La dé­cen­nie de la jupe

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Jean-paul Li­lien­feld

Presque dix ans après la sor­tie de son film La Jour­née de la jupe (2009), nar­rant l'his­toire d'une prof de ban­lieue au bord de la crise de nerfs, Jean-paul Li­lien­feld constate que rien n'a chan­gé. Mal­gré un dé­but de prise de conscience chez les po­li­tiques, la gauche cultu­relle per­siste à faire l'au­truche.

La vi­déo du col­lé­gien bra­quant sa prof dans un col­lège de Cré­teil rap­pelle tel­le­ment La Jour­née de la jupe qu’elle m’a va­lu de nom­breux mes­sages. Ceux qui me fé­li­citent d’avoir été en avance. Ceux qui se dé­so­lent que presque dix ans plus tard rien n’ait chan­gé. Et ceux qui me de­mandent si je compte ou­vrir un ca­bi­net de voyance. Au­cun d’eux ne m’a fait plai­sir. Je n’étais pas en avance, j’ac­cep­tais sim­ple­ment d’ob­ser­ver la si­tua­tion exis­tante, mal­gré la ré­pro­ba­tion du plus grand nombre qui s’em­ployait à po­pu­la­ri­ser le mot « stig­ma­ti­sa­tion ». Dix ans après, rien ne me semble en ef­fet avoir chan­gé. D’après les té­moi­gnages que je re­cueille, ce­la a même em­pi­ré. Quant au ca­bi­net de voyance, j’en­vi­sage plu­tôt d’ou­vrir une en­tre­prise d’aveu­gle­ment. Elle trou­ve­rait à re­cru­ter de grandes com­pé­tences sans dif­fi­cul­té. Je me sou­viens par­fai­te­ment du mé­pris ra­geux de la presse dite « sé­rieuse » au mo­ment de la sor­tie du film. Celle qui fai­sait l’opi­nion, celle qui dé­gai­nait le mot « fa­cho » chaque fois qu’elle man­quait du moindre ar­gu­ment à op­po­ser au réel. Du Monde à Ch­ro­nic’art, en pas­sant par Slate et Les Ca­hiers du ci­né­ma, La Jour­née de la jupe a été qua­li­fié de « film dan­ge­reux », « dé­ma­go­gique », « mal­sain », « vau­de­ville mé­diocre », « cou­su de fil blanc », voire de « bien si­nistre en­tre­prise »… Certes, Mar­tine Au­bry a ré­cem­ment eu une illu­mi­na­tion sur l’in­sé­cu­ri­té et les dea­lers qui minent les ban­lieues. Certes, Gé­rard Col­lomb a dé­cla­ré le jour de son dé­part de la Place Beau­vau : « La si­tua­tion est très dé­gra­dée. » Certes, le pre­mier se­cré­taire fan­tôme du PS, Oli­vier Faure, a ci­té la con­fi­dence que lui a faite un élec­teur de gauche : « Il y a des en­droits où [...] on est dans une sorte de co­lo­ni­sa­tion à l’en­vers. » Mais je ne par­tage pas l’op­ti­misme de cer­tains. Je vais vous ra­con­ter une anec­dote qui en dit long. Il y a quelques jours, je me trou­vais en­tou­ré du gra­tin de l’édi­tion pa­ri­sienne à la re­mise de dé­co­ra­tion d’un au­teur au mi­nis­tère de la Culture. Les en­tendre se gaus­ser du suc­cès d’inch’al­lah, de Da­vet et Lhomme, m’a confir­mé qu’on était en­core loin du bout du che­min… « Ça se vend comme un Zem­mour, c’est la même clien­tèle », ri­ca­nait le pa­tron d’une grande mai­son. Et l’as­sis­tance d’opi­ner du chef. Lorsque j’eus le mal­heur de dire que je trou­vais ré­vé­la­teur que ces deux jour­na­listes du Monde, porte-éten­dard de la pa­role au­to­ri­sée, osent en­fin écrire ce que d’au­cuns disent de­puis dix ans en se fai­sant trai­ter de fa­chos, ces mes­sieurs ont su­bi­te­ment eu af­faire aux quatre coins du sa­lon do­ré… Ne nous y trom­pons pas. Même s’il leur faut bien s’adap­ter aux goûts de la clien­tèle, le dia­pa­son de ceux qui donnent le « la » in­dique tou­jours la même note. •

Jean-paul Li­lien­feld.

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