En­tre­tien avec Chan­tal Tho­mass

50 ans dé­jà que Chan­tal Tho­mass ose. De ses uni­formes d’éco­lière re­tou­chés avec sa mère cou­tu­rière à ses pre­mières robes ven­dues l’été à Saint-Tro­pez, de la re­mise au goût du jour de la lin­ge­rie des an­nées 30 ou 50 à ses col­la­bo­ra­tions avec Ta­ti ou le Cra

Courrier Cadres - - SOMMAIRE - Pro­pos recueillis par Aline GÉ­RARD.

Vous avez tou­jours osé dans vos créa­tion set n’ avez pas hé­si­té dès 1967 à vous faire éman­ci­per pour créer votre pre­mière marque de prêt-à-por­ter Ter et Ban­ti ne. Quelle place ac­cor­dez-vous à l’ au­dace dans une­car­rière?

Je pense qu’il faut sur­tout avoir de l’in­cons­cience ! Car avec le re­cul, on se dit que ce qu’on consi­dé­rait comme de l’au­dace était en fait de l’in­cons­cience…

Qu’ est-ce qui se­lon vous doit gui­der le pro­ces­sus de créa­tion, faut-il suivre les at­tentes de la clien­tèle ou s’écou­ter?

Le seul mode de créa­tion qui me sé­duit, c’est m’écou­ter, m’ins­pi­rer de choses di­verses comme un film, des ex­po­si­tions. J’aime éga­le­ment beau­coup al­ler dans les usines, tou­cher la ma­tière. L’ob­jec­tif est de don­ner vie à quelque chose de dif­fé­rent, créer ce n’est pas al­ler dans le sens du vent. On vit à une époque du mar­ke­ting, on tra­vaille à la de­mande, par rap­port à des ten­dances. Ce n’est pas ma ma­nière de fonc­tion­ner.

Est-ce vrai­ment pos­sible au­jourd’ hui de faire au­tre­ment? Le mar­ke­ting n’ a-t-il pas tué la créa­ti­vi­té?

C’est dif­fi­cile. Oui, je pense que le mar­ke­ting a en par­tie tué la créa­tion. Mais ce­la va re­ve­nir. Je vois plein de pe­tites marques qui sortent, qui dé­marrent comme j’ai dé­mar­ré il y a 40-50 ans. Plus on ira vers une mode de masse, plus il y au­ra des pe­tites en­tre­prises qui vont trou­ver une idée et se dif­fé­ren­cier. Tant mieux.

Faut-il par­fois sa­voir al­ler contre l’ air du temps?

Oui, il faut al­ler se­lon ses en­vies ! Il faut pou­voir rê­ver. Je ne re­garde ja­mais les car­nets de ten­dances, alors que tout le monde main­te­nant vit avec ça. Je ne vois pas l’in­té­rêt de faire ce que tout le monde fait.

En tant que créa­trice, ar­ri­vez-vous à faire pas­ser cette au­dace dans un grand groupe comme Chant elle, pro­prié­taire de la marque?

Ce n’est pas très fa­cile. Parce qu’il y a aus­si des contraintes de prix, de construc­tion de col­lec­tion, qui sont bien plus dures que ce que j’ai pu connaître par le pas­sé – je crois que c’est par­tout pa­reil. Mais nous avons des codes de marque, il y a des choses que l’on at­tend de nous, qui ne sont pas au­to­ma­ti­que­ment dans la ten­dance. Et j’ar­rive tou­jours à avoir une ou deux lignes qui sont plus poin­tues, plus ori­gi­nales - des pe­tites lignes plus confi­den­tielles mais qui font de l’image. On s’en sort en­core !

La marque Chan­tal Tho­mas se st très for­te­ment liée à votre propre image et à son lo­go( si­gné du pu­bli­ci­taire Be­noît De var ri eux ). Com­ment est-il né et pour­quoi ce choix d’ une ombre chi­noise vous re­pré­sen­tant?

J’ai ren­con­tré Be­noît dans un dî­ner. Ce­la de­vait être en 1980. Il m’a de­man­dé pour­quoi nous ne fai­sions pas de pu­bli­ci­té. Je lui ai ré­pon­du que nous

n’en avions pas les moyens et que je fai­sais des col­lec­tions avec 100 robes - la­quelle choi­sir ? C’est alors qu’il m’a ré­tor­qué qu’on al­lait com­mu­ni­quer sur moi. J’étais pour­tant as­sez ti­mide. Il a eu l’idée de faire mon por­trait dans un fau­teuil, avec le bras po­sé sur le dos­sier, en ombre chi­noise. Quinze jours plus tard il avait dé­cou­pé la pho­to et c’est de­ve­nu le lo­go. Pen­dant plu­sieurs an­nées, nous avons com­mu­ni­qué à chaque dé­fi­lé avec une page dans

Le Ma­tin de Pa­ris ou Li­bé­ra­tion. Son idée était tou­jours de me mon­trer en ombre chi­noise ou en flou pour qu’on ne me re­con­naisse pas, afin que je ne date ja­mais. Lors­qu’en 1985 le fonds ja­po­nais World est en­tré au ca­pi­tal, Be­noît ne les a pas du tout sé­duits. C’était un ex­cen­trique to­tal alors que pour eux, la pub de­vait être de la pub. Ce­la n’a pas fonc­tion­né mais je suis res­tée très proche de lui.

L’ idée était qu’ on ne vous voit pas mais qu’ on vous de­vine, comme en lin­ge­rie…

Exac­te­ment, il a vé­ri­ta­ble­ment in­ven­té quelque chose. Mais il était ex­ces­sif. Il me di­sait de ne pas sor­tir à la fête du Pa­lace après le dé­fi­lé. Ça me ren­dait hys­té­rique, mais il ne vou­lait pas qu’on me voie.

Dans­la cou­ture, les mai­sons sont por­té es parles fi­gures de leur créa­teur comme Co­co Ch anel, Yv es Saint Laurent ou JeanPaulGault ier. C’ est dif­fé­rent en lin­ge­rie sauf pour vous. Qu’est-ce­que­ce­laap­porte?

Je pense que ce­la a beau­coup fait évo­luer la lin­ge­rie. Quand j’ai com­men­cé à en faire, j’ai fonc­tion­né comme du prêt-à-por­ter. Je créais une col­lec­tion d’été et une col­lec­tion d’hi­ver, alors qu’à l’époque au­cun des fa­bri­cants de lin­ge­rie ne le fai­sait. Nous avons mis la lin­ge­rie à la mode.

Était-ce une stra­té­gie ré­flé­chie? Ne crai­gnez-vous pas que ce­la se trans­forme en piège?

Ce­la s’est fait pe­tit à pe­tit. Pour l’ave­nir de la marque, ce­la se­ra peut-être un piège. On ver­ra.

Ya­vez-vous­pen­sé?

Non, même si de temps en temps je pense à mes en­fants, mes pe­tits-en­fants. Je me de­mande com­ment ils ré­agi­ront dans 20 ans quand la marque ne se­ra plus du tout in­car­née. Ce se­ra tou­jours mon nom, donc le leur. Et il y au­ra peut-être des

choses qui vont être im­mondes, qui ne m’au­raient pas plu et qui ne leur plai­ront pas. Mal­heu­reu­se­ment, je ne peux plus re­cu­ler !

La vie de la griffe n’ a pas été un long fleuve tran­quille. En 1985, vous dé­po­sez le bi­lan. Qu’ est-ce qui n’ a pas fonc­tion­né? Quels en­sei­gne­ment sa­vez-vous ti­rés de cette si­tua­tion?

Ce qui n’a pas fonc­tion­né à ce mo­ment­là, c’est que ni mon ma­ri, qui était aux Beaux-Arts, ni moi, n’étions for­més pour gé­rer un bu­si­ness. Ce­la a gran­di très vite. Nous nous sommes re­trou­vés ra­pi­de­ment avec 50 per­sonnes et nous n’avions pas les moyens de suivre. J’ai fait des col­lants avec Wol­ford en 19811982. Ce­la a été un ou­ra­gan, une ré­vo­lu­tion mon­diale. Wol­ford, qui était tout pe­tit à l’époque, fa­bri­quait nos col­lants en den­telle mais il fal­lait en com­man­der 3 000 par exemple. Les clients der­rière payaient à 60 ou 90 jours. À un mo­ment la tré­so­re­rie n’a pas sui­vi. Il au­rait fal­lu trou­ver le bon as­so­cié, mais nous n’étions ni l’un ni l’autre pré­pa­ré à ça. Et je n’ai ja­mais été une femme d’af­faires.d af­faires. Pen­dant 20 ans, mon but était de faire le plus beau dé­fi­lé du monde. Je me fi­chais com­plè­te­ment de sa­voir si ça al­lait se vendre. Je suis avant tout une créa­trice.

En1985,le­grou­pe­ja­po­naisWorld­de­vien­tac­tion­naire.Est-ce­que­ce­laaé­té­dif­fi­ci­leà­vivre?

Non, si ça pou­vait me sou­la­ger des pro­blèmes d’ad­mi­nis­tra­tion, j’étais très contente. J’ai vé­cu 10 ans ex­tra­or­di­naires mais ça a mal fi­ni. C’était un groupe ja­po­nais de prêt-à-por­ter. La France était ex­ces­si­ve­ment à la mode à cette époque, donc tout m’était per­mis. Ils ne me de­man­daient pas de ga­gner de l’ar­gent. Ils vou­laient avoir une image for­mi­dable en France, pour s’ap­puyer sur celle-ci au Ja­pon. Ce­la s’est très bien pas­sé du­rant des an­nées et a été pour moi la plus belle pé­riode de ma car­rière.

Pour­quoi­ce­lan’a-t-il­pas­du­ré?

Au dé­but des an­nées 90, le Ja­pon a connu une crise im­por­tante. Tout à coup, ils avaient moins l’ar­gent fa­cile. La mode ita­lienne, avec Pra­da par exemple, est ar­ri­vée et a un peu sup­plan­té la mode fran­çaise. Ils m’ont mis un pré­sident ita­lien pen­dant les deux der­nières an­nées pen­sant qu’on al­lait faire à l’ita­lienne et que ça al­lait mieux mar- cher, me de­man­dant si je pouvais faire quelque chose dans le genre Ar­ma­ni. Vous pen­sez bien que ce n’est pas dans mon ca­rac­tère !

En 1995, vous êtes li­cen­ciée. Vous per­dez­vot re­marque et donc l’ usage de votre nom. En 1996, la so­cié­té est mise en li­qui­da­tion. Qu’ est-ce que vous avez res­sen­ti à ce mo­ment-là?

Je n’avais plus rien. Heu­reu­se­ment, j’ai été ex­ces­si­ve­ment sou­te­nue par la presse du monde en­tier et en par­ti­cu­lier par la presse fran­çaise pour qui j’étais tout de même la “gen­tille fran­çaise face aux mé­chants Ja­po­nais.” Je suis pas­sée au “20 heures”. Deux jours après, le pré­sident de Wol­ford m’ap­pe­lait pour me pro­po­ser d’in­ter­ve­nir comme consul­tante. J’ai aus­si tra­vaillé pour Vic­to­ria’s Se­cret, j’ai fait toutes les pièces spec­ta­cu­laires pour leur pre­mier dé­fi­lé. On ne peut pas dire que j’étais en grande forme, mais j’ai eu la chance de ren­con­trer mon deuxième ma­ri et j’avais les en­fants. Je ne pouvais pas leur mon­trer que ça n’al­lait pas. Des gens me fai­saient confiance, donc ça m’a re­mon­té le mo­ral.

Vous ne pou­viez pour­tant plus uti­li­ser votre nom…

J’ai eu, pen­dant pra­ti­que­ment un an, des huis­siers der­rière moi en per­ma­nence, pour voir si je n’uti­li­sais pas mon nom. Ce­la a fait du bruit quand j’ai été vi­rée. Jean-Charles de Cas­tel­ba­jac m’a conviée pour la Fa­shion Week et les huis­siers étaient dans la salle. Ils étaient al­lés en ca­bine pour lui dire de ne pas me faire dé­fi­ler. Il les avait évi­dem­ment envoyés sur les roses. Je suis pas­sée sur le po­dium, tout le monde m’a ap­plau­die et les huis­siers sont par­tis. Sauf que dans la mode les in­ter­views se font à la fin. J’ai eu TF1, etc. Ce­la a été une guerre per­ma­nente. Quand je tra­vaillais pour Wol­ford, je ne pouvais pas non plus sor­tir sur le po­dium. Mais ils ne pou­vaient pas m’em­pê­cher de m’ap­pe­ler Chan­tal Tho­mass. D’autres comme Ch­ris­tian Lacroix l’ont vé­cu et ce n’est pas évident.

Vous êtes-vous dit à l’ époque que vendre son nom pou­vait si­gni­fier perdre son âme?

Oui, mais c’est tou­jours le cas. Quand je vais arrêter, et ce­la ne va pas tar­der, ce ne se­ra pas for­cé­ment très agréable de voir cette marque exis­ter sans moi. Le but est de me dire que j’ai créé quelque chose, qu’elle vive toute seule ce n’est pas plus mal.

Comme vous le di­siez, nom­breux sont ceux dans le monde de la mode à avoir été dé­pos­sé­dés de leur nom. Mais vous êtes l’ une des rares après 3 ans de con­ten­tieux à l’ avoir ré­cu­pé­ré. À quoi ce­la tient-il?

Ce­la tient à mon tem­pé­ra­ment, mais c’est aus­si que les gens m’aiment bien. J’ai un cô­té po­pu­laire, sym­pa­thique. Parce que j’ai eu des difficultés et que je m’en suis sor­tie. Comme eux, comme tout le monde. Je pense que c’est quelque chose qui plaît.

Ce n’ est pas la sym­pa­thie qui per­met de rem­por­ter une­ba­taille…

Après c’est une ques­tion de vo­lon­té. Je dois être… tê­tue !

Di­riez-vous qu’ il ne faut ja­mais aban­don­ner?

Ef­fec­ti­ve­ment. C’est de la vo­lon­té, de l’exi­gence. On passe de mau­vais mo­ments mais on conti­nue. Il faut al­ler au bout de ses convic­tions. J’ai la chance d’avoir une car­rière sur la­quelle je peux me re­tour­ner sans avoir honte de rien.

À la fin des an­nées 90, la marque re­joint le gi­ronde Dim(d’ abord pro­prié­té de Sa ra Lee Cor­po­ra­tion puis de SunCa pi talPartn ers viaDimB­randA pp a rel ), avant d’ être re­ven­due au Groupe Chant elle en 2011. Com­ment vit-on ces chan­ge­ments? Avez-vous l’ im­pres­sion d’ avoir sans cesse une épée de Dam oc lès au-des­sus­de­la­tête?

Dim c’était plu­tôt sym­pa mais dans ces gros groupes, on se re­vend. Lors­qu’ils ont été re­ven­dus à Sun Ca­pi­tal, le pré­sident a vi­si­té Les Ga­le­ries La­fayette. En pas­sant de­vant Chan­tal Tho­mass, il a fal­lu lui ex­pli­quer : “Ça c’est à vous”. Je suis al­lée le voir en lui disant : “Ven­dez, ça ne vous in­té­resse

pas !”. Au bout de 3 ans, ils ont ven­du à Chan­telle. En 10 ans de groupe Dim, j’ai vu pas­ser au moins 5 pré­si­dents. Tous les 2 ans, il y en a un nou­veau à qui il faut ra­con­ter son his­toire. Ce­la change tout le temps, c’est fa­ti­guant. Avec Chan­telle, j’étais contente car j’avais un pré­sident fa­mi­lial.

Vous­sen­tez-vou­sen­co­re­libre?

J’ai quand même un pré­sident. Nous par­lons et dé­ci­dons en­semble de toutes les col­la­bo­ra­tions que je fais. Il y a des choses pour les­quelles je dis “non” de moi-même car j’ai un res­pect énorme pour la marque.

Pou­vez-vous en­core pro­vo­quer? Et est-ce un ob­jec­tif?

Je ne suis pas sûre. Je cherche tou­jours à créer quelque chose qui n’a pas été fait. J’ai des codes de marque qui pe­tit à pe­tit se sont ins­tal­lés, les gens m’at­tendent aus­si beau­coup pour ces codes. Mais in­cons­ciem­ment, j’aime pro­vo­quer. Faire le Cra­zy Horse ( en 2016, le ca­ba­ret pa­ri­sien avait de­man­dé à la créa­trice de prendre la di­rec­tion ar­tis­tique du spec­tacle “Des­sous Des­sus”, ndlr) c’était un peu pro­vo­quant. En même temps, je m’en suis très bien sor­tie car elles étaient beau­coup plus ha­billées que d’ha­bi­tude. Je me suis bat­tue !

Qu’ est-ce qui vous a plu dans ce pro­jet?

Tra­vailler avec une pe­tite équipe. C’était vrai­ment : la di­rec­trice, le ré­gis­seur, le cho­ré­graphe, la di­rec­trice de bal­let, la cos­tu­mière. C’est quelque chose que je n’ai plus du tout dans tous ces grands groupes de­puis 30 ans. Chan­tal Tho­mass reste une pe­tite struc­ture au sein du Groupe Chan­telle mais c’est quand même une grosse ma­chine. Pen­dant 3 mois il y avait une es­pèce d’ex­ci­ta­tion. D’ailleurs, j’ai per­du 4 ki­los comme avant un dé­fi­lé.

Cette adré­na­line des dé­fi­lés, cette am­biance pour­tant am­biance pour­tant faite de stress et de fa­tigue, vous manque-t-elle?

Oui, ça m’a man­qué très long­temps. Après j’ai fi­ni par l’ou­blier. Mais le fait de faire le Cra­zy m’a re­don­né ce sen­ti­ment.

Di­riez-vous que vous êtes une am­bi­tieuse?

Je pense que oui. Je suis par­tie de rien et j’ai osé. J’avais en moi cette en­vie d’exis­ter, d’être re­con­nue !

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