ÉCOU­TER SON IN­TUI­TION

En gé­né­ral, pour prendre une dé­ci­sion, je ré­flé­chis puis j’écoute les co­pines, mon fian­cé, ma mère, mon chef, la ven­deuse. Ou alors je fais le pre­mier truc qui me passe par la tête.

Cosmopolitan (France) - - SOMMAIRE - Par So­phie Hé­naff et Mar­tine Tar­tour. Pho­to On­drea Barbe.

En gé­né­ral, pour prendre une dé­ci­sion, je ré­flé­chis puis j’écoute les co­pines, mon fian­cé, ma mère, mon chef, la ven­deuse. Ou alors je fais le pre­mier truc qui me passe par la tête. Par So­phie Hé­naff.

Lorsque je prends une dé­ci­sion sans ré­flé­chir, c’est en fait mon in­tui­tion qui me guide. Cette cer­ti­tude, fon­dée ap­pa­rem­ment sur rien, qui me dit : « Cet homme est fiable, en plus d’être drôle », « Ce bou­lot mé­rite une mu­ta­tion à Avi­gnon », ou « Cette idée, elle dé­chire, faut que je m’ac­croche ». Mais si l’in­tui­tion est un guide plu­tôt fiable, et que la suivre me ga­ran­tit une exis­tence en phase avec mes as­pi­ra­tions, elle re­cèle aus­si des pièges. Parce que lors­qu’une pe­tite voix au fond de moi me jure que je suis la pro­chaine Beyon­cé, bats-toi ma fille, chante et tente ta chance jus­qu’à la re­traite, peu­têtre que je de­vrais plu­tôt écou­ter le prof qui me jure que je ne sais pas dis­tin­guer le do du mi et que, à l’écoute, ça heurte un peu. En fait, « Ça, ce n’est pas de l’in­tui­tion, il s’agit d’une pro­jec­tion », di­ront les spé­cia­listes du phé­no­mène. Oh là, ça se com­plique… Je m’y re­trouve comment alors ? Voi­là quelques ou­tils.

L’in­tui­tion, ça s’ex­plique

Ce qui m’a ai­dée à voir que ce type était fiable en plus d’être drôle, c’est un en­semble de signes très concrets. Que mon conscient n’a pas le temps d’en­re­gis­trer parce qu’il est oc­cu­pé à se de­man­der si ce type est vrai­ment ca­non, mais que mon « in­cons­cience d’adap­ta­bi­li­té » comme on l’ap­pelle par­fois a re­mar­qué et ré­per­to­rié : le type

me re­garde dans les yeux au lieu du dé­col­le­té, ses mi­cro-ex­pres­sions sont celles de la sin­cé­ri­té, etc. Mon in­tui­tion, c’est la voix d’un cer­veau sou­ter­rain, qui en­re­gistre des sen­sa­tions, qui va éven­tuel­le­ment fouiller dans la mé­moire des si­tua­tions si­mi­laires, puis qui en tire des conclu­sions et me les com­mu­nique en une se­conde avec zé­ro rai­son­ne­ment de­dans. Ana­lyse éclair, sans ex­pli­ca­tions, dé­brouille-toi avec ce que je te donne et agis. Cette foule d’in­for­ma­tions cap­tées dans une scène en une frac­tion de se­conde, c’est le ba­layage su­per­fi­ciel. Donc : J’écoute mon corps ! Si je suis mal à l’aise, si j’ai l’es­to­mac qui se noue, c’est mau­vais signe. Les plus in­tui­tifs sont ceux qui ont le mieux dé­ve­lop­pé leur ca­pa­ci­té sen­so­rielle.

L’in­tui­tion, c’est se faire con­fiance

« Je l’aime pas cet ap­part, je l’aime pas ! » Il a tout pour­tant, il cor­res­pond à l’an­nonce, sa chambre, son sa­lon, sa cui­sine, son loyer dans mon bud­get. Mais je ne me sens pas bien de­dans. Alors inu­tile de lis­ter ses avan­tages, si je ne suis pas bien de­dans au­jourd’hui, je n’y se­rai ja­mais, et en plus je me se­rai ta­pé un déménagement à douze bil­lions. En réa­li­té, ce que mon conscient n’a pas per­çu, mais que le ba­layage su­per­fi­ciel a no­té, c’est le manque de lu­mière, ou le re­coin avant la porte d’en­trée qui me colle l’alarme du cer­veau rep­ti­lien à fond la caisse, ou les traces bi­zarres sur le par­quet à cause du triple meurtre de l’an der­nier. Cet ap­par­te­ment, il n’est pas des­si­né pour ma sen­sa­tion de confort, et ça, je ne sau­rais pas l’ex­pli­quer mais j’en suis pour­tant sûre. Alors, j’at­tends plu­tôt le coup de foudre et l’en­vie ir­ré­pres­sible de je­ter mes plaids et mes cous­sins dans ce coin-là, près de la fe­nêtre. Car plus on ré­flé­chit, plus on se trompe. Plu­sieurs études ont été me­nées avec des confi­tures ou des so­das : un groupe de­vait sim­ple­ment clas­ser les pro­duits par ordre de pré­fé­rence, le deuxième groupe de­vait les clas­ser et ar­gu­men­ter. Quand on les in­ter­ro­geait à nou­veau une heure plus tard, le groupe qui s’était fié à son in­tui­tion s’en te­nait à la pre­mière ver­sion, alors que les

autres ne re­trou­vaient plus rien et avaient chan­gé d’avis. Se jus­ti­fier les avait per­tur­bés. Donc : J’im­pose mon in­tui­tion et je la suis. Quitte à prendre des risques, à sor­tir du rang, à me bou­cher les oreilles… Ce ne se­ra que bo­nus : le plus de l’in­tel­li­gence in­tui­tive, c’est quand même de contri­buer à mon bon­heur. Pas de me pous­ser droit dans le mur.

L’in­tui­tion, c’est un ta­lent…

« Qu’il faut sa­voir uti­li­ser et dé­ve­lop­per », cer­ti­fie Mal­colm Glad­well dans son livre « La Force de l’in­tui­tion ». Tout le monde en a, mais di­sons que cer­tains savent mieux s’en ser­vir. Pre­nons Tho­mas Ho­ving, grand his­to­rien de l’art, qui s’oc­cu­pait des ac­qui­si­tions au Me­tro­po­li­tan de New York. Pour dé­ter­mi­ner l’au­then­ti­ci­té d’une oeuvre, au lieu de se fier à ses connais­sances, il sui­vait sa pre­mière im­pres­sion. Mais pour que ça marche, il fal­lait qu’on jette un tis­su sur les toiles et qu’on les dé­couvre au mo­ment où il en­trait dans la pièce, car son in­tui­tion ne fonc­tion­nait que sous l’ef­fet de la sur­prise. Donc : Je ne mets pas mon in­tui­tion sous le joug de la ré­flexion. Pour que ça fonc­tionne, je dois m’écou­ter. Et si je me suis trom­pée ? J’en tire les mêmes conclu­sions que si j’avais choi­si après mûre ré­flexion : l’er­reur est hu­maine.

L’in­tui­tion, ça se tra­vaille

Ni sixième sens ma­gique, ni don ré­ser­vé à quelques voyantes, l’in­tui­tion est une fa­cul­té à la por­tée de tous. Pour la ti­tiller, je fais cet exer­cice de vi­sua­li­sa­tion. Je m’ima­gine juste avant de ren­trer chez moi : je m’es­suie les pieds sur le paillas­son qui crisse, je cherche ma clé dans mon sac… sou­dain la porte s’ouvre. Et là je vi­sua­lise la per­sonne que j’ai en­vie de voir. Mon amou­reux ? Ryan Gos­ling ? Un autre homme, que je ne connais pas en­core ? Un chat ? La bonne ré­ponse est celle qui m’au­ra pro­vo­qué une sen­sa­tion de bien-être. Donc : Pour sol­li­ci­ter mon in­tui­tion, je fais cet exer­cice de vi­sua­li­sa­tion. In­tui­ti­ve­ment, j’au­rai alors « res­sen­ti » ce qui est bon pour moi.

L’in­tui­tion, ça se maî­trise

Le pro­blème de l’in­tui­tion, c’est qu’elle va se lo­ger dans une zone ré­flexe, au même en­droit que les pré­ju­gés, les peurs et le condi­tion­ne­ment. Au­tant dire tout près du n’im­porte quoi. Si j’ai sys­té­ma­ti­que­ment l’in­tui­tion que je vais mou­rir étouf­fée dans d’atroces souf­frances quand je prends l’as­cen­seur, c’est que je suis claus­tro­phobe, pas sur­douée de l’ins­tinct. Quand un len­de­main de fête, mon corps me ré­clame des lé­gumes, mais que je pose un steak sur mon pla­teau à la can­tine, c’est que je suis con­di­tion­née : quoi qu’il ar­rive je construis mon me­nu au­tour de la pro­téine ani­male, même si ça me fait du tort. Si, entre deux conseillers au Le­roy Mer­lin, j’ai ten­dance à me di­ri­ger vers l’homme plu­tôt que la femme, vers le Blanc plu­tôt que le Noir, c’est à cause de pré­ju­gés sexistes et ra­cistes in­cons­cients. Pa­reil au bou­lot, si j’ai l’in­tui­tion qu’avec la nou­velle cheffe, ça ne va pas fonc­tion­ner, je prends le temps de me de­man­der si le fait qu’elle porte les mêmes lu­nettes que la peste qui m’a em­brouillée en sixième ne joue pas un peu. Donc : Je me dé­bar­rasse en toute conscience de mes pré­ju­gés et de mes condi­tion­ne­ments. Oui, c’est un long en­traî­ne­ment. Mais ça en vaut vrai­ment la peine.

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