École, le choc des images

La dif­fu­sion de la vi­déo d'un ly­céen bra­quant sa prof a pro­vo­qué un élec­tro­choc dans le corps en­sei­gnant. Sous le ha­sh­tag Twit­ter #pas­de­vague, d'in­nom­brables té­moi­gnages ano­nymes confirment l'en­sau­va­ge­ment de l'école que quan­ti­té de livres avaient dé­jà di

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Anne-so­phie No­ga­ret

De­puis le 20 oc­tobre, la vi­déo tourne en boucle : dans une salle de classe, un élève braque un pis­to­let vers la tête de son pro­fes­seur. L’at­ti­tude de celle-ci ex­prime non pas la peur, mais une ré­si­gna­tion qui vient de loin. On en­tend le rire de ce­lui qui filme, un autre sau­tille en fai­sant des doigts d’hon­neur. Dans la fou­lée de ces images, #pas­de­vague est lan­cé sur Twit­ter par des en­sei­gnants. Ce qu’ils rap­portent est sans am­bi­guï­té : la vio­lence de leur mé­tier pro­vient au­tant des élèves, dont cer­tains de toute

évi­dence n’ont rien à faire à l’école, que de l’ad­mi­nis­tra­tion, qui en cas d’agres­sion pré­fère le plus sou­vent les ac­cu­ser que les sou­te­nir.

Dé­cen­nie de dé­ni

Il y a seize ans, Les Ter­ri­toires per­dus de la Ré­pu­blique, de Georges Ben­sous­san, évo­quaient sans fard une si­tua­tion dé­jà dé­lé­tère, par le prisme de l’an­ti­sé­mi­tisme qui s’ex­pri­mait dans les éta­blis­se­ments de Seine-saint­de­nis. Bien qu’il soit consti­tué de faits rap­por­tés par ceux qui les avaient di­rec­te­ment vé­cus, le livre sus­ci­ta la sus­pi­cion. Les té­moi­gnages re­cueillis n’étaient pas fiables. La mé­tho­do­lo­gie n’était pas ri­gou­reuse. Ben­sous­san était par­ti­san, prompt à dra­ma­ti­ser pour ga­gner les lec­teurs à sa cause (sous-en­ten­du, juive). Le sous-texte, c’était la ri­tour­nelle de l’ex­trême droite à l’af­fût et du dan­ger de « stig­ma­ti­sa­tion » ra­ciste et is­la­mo­phobe. Car l’an­ti­sé­mi­tisme évo­qué dans le livre était le fait d’élèves mu­sul­mans is­sus de l’im­mi­gra­tion. Il y a eu en­suite le rap­port Obin, puis les livres et les tri­bunes de Bar­ba­ra Le­febvre mon­trant comment les choix de l’édu­ca­tion na­tio­nale avaient contri­bué à l’en­sau­va­ge­ment de la so­cié­té et de l’école : in­ver­sion du rap­port d’au­to­ri­té, destruction idéo­lo­gique de la ver­ti­ca­li­té, an­ni­hi­la­tion de la hié­rar­chie entre maître et élève, adulte et enfant. Il y a eu La Jour­née de la jupe, le si pré­mo­ni­toire film de Jean-paul Li­lien­feld (voir ar­ticle page 57). Sans ou­blier le livre de votre ser­vante, Du mam­mouth au Ti­ta­nic, dans le­quel j’évo­quai les ma­ni­gances ins­ti­tu­tion­nelles qui donnent les clés de la mai­son aux caïds, leur im­pu­ni­té or­ga­ni­sée au nom d’une pré­ten­due bien­veillance, la han­tise de pas­ser pour ra­ciste et la peur tout court qui in­citent l’ad­mi­nis­tra­tion à mu­se­ler les vic­times pour ne pas de­voir sanc­tion­ner les cou­pables. En ré­su­mé, bien que les mé­dias mains­tream aient long­temps mi­ni­mi­sé le constat, ce­la fait au bas mot quinze ans que la dé­li­ques­cence du sys­tème sco­laire fran­çais est ex­po­sée au pu­blic. Quant aux pro­fes­seurs, ils savent tous de quoi il re­tourne. Se­lon Jean-ré­mi Gi­rard, du Snalc, 80 % des éta­blis­se­ments sco­laires fran­çais sont concer­nés par les agres­sions. L’idéo­lo­gie et la loi exi­geant qu’on main­tienne tout un cha­cun (dé­lin­quants et cas psy­chia­triques com­pris) au sein du sys­tème, chaque éta­blis­se­ment est sus­cep­tible de ré­cu­pé­rer un jour, au ha­sard d’une pseu­do « ex­clu­sion dé­fi­ni­tive », un élève in­gé­rable. Pour­quoi ce sou­dain émoi à pro­pos de faits connus de longue date ?

Image contre pa­role

La ré­ponse tient en un seul mot, « vi­déo », et se jus­ti­fie par le pro­verbe at­tri­bué à Con­fu­cius : une image vaut mille mots ; a for­tio­ri, pour­rait-on ajou­ter, à une époque où priment les écrans et les flux conti­nus. Le soup­çon idéo­lo­gique, que la mo­der­ni­té confond avec l’es­prit cri­tique, a éga­le­ment joué. Les livres, les in­ter­pel­la­tions sont res­tés sans ef­fet parce que leurs au­teurs étaient dis­cré­di­tés a prio­ri et sys­té­ma­ti­que­ment ac­cu­sés de com­plai­sance fa­cho­sphè­riste. Par­ler du réel vous vaut vite le sceau in­fa­mant de l’ex­trême droite, si tant est que cette ex­pres­sion ait en­core un sens en France. Or, face aux images du pro­fes­seur bra­qué de Cré­teil, l’idéo­lo­gie s’est dé­gon­flée comme une bau­druche. Les ri­ca­ne­ments en té­moignent, l’au­teur des images est, si­non com­plice, du moins du cô­té de ce­lui qu’il filme. On ne sau­rait pour au­tant le sus­pec­ter d’au­cune opi­nion un tant soit peu éla­bo­rée. Son unique mo­ti­va­tion doit être du même ton­neau que celle de son co­pain au pis­to­let, qui l’a ex­pli­quée à la po­lice : ce n’était qu’une blague ! On com­prend mieux le vi­déaste. Une bonne mar­rade entre potes, en ef­fet, ça ne se re­fuse pas. Qui sait si l’en­sei­gnante elle-même, prise dans la bonne hu­meur qui ré­gnait ce jour-là dans la classe, n’a pas dé­li­bé­ré­ment joué à se faire poin­ter un flingue sur la tempe ? Croyonsles sur pa­role, ces jeunes ma­riolles : ha­bi­tués, quoi qu’ils fassent, à être consi­dé­rés comme ir­res­pon­sables par l’ins­ti­tu­tion, et ce à cause de ce qu’ils sont (is­sus de l’im­mi­gra­tion, en dif­fi­cul­té so­ciale, sup­po­sé­ment en butte au ra­cisme, etc., etc.), ils ne peuvent se voir eux-mêmes qu’en ga­mins tur­bu­lents fai­sant des « bê­tises », comme l’a for­mu­lé notre pré­sident lui-même à un cer­tain bra­queur an­tillais, torse nu et lar­ge­ment adulte. La vi­déo de Cré­teil a chan­gé la donne, dé­trui­sant pré­ven­ti­ve­ment l’ar­tille­rie du soup­çon ha­bi­tuel­le­ment dé­ployée. Dans ces condi­tions, ont avan­cé cer­tains, ne convien­drait-il pas d’ins­tal­ler des ca­mé­ras dans les éta­blis­se­ments ? L’« omerta » dont se gar­ga­risent les mé­dias de­puis quelques jours est d’un genre par­ti­cu­lier : ce n’est pas le si­lence qui a em­pê­ché la prise de conscience, mais l’ab­sence d’images. Comme si le dis­cours ne suf­fi­sait plus à rap­por­ter le réel, voire le frap­pait de nul­li­té. « Comment vous croire ? Je n’ai que votre pa­role après tout ! » ré­pondent les pro­vi­seurs aux pro­fes­seurs ve­nus par­ler des in­sultes et agres­sions su­bies. Mais que l’on ex­hibe des images en­re­gis­trées ano­ny­me­ment, et voi­là que la réa­li­té de nou­veau re­prend ses droits, et avec elle le sens com­mun. Pour preuve : au Havre, le 4 oc­tobre der­nier, pré­cé­dant (et peut-être ins­pi­rant) leur ca­ma­rade cris­to­lien, quatre ly­céens avaient bra­qué un pis­to­let d’alarme sur deux de leurs en­sei­gnants. Les suites de l’af­faire ? Un rap­port du pro­vi­seur en in­terne, et pour les bra­queurs de flingues, des ex­cuses à pré­sen­ter. Or, à la suite de la dif­fu­sion de la vi­déo de Cré­teil, voi­là que le pro­vi­seur dé­cide de por­ter plainte contre ceux­là mêmes qu’il avait trois se­maines plus tôt si com­plai­sam­ment trai­tés (pro­té­gés ?). Nous vi­vons ain­si jus­qu’à l’in­té­rieur de l’école la des­ti­tu­tion du verbe par l’image. Et la ca­mé­ra, ex­pres­sion du Big Bro­ther or­wel­lien, a rem­pla­cé l’in­té­rio­ri­sa­tion de la loi par l’in­di­vi­du et le groupe. En termes psy­cha­na­ly­tiques, notre so­cié­té est sou­mise à une lo­gique pa­ra­noïaque : sus­pi­cion sys­té­ma­tique en­vers la pa­role, dé­ni du réel, sur­veillance vi­suelle constante comme seul →

moyen de dis­sua­der les pul­sions désor­don­nées d’en­fants et d’ado­les­cents dé­pour­vus de sur­moi. Mais comme ce­la a été abon­dam­ment ex­po­sé, les membres de l’ins­ti­tu­tion ne valent guère mieux. Si le pro­vi­seur du Havre, après avoir étouf­fé l’af­faire, s’est fi­na­le­ment ré­so­lu à por­ter plainte, ce n’est pas par obli­ga­tion mo­rale, ni par res­pect de la loi – qui l’oblige à si­gna­ler des faits pas­sibles du pé­nal in­ter­ve­nus dans son éta­blis­se­ment. S’il a fi­na­le­ment por­té plainte, ce n’est donc sans doute pas par sou­ci de la loi, du bien com­mun, de l’ins­ti­tu­tion ou des profs agres­sés, mais par peur que sa faute, dans le sillage de la vi­déo de Cré­teil, soit elle aus­si éta­lée au grand jour, ré­vé­lant au pas­sage tous les pe­tits ar­ran­ge­ments avec la règle to­lé­rés par les rec­to­rats.

Une pa­role ano­nyme n'en est pas une

Pour au­tant, le ca­hier de do­léances qu’est #pas­de­vague, tra­duit-il, comme on le ré­pète, une « li­bé­ra­tion de la pa­role » grâce à la­quelle, se­lon l’ex­pres­sion dé­sor­mais consa­crée, « la peur chan­ge­rait en­fin de camp » ? Cette at­tente est illu­soire : un Mur des la­men­ta­tions vir­tuel, fût-il mas­si­ve­ment uti­li­sé et consul­té, est dans son prin­cipe même su­jet à cau­tion. Les en­sei­gnants, tou­jours per­sua­dés qu’en li­sant Té­lé­ra­ma et Les In­rocks, ils sont à la pointe de l’avant-garde, se sont en­core une fois conten­tés de suivre le mou­ve­ment sans ré­flé­chir au fond de la ques­tion. Car #pas­de­vague est un dé­fou­loir, créé par et pour les vic­times de la po­li­tique dé­li­rante me­née de­puis des dé­cen­nies par l’édu­ca­tion na­tio­nale. Il n’y a guère de doute quant à l’au­then­ti­ci­té des faits rap­por­tés par les en­sei­gnants et dont la lec­ture donne en­vie, se­lon son tem­pé­ra­ment, de tout quit­ter ou de tout cas­ser. Les pro­fes­seurs conti­nuent à tra­vailler dans un cli­mat d’ir­res­pect de plus en plus dé­com­plexé. Et l’ad­mi­nis­tra­tion, mal­gré les consignes de Jean-mi­chel Blan­quer, per­siste à bi­chon­ner les dé­lin­quants, ces grands en­fants un peu fou­fous, mais gen­tils dans le fond. C’est qu’un point aveugle in­va­lide la dé­marche : #pas­de­vague est une col­lec­tion de té­moi­gnages ma­jo­ri­tai­re­ment ano­nymes. Or, quelle por­tée peut avoir une plainte, aus­si lé­gi­time soit-elle, dont l’au­teur re­fuse d’être iden­ti­fié et de par­ler en son nom propre ? Sa mo­ti­va­tion, en joi­gnant son ré­cit à ceux de la masse des vic­times, est-elle vrai­ment d’agir sur le réel ? Ne pro­fi­tet-il pas, plu­tôt, de l’abri que lui offrent les ré­seaux so­ciaux pour dé­non­cer hors contexte, et à contre­temps, ce qu’il a sou­vent sup­por­té sans bron­cher, ou si peu, au mo­ment où pré­ci­sé­ment, il fal­lait ré­agir et re­fu­ser l’hu­mi­lia­tion ? En res­tant ano­nymes, les en­sei­gnants par­ti­cipent en réa­li­té de l’omerta qu’ils croient dé­non­cer. En dé­voi­lant à cou­vert et en masse les vio­lences qu’ils su­bissent, les profs ab­diquent de leur res­pon­sa­bi­li­té. Celle-ci exige en ef­fet de par­ler et d’agir à vi­sage dé­cou­vert, en son nom, seul contre tous s’il le faut. Sur Fa­ce­book, les seules ré­ac­tions hos­tiles à un billet où je dé­fen­dais cette idée ont été des profs : « Fer­mez-la ! », « Vous n’y connais­sez rien ! », « Vous êtes en ly­cée, ça n’a rien à voir ! », « De quel droit par­lez-vous ? » – comme s’il était mo­ra­le­ment in­sup­por­table d’évo­quer la res­pon­sa­bi­li­té des profs eux-mêmes dans le nau­frage de l’édu­ca­tion na­tio­nale. Seule une éthique de la res­pon­sa­bi­li­té in­di­vi­duelle per­met­tra de faire face à la vio­lence. La vé­ri­table pa­role ne s’ex­prime pas sur Twit­ter, mais sur le ter­rain, et en son nom propre. Qu’en­sei­gnants et pro­vi­seurs aient donc le cou­rage de sanc­tion­ner ceux qui contre­viennent à la règle com­mune et de se dé­bar­ras­ser des dé­lin­quants, fussent-ils nom­breux et me­na­çants. Pla­cer ca­mé­ras et po­li­ciers à l’école consti­tue avant tout un aveu d’im­puis­sance : la sur­veillance ne peut se sub­sti­tuer à l’exer­cice de l’au­to­ri­té. Ces­sons en­fin de vé­né­rer l’image pour re­ve­nir au lo­gos, c’est-à-dire au lan­gage et à la rai­son. Si nous n’ins­tau­rons pas cette res­pon­sa­bi­li­té de cha­cun en­vers le bien com­mun, les caïds au­ront beau jeu de faire de l’école leur nou­veau ter­ri­toire. •

Isa­belle Ad­ja­ni dans le film de Jean-paul Li­lien­feld, La Jour­née de la jupe, 2008.

Tranches de vie sco­laire, en di­rect sur les ré­seaux so­ciaux : Ga­gny (Sei­ne­saint-de­nis, oc­tobre 2017), Lae­ken (ré­gion bruxel­loise, fé­vrier 2018), Cré­teil (oc­tobre 2018)…

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