Charles Mat­ton, créa­teur de ci­tés en­glou­ties

Dix ans après sa mort, le peintre, sculp­teur, écri­vain et vi­déaste Charles Mat­ton (1931-2008) re­vient sous la forme d'un cof­fret DVD et d'un livre ri­che­ment illus­tré. Étran­ger aux modes de son temps, cet in­fa­ti­gable ar­tiste fi­gu­ra­tif est res­té cé­lèbre pou

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Jean-pierre Mon­tal

Dans une mai­son bour­geoise de Saint-ho­no­réles-bains, sta­tion ther­male du Mor­van, un gar­çon de 11 ans fausse com­pa­gnie à ses pa­rents. Il quitte si­len­cieu­se­ment le sa­lon puis se met à cou­rir pour conti­nuer le « jeu du mi­roir ». Le prin­cipe est simple : se pos­ter de­vant la glace et la fixer jus­qu’à se convaincre que le re­flet est de­ve­nu la réa­li­té, que l’on est en­fin pas­sé de l’autre cô­té, le bon, là où le temps et le mort n’ont pas d’em­prise. La France est oc­cu­pée par l’ar­mée al­le­mande, la mai­son aus­si et les jour­nées sont longues. L’exer­cice à la Le­wis Car­roll hyp­no­tise le gar­çon. Peut-être pressent-il que ce jeu l’oc­cu­pe­ra toute sa vie ? Pas sûr… Vo­ca­tion et ré­vé­la­tion ne vont pas tou­jours de pair. Pour­tant le jeune Charles Mat­ton consa­cre­ra bel et bien les soixante an­nées sui­vantes de son exis­tence à ob­ser­ver les ap­pa­rences, à mettre en lu­mière les ruses et les se­crets que le vi­sible dis­si­mule. En 2018, dix ans après sa mort, son tra­vail a des al­lures de ci­té en­glou­tie, avec ses re­coins mys­té­rieux et ses pro­lon­ge­ments in­soup­çon­nés. On part à la ren­contre du peintre et on tombe sur le des­si­na­teur, puis le sculp­teur, le pho­to­graphe, le ci­néaste et en­fin le créa­teur de ces pièces uniques, les « boîtes », des lieux réels ou ima­gi­naires mi­nia­tu­ri­sés dans les moindres dé­tails. Une oeuvre pro­téi­forme mais co­hé­rente, sou­dée par l’in­croyable té­na­ci­té d’un homme qui, du­rant tout son par­cours, n’au­ra cé­dé à au­cune des si­rènes de l’art contem­po­rain. Né le 13 sep­tembre 1931, Charles Mat­ton gran­dit dans une at­mo­sphère de ro­man. Son père, chef d’en­tre­prise pas­sion­né par le jeu, consacre son temps libre à des cal­culs de pro­ba­bi­li­té so­phis­ti­qués dans l’es­poir de domp­ter le ha­sard et plus par­ti­cu­liè­re­ment la rou­lette des ca­si­nos. Sa mère est plus por­tée vers l’art di­vi­na­toire. « Pré­dire l’ave­nir et vaincre le ha­sard, c’est un peu pa­reil », ré­su­me­ra Charles Mat­ton pour dé­crire le couple. Pen­dant la guerre, la fa­mille quitte Pa­ris et s’ins­talle à Saint-ho­no­ré-les-bains. Les sol­dats al­le­mands ré­qui­si­tionnent un étage de la mai­son. Le jeune Charles des­sine leurs tanks et fixe le mi­roir de sa chambre. À la Li­bé­ra­tion, les Mat­ton vivent au rythme chao­tique du chef de fa­mille flam­beur. Ils passent en quelques mois des do­rures de l’ave­nue Foch aux im­meubles sombres de la rue Pel­le­port, dans le 20e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, pour mettre sou­dain le cap vers Mo­na­co. Mat­ton père y prend la gé­rance d’un hô­tel et en pro­fite pour se rap­pro­cher du ca­si­no. Ces grands écarts so­ciaux mar­que­ront à ja­mais le jeune Charles qui, lui aus­si, os­cil­le­ra tou­jours entre luxe et dèche avec la dex­té­ri­té de l’équi­li­briste. À Mo­na­co, il ren­contre sa pre­mière épouse, Mar­ga­reth Sko­glund, une Sué­doise cham­pionne de ski nau­tique. Le couple s’ins­talle à Pa­ris dans les an­nées 1950 puis à Au­vers-sur-oise. Dans ce vil­lage qui a ac­cueilli Van Gogh, Mat­ton peint, en­core et tou­jours. Le tra­vail four­ni du­rant ces an­nées d’ap­pren­tis­sage est si riche qu’il s’ar­ti­cule dé­jà en plu­sieurs pé­riodes : formes rondes à la Fer­nand Lé­ger, bou­quets de fleurs qua­li­fiés de « conven­tion­nels », pis­cines (avant Da­vid Ho­ck­ney, si­gna­lons-le)… Le re­gard avide du jeune peintre n’est ja­mais ras­sa­sié. Une ligne di­rec­trice s’af­firme néan­moins, très nette : Mat­ton se mé­fie de l’abs­trac­tion et s’il la frôle par­fois, avec ses pis­cines no­tam­ment, c’est tou­jours en veillant à res­ter du cô­té du fi­gu­ra­tif, de ce que l’oeil re­con­naît car, pour lui, re­con­naître c’est dé­jà com­prendre. Il se concentre sur les su­jets du quo­ti­dien, ce qu’il nomme « l’en­do­tique » – par op­po­si­tion à l’exo­tique – en pio­chant le mot chez Georges Pe­rec. Les vi­sages et les ob­jets qui nous en­tourent ne sont pas ba­nals, in­si­gni­fiants. Ils se postent, au contraire, en vi­gies si­len­cieuses à la li­sière de la réa­li­té vi­sible et d’un mys­tère qui échappe à l’oeil, mais s’in­cruste dans les es­prits. « Pour­quoi y a-t-il quelque chose plu­tôt que rien ? » semblent ain­si de­man­der les toiles de Mat­ton. Le peintre va fi­na­le­ment plus loin qu’une simple guerre de tran­chées entre l’abs­trac­tion et le fi­gu­ra­tif : « C’est un faux dé­bat, ex­pli­que­ra-t-il bien plus tard à Alain Fin­kiel­kraut sur France Culture. J’op­pose un art qui té­moigne de la vie à un art qui cherche à s’en éva­der. » En 1960, Charles Mat­ton or­ga­nise sa pre­mière ex­po­si­tion avec le sculp­teur Georges Char­pen­tier. L’ac­cueil est →

très froid. « Comment une main aus­si douée peut-elle se mettre au ser­vice de la fi­gu­ra­tion ? » in­ter­roge, sans peur du ri­di­cule, un cri­tique de L’ex­press. L’abs­trac­tion est tout sim­ple­ment de­ve­nue sy­no­nyme d’art. La pré­ten­due « avant-garde » s’im­pose avec la bru­ta­li­té et l’hé­gé­mo­nie d’un art of­fi­ciel. Mat­ton se heurte au mur de son époque. Sa grande ex­po­si­tion sui­vante n’au­ra lieu que vingt-sept ans plus tard, en 1987.

L'exil in­té­rieur

Avec les an­nées 1960, com­mence une sorte d’exil in­té­rieur. Charles Mat­ton peint sans ex­po­ser, mais sans cé­der non plus aux in­no­va­tions, com­pres­sions (mal­gré son ami­tié avec Cé­sar) et autres ins­tal­la­tions. Le pro­grès en art, il n’y croit pas : « La nou­veau­té se doit d’être dis­crète, faite de nuances in­vi­sibles ajou­tées à la langue d’hier afin qu’elle re­flète notre sen­si­bi­li­té d’au­jourd’hui. » Mat­ton est un clas­sique. Et cette connais­sance in­time de l’his­toire de l’art, cette pas­sion pour un sa­voir-faire, un mé­tier et ses gestes, sont ju­gées, à cette époque, rin­gardes, ré­ac­tion­naires, bref im­par­don­nables. Sous le nom de Ga­briel Pas­qua­li­ni, il gagne sa vie en si­gnant des illus­tra­tions dans la presse, pour les jour­naux du groupe Fi­li­pac­chi puis pour le my­thique ma­ga­zine Es­quire, dont Jean-paul Goude et Jean La­guar­rigue ont pris la di­rec­tion ar­tis­tique à New York. Mat­ton les re­joint, tou­jours en ba­teau car sa peur de l’avion ne dis­pa­raî­tra ja­mais. Le trans­at­lan­tique, une Bent­ley grise qu’il confiait chaque soir à un clo­chard comme abri pour la nuit, les belles chaus­sures an­glaises, les che­mises sur me­sure des­si­nées par ses soins… Charles cultive, avec na­tu­rel, en pa­ral­lèle à de longues pé­riodes de mouise, le goût des belles choses, du luxe en­tre­vu en sui­vant la route ca­bos­sée de son père. Cer­tains y ver­ront du dan­dysme ou du di­let­tan­tisme. Fausse piste : Mat­ton peint douze heures par jour, sans re­lâche et n’a pas le temps de po­ser à l’es­thète. En 1967, il de­vient ci­néaste avec un court mé­trage étrange, La Pomme ou l’his­toire d’une his­toire, mi-au­to­bio­gra­phie, mi-ma­ni­feste es­thé­tique. « Que fais-tu ? » de­mande une voix off fé­mi­nine. « Je peins des fa­milles, c’est-à-dire des choses fa­mi­lières », ré­pond Mat­ton, fi­dèle à sa ligne. Il si­gne­ra en tout quatre longs mé­trages, dont L’ita­lien des roses (1972), mer­veille des an­nées 1970, qui conjugue l’en­do­tique et l’hy­per­bole, Pe­rec et Fel­li­ni (voir en­ca­dré Mat­ton, ci­néaste ob­ses­sion­nel).

« Une mi­nu­tie qui touche au su­blime »

Au mi­lieu des an­nées 1980, Charles Mat­ton pro­gresse à tâ­tons vers l’un des cha­pitres les plus fas­ci­nants de son tra­vail. Il conçoit d’abord des fonds de cou­leur pour

des pho­to­gra­phies, mo­dèle des ob­jets mi­nia­tures, des élé­ments de dé­cor (un mur, une fe­nêtre...), qu’il peut réuti­li­ser dans di­verses créa­tions. Hap­pé par cette nou­velle mé­thode, il joue avec les mi­roirs pour agran­dir l’es­pace et mul­ti­plie les dé­tails « avec une mi­nu­tie ar­ti­sa­nale qui touche au su­blime », écri­ra Jean Bau­drillard, ad­mi­ra­teur de l’ar­tiste. Les fa­meuses « boîtes » voient ain­si le jour. Qu’elles re­pro­duisent des lieux fan­tas­més ou réels (Le Ca­bi­net de Sig­mund Freud, L’ate­lier de Fran­cis Ba­con…), elles dis­til­lent toutes un trouble unique, comme si leur réa­lisme et leur pré­ci­sion ou­vraient pa­ra­doxa­le­ment les portes du rêve. Le spec­ta­teur pense au flot­te­ment des toiles de Gior­gio de Chi­ri­co ou en­core au mys­tère qui en­ve­loppe les na­tures mortes de Char­din. Tout est don­né à voir, sans que l’ar­tiste ne sa­ture l’es­pace avec son in­ten­tion ou ses mes­sages. « Faire sur­gir l’ob­jet, voi­là qui est plus im­por­tant que de le faire si­gni­fier », ex­plique Jean Bau­drillard à pro­pos des boîtes avant de dé­non­cer la « fé­ti­chi­sa­tion du com­men­taire » dans l’art contem­po­rain. Mat­ton ré­in­tro­duit du mys­tère dans la fi­gu­ra­tion. « Ne pas s’éva­der de ce monde, ne pas en don­ner non plus une ver­sion trop per­son­nelle (l’in­ter­pré­ta­tion étant aus­si une forme d’éva­sion). Plu­tôt suc­com­ber à sa vrai­sem­blance », af­firme-t-il. Les boîtes syn­thé­tisent et pro­longent ce qu’il a dé­fen­du de­puis des an­nées, à re­bours de son époque. Mais, cette fois, les temps ont chan­gé. Jean Bau­drillard, Jean Clair, no­tam­ment avec le su­perbe Con­si­dé­ra­tions sur l’état des beaux-arts, pa­ru en 1983 ou en­core Alain Fin­kiel­kraut avec La Dé­faite de la pen­sée (1987) ont ou­vert des failles. Le so­phisme à trois temps du mi­lieu de l’art – 1) Vous re­ve­nez à la fi­gu­ra­tion pour re­nouer avec la tra­di­tion 2) La tra­di­tion, c’est mal, c’est Vi­chy 3) Vous êtes donc fas­ciste – connaît quelques ra­tés. Cette fois, Charles Mat­ton tombe au bon mo­ment. Son ex­po­si­tion du Pa­lais de To­kyo (1987) est un suc­cès. Il ins­talle en­suite ses oeuvres à l’es­pace pho­to­gra­phique de la Ville de Pa­ris, signe le dé­cor pour L’homme du ha­sard, pièce de théâtre de Yas­mi­na Re­za et ex­pose à Londres, Ber­lin, New York ou Pé­kin. Au­jourd’hui les boîtes ont conser­vé leur force d’at­trac­tion. Le pas­sage des an­nées l’a même ren­for­cée. Dix ans après la dis­pa­ri­tion de Charles Mat­ton, la mo­der­ni­té dé­chaî­née s’acharne à « in­no­ver », « dis­rup­ter », « re­mo­de­ler ». L’es­prit des lieux est la toute pre­mière vic­time de cette rage en­jouée et des­truc­trice. On rê­ve­rait de boîtes pour sau­ver ce qui peut en­core l’être. Charles Mat­ton manque. •

Charles Mat­ton.

Klaus Ma­ria Bran­dauer dans Rem­brandt, de Charles Mat­ton, 1999.

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