Ca­ra­vage, l'évan­gile du bour­reau

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Pau­li­na Dal­mayer

Au coeur d'une ex­po­si­tion au mu­sée Jac­que­mart-an­dré, Ca­ra­vage (15701610) a mul­ti­plié les ta­bleaux de scènes bi­bliques tout en clair-obs­cur. Ba­gar­reur, co­lé­reux et bru­tal, ce gé­nie a eu une vie aus­si tu­mul­tueuse que ses hé­ros my­tho­lo­giques.

Dans un es­sai sur Gior­da­no Bru­no, l’écri­vain po­lo­nais Gus­taw Her­ling-grud­zins­ki ima­gine une scène qu’on a en­vie de croire réelle. De­puis le coin le plus sombre d’une ta­verne si­tuée à deux pas du Cam­po dei Fio­ri à Rome, où s’élève dé­jà le bû­cher des­ti­né à ac­cueillir l’hé­ré­tique, Ca­ra­vage ob­serve l’ar­ri­vée des gardes qui l’ac­com­pagnent à tra­vers une pe­tite pluie in­in­ter­rom­pue. On désha­bille en­tiè­re­ment le do­mi­ni­cain. Le feu a du mal à prendre. Ca­ra­vage boit du vin rouge, coupe après coupe, les yeux gon­flés de larmes. Cette ren­contre im­promp­tue entre le phi­lo­sophe qui se di­sait être une « ombre pro­fonde » (um­bra pro­fun­da) et le peintre de­ve­nu, du­rant son sé­jour dans la Ville éter­nelle, le maître du clai­robs­cur, pa­raît sans rap­port avec l’ex­po­si­tion en cours au mu­sée Jac­que­mart-an­dré : « Ca­ra­vage à Rome : amis et en­ne­mis ». Pour­tant, à la fin du par­cours, on

se re­trouve de­vant Le Sou­per à Em­maüs, une toile de taille moyenne, réa­li­sée par Ca­ra­vage entre 1605 et 1606, au­tant dire au som­met de sa gloire et au dé­but des dé­mê­lés avec la jus­tice qui le contrain­dront à la fuite ; une toile qui est comme an­crée dans la vi­sion de Gior­da­no Bru­no. Chaque homme, le Ch­rist com­pris, ne dis­po­se­rait que d’un bref ins­tant d’exis­tence en pleine lu­mière. Ca­ra­vage sai­sit ses per­son­nages au mo­ment de leur en­trée dans le cercle lu­mi­neux. Mais iso­lés, en­tou­rés de té­nèbres, ils semblent condam­nés à dis­pa­raître aus­si­tôt dans l’ombre d’un uni­vers que Dieu n’a pas créé. De la même ma­nière, Ca­ra­vage dis­pa­raî­tra de la scène ro­maine après un pas­sage somme toute bref, qui est l’ob­jet de l’évé­ne­ment. L’idée est en soi in­gé­nieuse : cir­cons­crire l’oeuvre de Ca­ra­vage à une pé­riode pré­cise, à peine une dé­cen­nie, de 1596 à 1606, à une seule ville par­mi toutes celles où il sé­jour­na en y cher­chant le plus sou­vent un re­fuge, pour ne pas dire une ca­chette, et à seule­ment dix ta­bleaux, aux­quels s’ajoute une tren­taine d’oeuvres de contem­po­rains. Les mau­vaises langues di­ront que c’était l’unique moyen d’en­tas­ser l’im­men­si­té de Ca­ra­vage dans l’exi­guï­té du lieu. Les grandes toiles re­li­gieuses, celles qui ont confir­mé le suc­cès po­pu­laire du maître, manquent. Reste que Fran­ces­ca Cap­pel­let­ti, com­mis­saire gé­né­rale de l’ex­po­si­tion, à qui on doit une autre mer­veille, « Les bas-fonds du ba­roque : la Rome du vice et de la mi­sère », mon­trée au Pe­tit Pa­lais en 2014, a su ha­bi­le­ment ti­rer son épingle du jeu. Des prêts ex­clu­sifs, sept toiles de Ca­ra­vage ja­mais pré­sen­tées en France, dont deux ver­sions de Ma­de­leine en ex­tase, la se­conde ayant été dé­cou­verte seule­ment en 2015 et don­née à voir au pu­blic une seule fois, à To­kyo, en 2016. Les autres pein­tures, re­grou­pées sous l’an­ti­no­mie « amis et en­ne­mis » du peintre, cherchent à éclair­cir les jeux d’in­fluence, d’ad­mi­ra­tion et de concur­rence dans l’en­tou­rage de Ca­ra­vage, per­met­tant de se rendre compte de la vi­va­ci­té ar­tis­tique de l’époque. Les sec­tions, clai­re­ment dé­fi­nies, mettent en exergue avec un sou­ci pé­da­go­gique ap­pré­ciable les prin­ci­paux thèmes de l’ico­no­gra­phie ba­roque : na­ture morte, mé­di­ta­tion, Pas­sion du Ch­rist, mu­sique. Dès la pre­mière salle, c’est tou­te­fois la vio­lence des re­pré­sen­ta­tions qui frappe le vi­si­teur. Le chef-d’oeuvre ab­so­lu de Ca­ra­vage, Ju­dith dé­ca­pi­tant Ho­lo­pherne (1598) donne le ton et s’ins­crit au plus pro­fond du des­tin in­time de l’ar­tiste. La femme qui lui sert de mo­dèle pour Ju­dith est la très convoi­tée cour­ti­sane Fillide Me­lan­dro­ni, qui de­vien­dra bien­tôt la maî­tresse de Ra­nuc­cio To­mas­so­ni, une proche connais­sance de Ca­ra­vage. La car­rière ro­maine du peintre se ter­mine par le meurtre de To­mas­so­ni, qu’il com­met lors d’une rixe de rue. Sa ré­pu­ta­tion de ba­gar­reur n’est plus à faire de­puis long­temps. Son tem­pé­ra­ment co­lé­reux et bru­tal, son usage d’in­sultes et de mo­que­ries, ses dettes lui ont va­lu plu­sieurs plaintes, ar­res­ta­tions et pro­cès. En 1605, il a été li­vré à la jus­tice après avoir bles­sé gra­ve­ment à la tête le no­taire Ma­ria­no Pas­qua­lone, char­gé de lui no­ti­fier l’in­ter­dic­tion de conti­nuer à fré­quen­ter une femme pré­nom­mée Le­na, « don­na del Ca­rag­gio », alors com­pagne du peintre. L’épi­sode ébranle la lé­gende de l’ar­tiste mau­dit, ho­mo­sexuel, ama­teur de jeunes gar­çons à la des­ti­née pa­so­li­nienne. Deux ans au­pa­ra­vant, en 1603, Ca­ra­vage a fait un bref sé­jour à la pri­son de Tor di No­na, à la suite du pro­cès pour dif­fa­ma­tion que lui in­tente son bio­graphe et concur­rent, Gio­van­ni Ba­glione. On tombe en ar­rêt de­vant L’amour sa­cré ter­ras­sant l’amour pro­fane (1602) de ce der­nier, peint en écho à L’amour vain­queur de Ca­ra­vage et ac­cro­ché au mi­lieu du par­cours. Sous les traits du diable dé­nu­dé, mis à terre, ter­ri­fié par la fi­gure triom­phante de l’amour ai­lé, Ba­glione au­rait dis­si­mu­lé le por­trait de Ca­ra­vage. L’iro­nie du sort veut que par­mi les bio­graphes de Ca­ra­vage, Ba­glione reste le seul à l’avoir vrai­ment connu. C’est lui qui at­tes­te­ra en outre son dé­cès sur la plage de Por­to Er­cole, au bord de la mer Tyr­rhé­nienne, à la suite d’une fièvre at­tri­buée à des bles­sures mal ci­ca­tri­sées. Avant de mou­rir, le 18 juillet 1610, Ca­ra­vage a eu le temps de peindre une autre dé­ca­pi­ta­tion. Il s’agit de Da­vid te­nant la tête dé­ca­pi­tée de Go­liath (1607), son ul­time ta­bleau ex­po­sé à la ga­le­rie Borg­hèse de Rome, dont les in­ter­pré­ta­tions di­verses voient une res­sem­blance avec l’ar­tiste tan­tôt chez Da­vid, tan­tôt chez Go­liath. On pré­fère croire que l’ar­tiste a prê­té sa phy­sio­no­mie aux deux ad­ver­saires, illus­trant de la sorte le com­bat qui le se­couait de l’in­té­rieur. Si l’oeuvre de Ca­ra­vage tra­duit son goût cer­tain pour l’in­ten­si­té dra­ma­tique, les pa­roxysmes de la bru­ta­li­té, le sang et les yeux ré­vul­sés, elle tra­hit éga­le­ment son ca­rac­tère pas­sion­né et char­meur. La pro­tec­tion de ses riches com­man­di­taires, dont il bé­né­fi­cie à plu­sieurs re­prises, ne s’ex­plique pas seule­ment par son évi­dente va­leur comme peintre. On sait Ca­ra­vage sen­sible au raf­fi­ne­ment, flam­beur ha­billé à la der­nière mode, à l’aise dans les ap­par­te­ments du car­di­nal Del Monte au­tant que dans les cam­buses les plus in­ter­lopes. Son Joueur de Luth (1595-96) est d’une dé­li­ca­tesse in­fi­nie, ses na­tures mortes et ses cor­beilles de fruits d’une vo­lup­té presque char­nelle, sa Ma­rie Ma­de­leine en ex­tase d’un éro­tisme sur­vol­té, mais adap­té aux sa­lons. Le suc­cès de Ca­ra­vage doit donc au­tant à sa force ar­tis­tique qu’à son élo­quence. Le mé­rite de l’ex­po­si­tion est de rendre évident à quel point elles fas­ci­naient ses contem­po­rains, à une époque où on avait en­core pour cou­tume d’exa­mi­ner les idées trop au­da­cieuses de­vant les tri­bu­naux de l’in­qui­si­tion. •

Saint Jé­rôme écri­vant, Le Ca­ra­vage, vers 1605.

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