo­cal. Les am­bi­tions consis­tant à sa­la­rier l’en­semble des imams à un ni­veau glo­bal ne pa­raissent pas ré­pondre aux craintes aux­quelles elles sont cen­sées ré­pondre : la for­ma­tion des imams fran­çais en France, dé­jà lar­ge­ment pra­ti­quée, n’est nul­le­ment un gage de non-ra­di­ca­li­té. Le ni­veau na­tio­nal ou ré­gio­nal semble, en re­vanche, le plus per­ti­nent pour le re­cueil, la ges­tion et le dé­cais­se­ment des dons qui tran­si­te­raient de fa­çon flé­chée et contrô­lée à tra­vers ces struc­tures. Un sui­vi bud­gé­taire et comp­table par­ti­cu­lier as­so­ciant État, col­lec­ti­vi­té et as­so­cia­tions cultuelles ap­por­te­rait aux fi­dèles un de­gré éle­vé de confiance. Re­con­nues d’uti­li­té pu­blique, elles pour­raient re­ce­voir des dons dé­duc­tibles de l’im­po­si­tion. Les pou­voirs pu­blics joue­raient ain­si leur rôle : trai­ter de la même ma­nière l’en­semble des cultes, fixer les règles, les faire res­pec­ter et of­frir des al­ter­na­tives ro­bustes aux in­fluences étran­gères ou ra­di­cales sur le ter­ri­toire fran­çais. Et l’is­lam de France se­rait entre les mains des seuls mu­sul­mans de France. •

Qui sont-ils ? En­quête sur les jeunes mu­sul­mans de France, Ta­rik Yil­diz, édi­tions du Tou­can, 2016.

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