LES NOU­VELLES FA­ÇONS DE DRA­GUER APRÈS #METOO

VOI­LÀ QU’ON A RE­BAT­TU LES CARTES DE LA SÉ­DUC­TION, ET ON S’EN RÉ­JOUIT. MAIS MAIN­TE­NANT, COMMENT SE PÉ­CHO EN L’AN 1 APRÈS HAR­VEY WEIN­STEIN ? QUELQUES SUG­GES­TIONS.

Cosmopolitan (France) - - SOMMAIRE - Par Fio­na Sch­midt. Pho­to Ri­chard Stow.

Voi­là qu’on a re­bat­tu les cartes de la sé­duc­tion, et on s’en ré­jouit. Main­te­nant, comment se pé­cho en l’an 1 après Har­vey Wein­stein ? Quelques sug­ges­tions. Par Fio­na Sch­midt.

LE PRE­MIER PAS Avant #MeToo. Évi­dem­ment qu’il y a tou­jours eu, à toutes les époques, des ama­zones in­tré­pides pour faire le pre­mier pas, et le deuxième et les sui­vants. Mais, ça me fait mal au girl po­wer de l’ad­mettre, la plu­part des filles at­ten­daient que la plu­part des gars se cognent le pre­mier pas, parce que les filles, c’était ré­ser­vé et sage, ça croi­sait les jambes en bat­tant ten­dre­ment des cils pour que les gar­çons viennent les dé­coif­fer, parce que les filles qui

fai­saient au­tre­ment, ça s’ap­pe­lait pas des filles, ça s’ap­pe­lait des gar­çons. Et souvent, ça s’ap­pe­lait pire.

En 2018. Notre em­po­werment tout neuf nous per­met dé­sor­mais de dé­gai­ner le re­gard de braise la pre­mière mais sur­tout, de fixer le tem­po. Car notre nou­velle au­dace consiste non pas à re­pro­duire les abor­dages sau­vages qu’on a su­bis par le pas­sé mais à cour­ti­ser un homme de la fa­çon dont nous, on ai­me­rait être cour­ti­sée. Et pour­quoi pas avec dé­li­ca­tesse ? La dé­li­ca­tesse est très #MeToo, ve­ry 2018 : n’hé­si­tons donc pas à en abu­ser.

LA COM­MU­NI­CA­TION VERBALE

Avant #MeToo. Que dire, que ra­con­ter à quel­qu’un qu’on ne connaît pas pour qu’il/ elle ait en­vie de nous connaître ? Quels su­jets de conver­sa­tion abor­der pour pa­raître à la fois spi­ri­tuel, sen­sible et ori­gi­nal, et at­ti­rer l’autre vers les as­pects les plus sé­dui­sants de notre per­son­na­li­té, voire un lit ? Ces ques­tions

53% des Fran­çaises disent avoir été vic­times d’agres­sion et/ou d’agres­sion sexuelle. . .

...(at­tou­che­ments, pro­pos dé­pla­cés, in­sultes. . . ) contre 3% des Fran­çais. 91% des Fran­çais.e.s es­timent que le pro­blème du har­cè­le­ment sexuel est im­por­tant.

ver­ti­gi­neuses nour­ris­saient les an­goisses des ap­pren­tis amou­reux et des cha­pitres en­tiers de guides consa­crés à la sé­duc­tion dans les­quels on conseillait gé­né­ra­le­ment aux hommes d’être drôles et pleins d’as­su­rance. Et aux femmes au­da­cieuses d’être pas trop drôles et de la bou­cler (je ré­sume à la trac­to­pelle, mais c’était l’idée de base). En 2018. Le coup d’être mys­té­rieuse, donc mu­tique, pour sé­duire un homme a vé­cu, dé­sor­mais on n’hé­site plus à lui fi­ler quelques in­fos sur nos goûts et nos pas­sions, voire à le faire rire : l’hu­mour fé­mi­nin est of­fi­ciel­le­ment com­pa­tible avec le sex-ap­peal, et les hommes qui pensent le contraire n’ont qu’à res­ter cé­li­ba­taires. On peut re­gar­der un homme dans les yeux, et lui dire qu’il nous plaît, sans ris­quer le scan­dale. Peut-il tou­jours nous re­gar­der droit dans les yeux et nous dire qu’on lui plaît ? Oui. Nous sommes des êtres adultes et consen­tants, prêt.e.s à faire le pre­mier pas tout en sa­chant où on met les pieds.

LA COM­MU­NI­CA­TION NON VERBALE Avant #MeToo. Un jour, un homme a dit à un autre que les filles ado­raient qu’on les touche pour créer le con­tact et al­lu­mer le mo­teur, un peu comme si on était des Twin­go mais avec des seins. Alors de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, les gar­çons se re­fi­laient ce tuyau per­cé : et vas-y que je t’ef­fleure le bras quand je te parle, que je te passe la main dans le dos et sa proche ban­lieue, vas-y que je te tri­pote les che­veux, vas-y que je te pro­pose un mas­sage et que je me com­porte avec ton corps comme un en­fant de 5 ans avec une boîte de Kin­der à la caisse du su­per­mar­ché. Nous nous rai­dis­sions alors en gé­né­ral comme des gres­sins, cer­taines ta­paient plus ou moins mé­ta­pho­ri­que­ment sur la main du ma­lo­tru, mais la ma­jo­ri­té sou­riaient ner­veu­se­ment, voire pre­naient ces gestes dé­pla­cés pour des com­pli­ments qu’ils n’étaient pas. Et le mal­en­ten­du per­du­rait. En 2018. Rares sont dé­sor­mais les hommes qui brament : « Ben alors, t’as pas d’hu­mour ? ! » après nous avoir de­man­dé : « Dis ca­mion ! », preuve qu’après 1,8 mil­lion d’an­nées et l’af­faire Wein­stein, cer­tains mecs se sont en­fin aper­çus qu’il n’y avait pas écrit « self-ser­vice » sur notre front. Pro­fi­tons que la plu­part d’entre eux (pas tous hé­las) gardent sa­ge­ment leurs mains dans les poches pour ré­ta­blir l’eye con­tact, cette bonne vieille mé­thode de drague qui consiste à tou­cher l’autre avec les yeux, de pré­fé­rence dans une zone com­prise entre la ra­cine des che­veux et les cla­vi­cules. Plus bas, le re­gard a les mains qui poussent et ça cha­touille désa­gréa­ble­ment.

LA COM­MU­NI­CA­TION 2.0 Avant #MeToo. C’était à l’homme de de­man­der à la femme son 06, se­lon une règle ta­cite et ab­surde édic­tée par une source ano­nyme et ré­ac. C’était en gé­né­ral à lui aus­si de sol­li­ci­ter notre ami­tié sur Fa­ce­book et de nous suivre le pre­mier sur Twit­ter, Ins­ta­gram et Snap­chat, ce qui ne nous em­pê­chait évi­dem­ment pas de le stal­ker à peine il avait le dos tour­né. C’était en­fin à lui d’en­voyer le pre­mier mes­sage, et s’il ne le fai­sait pas, on fi­nis­sait par lui en­voyer un tex­to avi­né et pa­ra­noïaque à 1 h 47 du ma­tin au­quel il ré­pon­dait en­core moins. Ré­sul­tat, on sau­tait sur notre smart­phone à la moindre no­ti­fi­ca­tion comme un la­pin sur une ca­rotte et on tom­bait ré­gu­liè­re­ment nez à nez (en­fin, nez…) avec la pho­to d’un pé­nis non iden­ti­fié et sur­tout non dé­si­ré mais vi­si­ble­ment content de nous voir. En 2018. Les règles de sa­voir-vivre sur les ré­seaux so­ciaux évo­luant à la vi­tesse de la lu­mière, on se garde de les suivre sous peine d’at­tra­per un point de cô­té au cer­veau. On ré­siste à la ten­ta­tion de pas­ser deux heures à dé­cor­ti­quer les rai­sons pour les­quelles il a li­ké la pho­to de notre chat mais pas notre der­nier sel­fie, et on sim­pli­fie les choses. Il nous plaît, on lui de­mande son 06 : simple. Il nous plaît, il nous de­mande notre 06, on ne passe pas deux ans à se de­man­der si c’est bien fé­mi­niste de ré­pondre à cette re­quête pa­triar­cale et on le lui donne : ba­sique. Évi­dem­ment, pas plus qu’en 2017 on ne lui en­voie des pho­tos in­times, même si on as­sume à mort notre corps et notre fé­mi­ni­té.

L’OOTD (OUTFIT OF THE DRAGUE) Avant #MeToo. Bi­zar­re­ment, son OOTD à lui n’avait ja­mais au­cune conno­ta­tion sexuelle. Notre cer­veau rep­ti­lien ne criait pas : « À TAAAAAAABLE ! » parce qu’il avait en­fi­lé son tee-shirt le plus re­pas­sé et mis du par­fum cher.

En re­vanche, notre te­nue à nous en­voyait sys­té­ma­ti­que­ment une no­ti­fi­ca­tion au cer­veau rep­ti­lien d’un homme : en gros, si on avait plus de couches sur le vi­sage que sur le corps, ça si­gni­fiait qu’on était prête à pas­ser la se­conde par­tie de soi­rée avec lui. A contra­rio, si on était plus ha­billée du bas que du vi­sage, il avait de grandes chances de res­ter dans la friend­zone. Bref, l’ha­bit fai­sait grave le moine – et en l’oc­cur­rence, la nonne.

En 2018. On vou­drait pou­voir dire aux lec­trices de Cosmo de s’ha­biller exac­te­ment comme elles en ont en­vie, quelles que soient la mé­téo, la ré­gion où elles ha­bitent, l’heure à la­quelle elles sortent, leurs ca­rac­té­ris­tiques phy­siques et leur hu­meur. Hé­las, le corps des femmes et la fa­çon dont elles le couvrent ou le dé­couvrent res­tent un en­jeu po­li­tique et so­cial ma­jeur qu’il nous ap­par­tient à toutes à notre ni­veau de faire évo­luer dans le bon sens : ce­lui de la to­lé­rance. D’ici là, on compte très fort sur les pa­rents des gé­né­ra­tions fu­tures pour en­fin en­sei­gner à leurs fils qu’une jupe, même courte, même très courte, n’est en au­cun cas une in­vi­ta­tion à glis­ser une main des­sous, sauf si sa pro­prié­taire en ex­prime ex­pli­ci­te­ment le sou­hait.

LA CONFIANCE EN SOI

Avant #MeToo. C’était sur­tout un truc de bon­homme, et c’était mieux que les filles n’en aient pas trop – un peu comme les poils, les idées tran­chées ou les ex. La confiance en soi était donc un sy­no­nyme de vi­ri­li­té, d’épaules et d’opi­nions car­rées, de si­tua­tions pro­fes­sion­nelle et éco­no­mique stables, de men­ton qui pique et de voix de cor de chasse. Quant à nous, on (se) ra­con­tait qu’on ado­rait les gars mal­adroits et c’était vrai, sauf que ce n’était pas avec eux qu’on avait en­vie de cou­cher. Ré­sul­tat, les gar­çons se sen­taient obli­gés de ca­cher leurs doutes, leurs émo­tions, leurs peurs et leurs fai­blesses der­rière des at­ti­tudes de ma­chos qu’on trou­vait hy­per sexy ha­sh­tag bad boy slash John­ny-Depp-avant-qu’il-ne­res­semble-à-ma-concierge-en-pré-re­traite.

En 2018. Dans « le Mythe de la vi­ri­li­té » (éd. Ro­bert Laf­font), Oli­via Ga­za­lé se ré­jouit de la dé­cons­truc­tion pro­gres­sive du mo­dèle de toute-puis­sance guer­rière, re­li­gieuse, po­li­tique et sexuelle, et de la ré­in­ven­tion des mas­cu­li­ni­tés, sy­no­nymes de pro­grès pour les hommes, les femmes et leurs re­la­tions so­ciales. En clair, bien­tôt, les hommes ne confon­dront plus confiance et crise d’ego ; bien­tôt, les femmes ne se sen­ti­ront plus at­ti­rées uni­que­ment par des hommes qui les « pro­tègent » parce qu’elles se pro­té­ge­ront toutes seules et les hommes trou­ve­ront ça su­per. Mieux : ils trou­ve­ront ça nor­mal. Es­pé­rons juste que ce jour ar­rive avant qu’on en­lève nos dents avant de dor­mir.

LE SEXE

Avant #MeToo. De­puis quelques an­nées, le sexe avait pris un sé­rieux coup de tech : pour être ex­ci­té.e cli­quez ici, pour trou­ver un mec/ une meuf swi­pez là, té­lé­char­gez gra­tui­te­ment huit nou­velles po­si­tions dé­lire… On voyait tout, on mon­trait tout, on tes­tait plein de choses qu’on igno­rait dé­si­rer. On com­man­dait un mec ou on se li­vrait à do­mi­cile en trois clics, comme une piz­za. Les hommes de­vaient être hy­per-per­for­mants, les filles chaudes comme une nuit d’été à Ibi­za : tout plu­tôt que le sexe ba­nal et consen­suel, le mis­sion­naire de cen­tre­gauche, le cul Bi­sou­nours. Fal­lait pas qu’on s’en­nuie, quitte à avoir un peu mal au corps et/ou à la conscience. Ré­sul­tat, la zone grise, cette fa­meuse fron­tière entre le consen­te­ment ex­pli­cite et l’agres­sion sexuelle ne ces­sait de s’élar­gir sans qu’on s’en rende vrai­ment compte, la faute à un ima­gi­naire éro­tique col­lec­tif nour­ri de pra­tiques ex­trêmes et vio­lentes pour les femmes, entre YouPorn, « Cin­quante Nuances de Grey » et le sexe in­tel­lo ver­sion Saint-Ger­main-des-Prés (poke le Mar­quis de Sade, Ca­the­rine Millet et les autres). Se faire se­couer dans tous les sens était cultu­rel et donc nor­mal, et l’on n’osait plus rê­ver d’un peu de ten­dresse de peur de pas­ser pour une nu­nuche.

En 2018. Pour ré­ta­blir le sexe plei­ne­ment et bi­la­té­ra­le­ment consen­ti, on com­mence par ré­ha­bi­li­ter le sexe va­nille, confor­table et sen­ti­men­tal, agréable et simple. À force de bos­ser son mas­ter de Do­mi­na, on en a ou­blié les bases du sexe et du plai­sir : le con­tact d’une peau contre la nôtre, les ca­resses, l’échange, la dé­li­ca­tesse, la mon­tée pro­gres­sive du dé­sir qui n’est pas une ap­pli à té­lé­char­ger en pres­sant là – sur­tout pas en pres­sant là, d’ailleurs. Osons dé­cou­vrir un homme en pro­fon­deur plu­tôt que d’ac­cu­mu­ler les coups d’un soir. Osons en­fin dire « Non » pour que les hommes n’en­tendent plus « Oui ». Notre corps n’est pas un parc d’at­trac­tions, et ce n’est pas pour au­tant qu’on ne peut pas s’amu­ser avec : au contraire.

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