– ANA­LYSE Éthio­pie, les pa­ra­doxes du « lion afri­cain »

Diplomatie - - Éditorial - Jean-Ni­co­las Bach

L’Éthio­pie a émer­gé comme une puis­sance conti­nen­tale cette der­nière dé­cen­nie, grâce à une crois­sance sou­te­nue, une ha­bile di­plo­ma­tie et l’une des meilleures ar­mées afri­caines. Dans un en­vi­ron­ne­ment ré­gio­nal qui reste in­stable et af­fec­té ré­cem­ment par les crises du Golfe, le ré­gime doit ce­pen­dant ra­pi­de­ment trou­ver une is­sue à la crise po­li­tique dans la­quelle il semble em­pê­tré.

Ces der­nières an­nées, par­ti­cu­liè­re­ment de­puis l’au­tomne 2015, l’Éthio­pie est se­couée par des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tions dont la vio­lence et la ré­pres­sion bru­tale ont à la fois ému et sur­pris ceux qui croyaient as­sis­ter à la nais­sance d’un « lion afri­cain » de­puis une dé­cen­nie. On a en ef­fet beau­coup loué la réus­site éthio­pienne et sa crois­sance (of­fi­cielle) à deux chiffres dans les an­nées 2010, sou­li­gnant ses avan­cées bien vi­sibles en ma­tière d’in­fra­struc­tures ou en­core sa ca­pa­ci­té à ti­rer la crois­sance de la sous-ré­gion. Ces avan­cées, par­fois qua­li­fiées de « grand bond en avant à l’éthio­pienne » (Alain Gas­con), sont d’ailleurs in­dé­niables. Mais der­rière l’en­goue­ment, d’au­cuns at­ten­daient avec pru­dence qu’on leur dé­montre non pas tant la vé­ra­ci­té des chiffres, mais plu­tôt la ca­pa­ci­té du ré­gime à re­le­ver le dé­fi de la re­struc­tu­ra­tion éco­no­mique à marche for­cée, et se de­man­daient si l’on avait af­faire à un « co­losse aux pieds d’ar­gile ». Les plus pru­dents dou­taient de la ca­pa­ci­té d’un ré­gime dé­pour­vu de toute pers­pec­tive d’ou­ver­ture po­li­tique à don­ner un tel élec­tro­choc au pays sans se brû­ler. Le contexte ré­gio­nal in­quié­tait aus­si, le de­ve­lop­men­tal state (1) à l’éthio­pienne de­vant se construire dans une ré­gion ex­trê­me­ment in­stable (conflits en So­ma­lie et au Sou­dan du Sud, et si­tua­tion de ni

guerre ni paix vis-à-vis de l’Éry­thrée). Mais, mal­gré ces dé­fis, Ad­dis-Abe­ba a su ha­bi­le­ment s’im­po­ser comme le par­te­naire des Oc­ci­den­taux, des pays du Golfe, de l’Asie, jus­qu’à de­ve­nir hé­gé­mo­nique au sein de la Corne de l’Afrique.

Cette nou­velle place, l’Éthio­pie l’a conquise dans le contexte glo­bal d’ef­fa­ce­ment pro­gres­sif, au fil des an­nées 1990, du pa­ra­digme dé­mo­cra­tique au pro­fit de la lutte an­ti­ter­ro­riste et de la sta­bi­li­té à tout prix. Le cas éthio­pien est en ce sens tout à fait ré­vé­la­teur d’une vue trop courte qui ou­blie que la dé­sta­bi­li­sa­tion du ré­gime vien­dra de l’in­té­rieur et non d’ac­teurs ex­té­rieurs – comme vou­drait le faire croire la pro­pa­gande gou­ver­ne­men­tale. Pré­ci­sé­ment, le co­losse au­to­ri­taire est au­jourd’hui confron­té aux consé­quences de la vio­lence po­li­tique qu’il pro­duit de­puis l’ins­tal­la­tion du ré­gime en 19911995. Comme le laisse pen­ser son pen­chant pour la ré­pres­sion d’am­pleur de­puis trois ans, le par­ti au pou­voir, l’Ethio­pian People Re­vo­lu­tio­na­ry De­mo­cra­tic Front (EPRDF), semble dé­mu­ni au mo­ment d’af­fron­ter ses contra­dic­tions pro­fondes. Le dé­ve­lop­pe­ment qui suit re­vient sur cette mise à nu du ca­rac­tère au­to­ri­taire d’un ré­gime dont on at­ten­dait tant. Il s’agi­ra éga­le­ment d’ex­po­ser les po­li­tiques qui peuvent être por­tées au cré­dit du ré­gime et par les­quelles il s’est im­po­sé comme puis­sance ré­gio­nale. En­fin, nous abor­de­rons les dé­fis ré­gio­naux aux­quels doit ré­pondre cette Éthio­pie qui fas­cine et ef­fraie.

Une tra­jec­toire au­to­ri­taire

L’EPRDF prend le pou­voir en 1991 en ren­ver­sant la junte mi­li­taire de Men­gis­tu Hai­lé Ma­riam (1974-1991) et im­pose sans né­go­cia­tion sa concep­tion de l’État et de la na­tion éthio­pienne. Se­lon Meles Ze­na­wi (homme fort de l’EPRDF jus­qu’à son dé­cès en 2012) et son en­tou­rage, la seule is­sue au rè­gle­ment des conflits éthio­piens passe par la mise en place d’un sys­tème fé­dé­ral dé­mo­cra­tique au sein du­quel les « na­tions, na­tio­na­li­tés et peuples » se­ront non seule­ment re­pré­sen­tés, mais consti­tue­ront la nou­velle base de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique. Le nouveau ré­gime « ré­vo­lu­tion­naire dé­mo­cra­tique » et « eth­no­fé­dé­ral » se fonde for­mel­le­ment sur une nou­velle Consti­tu­tion (1995) qui ga­ran­tit les li­ber­tés fon­da­men­tales, le mul­ti­par­tisme et la te­nue d’élec­tions ré­gu­lières. C’est au­tour de cette concep­tion de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique que le cli­vage ma­jeur de la scène po­li­tique est au­jourd’hui dé­fi­ni (entre par­ti­sans du fé­dé­ra­lisme eth­nique et ses dé­trac­teurs). Le ré­gime est qui plus est mar­qué par l’ab­sence de « tran­si­tion » vers la dé­mo­cra­tie de­puis sa mise en place.

Les élec­tions gé­né­rales qui ont lieu tous les cinq ans de­puis 1995 confirment cette double tendance, à sa­voir la contes­ta­tion du ré­gime eth­no­fé­dé­ral lui-même et celle des pratiques au­to­ri­taires du pou­voir. Le sys­tème de par­tis re­flète d’ailleurs ces deux ten­dances face à l’EPRDF : d’une part, un en­semble de par­tis re­con­nais­sant le fé­dé­ra­lisme eth­nique, mais prô­nant sa dé­mo­cra­ti­sa­tion vé­ri­table et, d’autre part, un en­semble de par­tis pa­né­thio­piens fa­rou­che­ment op­po­sés à cet eth­no­na­tio­na­lisme qui condui­rait le pays à la bal­ka­ni­sa­tion. Après un cer­tain suc­cès de ces groupes d’op­po­si­tion en 2005 (où ils ob­tiennent ini­tia­le­ment près d’un tiers des sièges à la Chambre basse), l’EPRDF se lance dans une re­con­quête du pou­voir (quitte à user de la vio­lence) qui lui per­met d’ob­te­nir la qua­si-to­ta­li­té des 547 sièges de cette Chambre en 2010 (hor­mis un op­po­sant et un in­dé­pen­dant), puis 100 % des sièges en 2015 ! Le mes­sage ain­si lan­cé en po­li­tique in­terne comme à l’in­ter­na­tio­nal est on ne peut plus clair : l’EPRDF n’a ja­mais en­vi­sa­gé un quel­conque par­tage du pou­voir, et en­core moins une al­ter­nance (2).

Cet in­vrai­sem­blable ré­sul­tat ne sus­cite pas d’in­té­rêt vé­ri­table à l’in­ter­na­tio­nal (les yeux sont ri­vés sur d’autres crises au Moyen-Orient) et les condam­na­tions of­fi­cielles sont rares de la part des re­pré­sen­ta­tions di­plo­ma­tiques. Le gou­ver­ne­ment éthio­pien peut ain­si pour­suivre ses ar­res­ta­tions ar­bi­traires, en­fer­mer op­po­sants po­li­tiques et jour­na­listes, comp­tant sur la dis­cré­tion des chan­cel­le­ries qui pré­fèrent, à l’image des ÉTATSU­NIS, né­go­cier en pri­vé les li­bé­ra­tions des pri­son­niers d’opi­nion. Les par­tis d’op­po­si­tion sortent dé­chi­rés et ex­trê­me­ment af­fai­blis de ce der­nier épi­sode élec­to­ral (3). Quant à la « so­cié­té ci­vile » éthio­pienne, elle reste lar­ge­ment sous contrôle de l’EPRDF, no­tam­ment de­puis les lé­gis­la­tions coer­ci­tives mises en place au len­de­main des élec­tions de 2005.

Dans ce contexte, le mou­ve­ment d’une am­pleur et d’une du­rée in­édites qui frappe le pays à par­tir de no­vembre 2015 sur­prend donc les di­ri­geants éthio­piens qui, pris, semble-t-il, au dé­pour­vu, peinent dé­sor­mais à ca­cher la réa­li­té de ces pratiques bru­tales. Cette mobilisation est le re­flet d’un sen­ti­ment pro­fond d’in­jus­tice et de mar­gi­na­li­sa­tion éco­no­mique, po­li­tique et so­ciale d’une grande par­tie de la po­pu­la­tion, à la ville comme à la cam­pagne. Il faut néan­moins re­mon­ter à mai 2014 pour sai­sir ce qui ap­pa­raît comme un événement dé­clen­cheur

Cette nou­velle place, l’Éthio­pie l’a conquise dans le contexte glo­bal d’ef­fa­ce­ment pro­gres­sif, au fil des an­nées 1990, du pa­ra­digme dé­mo­cra­tique au pro­fit de la lutte an­ti­ter­ro­riste et de la sta­bi­li­té à tout prix.

ma­jeur (mais pas le seul), à sa­voir le plan d’ajus­te­ment ur­bain d’Ad­dis-Abe­ba (dit Mas­ter Plan). À l’an­nonce du Mas­ter Plan, qui pré­voit d’in­té­grer plu­sieurs mu­ni­ci­pa­li­tés au­tour de la ca­pi­tale, des groupes contes­ta­taires se réunissent dans des lo­ca­li­tés et des uni­ver­si­tés de la ré­gion Oro­mo. Les ma­ni­fes­ta­tions sont par­fois vio­lentes, et les forces de sé­cu­ri­té ré­pliquent sé­vè­re­ment (une soixan­taine de morts se­lon les lea­ders d’op­po­si­tion et plu­sieurs cen­taines d’ar­res­ta­tions).

L’EPRDF fait marche ar­rière le temps des élec­tions de mai 2015, mais re­lance le pro­jet sans concer­ta­tion au len­de­main de sa vic­toire élec­to­rale. La vi­site d’une dé­lé­ga­tion d’of­fi­ciels ar­ri­vant d’Ad­dis-Abe­ba dans la pe­tite ville de Guin­chi, en no­vembre 2015, est l’un des évé­ne­ments qui mettent le feu aux poudres. Les ha­bi­tants y viennent à leur ren­contre et pro­testent contre les pro­jets d’in­ves­tis­se­ment et les ré­qui­si­tions fon­cières que ceux-ci sont ve­nus pla­ni­fier. La po­lice manque de sang-froid, tire sur la foule, et fait plu­sieurs di­zaines de morts. Cette manifestation n’est pas iso­lée (4) et doit être si­tuée dans une sé­rie de mo­bi­li­sa­tions qui ap­pa­raissent a prio­ri spon­ta­nées (5). Par­mi celles-ci, il faut no­ter la mon­tée de ten­sions dans la ré­gion Am­ha­ra et, sur­tout, les ap­pels à l’éta­blis­se­ment d’une al­liance entre les deux groupes les plus puis­sants et les mieux struc­tu­rés po­li­ti­que­ment, à sa­voir les Oro­mos et les Am­ha­ras (res­pec­ti­ve­ment en­vi­ron 35 % et 25 % de la po­pu­la­tion se­lon le recensement of­fi­ciel de 2007) face à l’EPRDF – sans se res­treindre bien en­ten­du à une lec­ture eth­nique de ces évé­ne­ments. No­tons en­fin l’événement tra­gique sur­ve­nu dans la ville oro­mo de Bi­shof­tu (au centre du pays) à l’oc­ca­sion d’une cé­lé­bra­tion re­li­gieuse re­grou­pant plu­sieurs di­zaines de mil­liers de per­sonnes, le 2 oc­tobre 2016. La cé­ré­mo­nie est uti­li­sée par cer­tains groupes pour ex­pri­mer des slo­gans an­ti­gou­ver­ne­men­taux. La ten­sion monte, et les forces de sé­cu­ri­té tirent en l’air et font usage de gaz pour dis­per­ser la foule, dont le mou­ve­ment fait des di­zaines de morts. La si­tua­tion dé­gé­nère : des di­zaines de sites éco­no­miques (130 se­lon le gou­ver­ne­ment, dont des ex­ploi­ta­tions hor­ti­coles, des ci­men­te­ries, ou des fermes d’État), gou­ver­ne­men­taux et étran­gers, sont pris pour cible et de nom­breux ma­té­riels sont dé­truits (6) pen­dant « cinq jours de rage ». L’état d’ur­gence est dé­cré­té le 9 oc­tobre pour une du­rée de six mois – pro­lon­gé de quatre mois fin mars 2017, il est fi­na­le­ment le­vé le 4 août.

L’ar­mée a été lar­ge­ment mo­bi­li­sée dans cette crise, dé­mon­trant la te­nace im­pli­ca­tion mi­li­taire dans la sphère po­li­tique. Les camps mi­li­taires ré­par­tis sur les ter­ri­toires ont d’ailleurs per­mis d’« ac­cueillir » des di­zaines de mil­liers de pri­son­niers du­rant plu­sieurs mois, à l’abri des re­gards des mé­dias et ONG. En ef­fet, les forces de dé­fense de­meurent l’une des branches les mieux struc­tu­rées du pou­voir, contrô­lées lar­ge­ment par des élites de la ré­gion du Ti­gray, si­tuée dans l’ex­trême nord du pays (membres de la branche ti­gréenne de l’EPRDF, coeur du pou­voir), et ados­sées à un com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel de­ve­nu ex­trê­me­ment puis­sant, METEC (Me­tals and En­ge­nee­ring Cor­po­ra­tion). Les élec­tions de 2015 et les évé­ne­ments qui ont suivi montrent que la dé­mo­cra­ti­sa­tion de­vra attendre.

Un am­bi­tieux pro­jet aux ra­mi­fi­ca­tions ré­gio­nales

Au len­de­main des élec­tions de 2005, le gou­ver­ne­ment éthio­pien avait com­pris qu’il était urgent de re­cons­truire sa lé­gi­ti­mi­té et de conso­li­der son pou­voir. Le pro­jet de « re­nou­veau » po­li­ti­co-idéo­lo­gique, lan­cé par Meles Ze­na­wi les an­nées pré­cé­dentes, s’ac­cé­lère alors pour por­ter la re­nais­sance éthio­pienne : celle-ci n’est pas seule­ment na­tio­nale (les « na­tions, na­tio­na­li­tés et peuples » doivent s’éman­ci­per à l’in­té­rieur d’une grande Éthio­pie unie et so­li­daire), mais sur­tout éco­no­mique. C’est ain­si qu’est dé­fi­ni et mis en oeuvre le de­mo­cra­tic de­ve­lop­men­tal state théo­ri­sé par l’an­cien Pre­mier mi­nistre lui­même et ins­pi­ré des suc­cès éco­no­miques asia­tiques. Le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et l’in­ser­tion in­ter­na­tio­nale du pays dans l’éco­no­mie de mar­ché sont dé­sor­mais pré­sen­tés comme une « ques­tion de vie ou de mort ». La dé­mo­cra­tie ré­vo­lu­tion­naire de l’EPRDF est ain­si pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cée par le dé­ve­lop­pe­ment à tout prix, au­quel la po­pu­la­tion tout en­tière est te­nue de contri­buer, seule so­lu­tion pour faire en­trer l’éco­no­mie éthio­pienne, à l’ho­ri­zon 2025, dans le groupe des pays à re­ve­nu in­ter­mé­diaire. Le dis­cours et la pratique n’en

Le mou­ve­ment d’une am­pleur et d’une du­rée in­édites qui frappe le pays à par­tir de no­vembre 2015 est le re­flet d’un sen­ti­ment pro­fond d’in­jus­tice et de mar­gi­na­li­sa­tion éco­no­mique, po­li­tique et so­ciale d’une grande par­tie de la po­pu­la­tion.

sont pas moins au­to­ri­taires (7). Les « traîtres » et les « pro­fi­teurs » qui ne mettent pas leur réus­site au ser­vice du col­lec­tif se­ront sé­vè­re­ment pu­nis.

Le gou­ver­ne­ment compte en par­tie sur l’at­trac­ti­vi­té d’une main-d’oeuvre éthio­pienne à faible coût (des en­tre­prises étran­gères, comme H&M, ont dé­jà ins­tal­lé des usines dans le pays), mais le plan est plus glo­bal : il s’agit d’en­tre­prendre une vaste re­struc­tu­ra­tion de l’éco­no­mie, en­core lar­ge­ment dé­pen­dante de l’agri­cul­ture, en dé­ve­lop­pant l’in­dus­trie et les ser­vices. L’éco­no­mie reste di­ri­gée par l’État, et le sec­teur pri­vé orien­té par le gou­ver­ne­ment. Du­rant le pre­mier plan quin­quen­nal d’am­pleur (2010-2015), la crois­sance est ti­rée de fa­çon spec­ta­cu­laire par la construc­tion des in­fra­struc­tures (ponts et routes no­tam­ment). De gi­gan­tesques chan­tiers d’ir­ri­ga­tion sont lan­cés, comme en ré­gion Afar (nord-est) où les plan­ta­tions de canne à sucre doivent per­mettre d’ex­por­ter sucre et étha­nol. Par­mi les pro­jets de­ve­nus de vé­ri­tables vi­trines de la réus­site éthio­pienne, men­tion­nons aus­si la ré­ha­bi­li­ta­tion de la ligne de che­min de fer entre Ad­dis-Abe­ba et Dji­bou­ti, la mise en ser­vice ré­cente du tram­way tra­ver­sant la ca­pi­tale du nord au sud et d’est en ouest, ou en­core la mise en ser­vice de l’au­to­route jus­qu’à Ada­ma (au centre).

Par­mi les « mé­ga­pro­jets », il faut bien sûr ci­ter l’am­bi­tieuse construc­tion d’un vaste ré­seau de barrages hy­dro­élec­triques à l’échelle du ter­ri­toire, dont le plus cé­lèbre est le Grand Ethio­pian Re­nais­sance Dam. Ce bar­rage, construit sur fonds éthio­piens ex­clu­si­ve­ment, est opé­ré par la com­pa­gnie ita­lienne Sa­li­ni (la com­pa­gnie fran­çaise Alstom a com­men­cé à li­vrer ses tur­bines). Il de­vrait pro­duire de l’élec­tri­ci­té à par­tir de 2018 pour mon­ter en­suite en puis­sance vers sa ca­pa­ci­té maxi­male de 6000 mé­ga­watts par an. Un pro­jet qui n’est pas seule­ment symp­to­ma­tique des vi­sions de gran­deur du gou­ver­ne­ment éthio­pien, mais aus­si de leurs im­pli­ca­tions ré­gio­nales. En ef­fet, le pro­jet éthio­pien, dont la construc­tion a dé­bu­té en 2011, va à l’en­contre des trai­tés his­to­riques sur le Nil (1929 et 1956) qui pro­té­geaient l’Égypte et le Sou­dan de toute mo­di­fi­ca­tion du dé­bit des eaux du Nil. Mal­gré les mises en garde égyp­tiennes, le gou­ver­ne­ment éthio­pien a pour­sui­vi les tra­vaux. Après de vives ten­sions di­plo­ma­tiques, l’Éthio­pie, le Sou­dan et l’Égypte ont si­gné une dé­cla­ra­tion de prin­cipe le 23 mars 2015 et ont char­gé, l’an­née sui­vante, une en­tre­prise fran­çaise (BRLi) de ré­di­ger un rap­port sur les ef­fets de cet amé­na­ge­ment dans les trois pays concer­nés (rap­port en cours de ré­dac­tion). Le bar­rage de la Re­nais­sance et les ré­ali­gne­ments di­plo­ma­tiques qu’il en­gendre sont ré­vé­la­teurs des évo­lu­tions des rap­ports de force entre les États de la ré­gion. Le fait que le Sou­dan s’aligne pro­gres­si­ve­ment sur la ligne éthio­pienne de­puis 2012 illustre la ca­pa­ci­té qu’a au­jourd’hui l’Éthio­pie à s’y im­po­ser comme hé­gé­mon. Le bar­rage de la Re­nais­sance est moins un ou­til qu’un in­dice : l’Égypte, en crise po­li­tique pro­fonde de­puis la ré­volte de 2011 et la chute de Hos­ni Mou­ba­rak, a per­du sa pré­va­lence sur le Nil, alors que l’Éthio­pie, por­tée par une éco­no­mie flo­ris­sante et un sou­tien in­ter­na­tio­nal in­dé­fec­tible en rai­son de ses en­ga­ge­ments, no­tam­ment dans la lutte an­ti­ter­ro­riste, conso­lide sa place pri­vi­lé­giée de ca­pi­tale afri­caine (8).

Conso­li­der sa po­si­tion dans une ré­gion in­stable

Le pro­jet de de­ve­lop­men­tal state éthio­pien im­pli­quait dès ses ori­gines le main­tien d’un in­ves­tis­se­ment si­gni­fi­ca­tif dans une des ré­gions les plus in­stables du globe. Les re­la­tions avec Dji­bou­ti, port d’ac­cès pri­vi­lé­gié de l’Éthio­pie, ont no­tam­ment été ren­for­cées de fa­çon ex­trê­me­ment im­por­tante ces der­nières an­nées. L’Éthio­pie livre dé­jà de l’élec­tri­ci­té à Dji­bou­ti, ac­com­pa­gnée d’eau à titre gra­cieux. L’ar­mée de­vait quant à elle ga­ran­tir le bon dé­rou­le­ment de ces pro­jets am­bi­tieux. L’Éthio­pie a ain­si mul­ti­plié les opé­ra­tions mi­li­taires, soit de fa­çon uni­la­té­rale, soit en par­ti­ci­pant à des opé­ra­tions mul­ti­la­té­rales sous man­dats de l’Union afri­caine et de l’ONU. L’ar­mée éthio­pienne au­rait par ailleurs en­ga­gé en­vi­ron 4000 sol­dats en So­ma­lie, sans man­dat in­ter­na­tio­nal. De plus, elle contri­bue à la mis­sion de l’Union afri­caine dans ce même pays (AMISOM) de­puis jan­vier-fé­vrier 2014, pour un contin­gent de plus de 4000 sol­dats. Sous un man­dat hy­bride cette fois, l’Éthio­pie contri­bue à la force in­ter­na­tio­nale au Dar­four (UNAMID) à hau­teur d’en­vi­ron 2500 sol­dats. Les Éthio­piens four­nissent éga­le­ment la qua­si-to­ta­li­té du contin­gent de la mis­sion sous man­dat de l’ONU dans la ré­gion de l’Abyei (FISNUA), avec en­vi­ron 4500 Casques bleus. Plus lar­ge­ment, l’Éthio­pie a ré­cem­ment at­teint le rang de pre­mier contri­bu­teur aux opé­ra­tions de paix de l’ONU (9) – au­quel il faut ajou­ter les contin­gents éthio­piens dé­ployés sous man­dat de l’UA, soit en­vi­ron 4000 sol­dats.

En in­ves­tis­sant dans les pres­ti­gieuses opé­ra­tions de paix, Ad­dis-Abe­ba mise sur un ou­til di­plo­ma­tique pré­cieux, au même titre que son en­ga­ge­ment contre le ter­ro­risme – l’Éthio­pie est en­ga­gée contre les mou­ve­ments dits « is­la­mistes » en So­ma­lie de­puis les an­nées 1990. Ce sont d’ailleurs ces deux ar­gu­ments qui ont été mar­te­lés (par les par­te­naires oc­ci­den­taux

Le bar­rage de la Re­nais­sance et les ré­ali­gne­ments di­plo­ma­tiques qu’il en­gendre sont ré­vé­la­teurs des évo­lu­tions des rap­ports de force entre les États de la ré­gion.

éga­le­ment, dont la France) au mo­ment de sou­te­nir la can­di­da­ture éthio­pienne à l’ob­ten­tion d’un siège de membre non per­ma­nent au Con­seil de sé­cu­ri­té de l’ONU en 2016. Ce­pen­dant, la po­si­tion de l’Éthio­pie dans la ré­gion reste pré­caire, pour les rai­sons po­li­tiques in­ternes évo­quées plus haut, de même qu’en rai­son des évé­ne­ments ré­cents qui pour­raient non pas cham­bou­ler tous ses pro­jets, mais la pous­ser à re­voir ses am­bi­tions. La po­li­tique éthio­pienne a par exemple mon­tré ses li­mites au Sou­dan du Sud, où elle n’est pas par­ve­nue à im­po­ser la paix, et en So­ma­lie, où le pré­sident Far­ma­jo élu en fé­vrier 2017 n’était pas « son » can­di­dat (10) – l’Éthio­pie n’au­rait d’ailleurs que peu ap­pré­cié le fait que ce­lui-ci se rende en vi­site of­fi­cielle en Tur­quie et en Ara­bie saou­dite avant de ve­nir à Ad­dis-Abe­ba.

Ce sont pré­ci­sé­ment les liens avec le Moyen-Orient et les pays du Golfe qui pour­raient im­pul­ser un chan­ge­ment dans la ré­gion. Dans la conti­nui­té des « ré­voltes arabes », la guerre au Yé­men y a bou­le­ver­sé les al­liances : Khar­toum a rom­pu en 2016 ses re­la­tions avec l’Iran pour se tour­ner vers la coa­li­tion me­née par l’Ara­bie saou­dite et en­voyer des troupes lut­ter contre les Hou­tis au Yé­men ; l’Éry­thrée a éga­le­ment tour­né le dos à l’Iran pour per­mettre aux troupes et à l’avia­tion saou­dites et émi­ra­ties d’opé­rer de­puis ses côtes ; de plus, les Émi­rats arabes unis ont ob­te­nu, via Du­bai Wolrd Port, la conces­sion du port de Ber­be­ra au So­ma­li­land.

Ces évo­lu­tions ré­centes sont en par­tie liées aux luttes d’in­fluence que se livrent les pays du Golfe (avec la mise à l’amende du Qa­tar de­puis juin 2017). L’Éthio­pie peine à prendre po­si­tion et joue pour l’ins­tant l’at­ten­tisme, ce que n’était pas en po­si­tion de faire le gou­ver­ne­ment so­ma­lien, som­mé de prendre clai­re­ment po­si­tion en fa­veur du camp por­té par l’Ara­bie saou­dite et les Émi­rats arabes unis. De plus, avec l’uti­li­sa­tion des bases éry­thréennes par les ar­mées saou­diennes et émi­ra­ties pour in­ter­ve­nir dans la crise au Yé­men, Ad­dis-Abe­ba court éga­le­ment le risque de voir l’Éry­thrée ré­in­té­grée dans les af­faires de la ré­gion, alors qu’elle a tout mis en oeuvre pour la mar­gi­na­li­ser de­puis près de vingt ans. Avec un suc­cès cer­tain d’ailleurs. La crise in­terne ma­jeure à la­quelle l’EPRDF est au­jourd’hui confron­té montre que le ré­gime conserve de puis­sants moyens de coer­ci­tion tout en dé­voi­lant la fra­gi­li­té de la lé­gi­ti­mi­té des gou­ver­nants. Elle rap­pelle aus­si le rôle ma­jeur de l’ar­mée, non seule­ment à l’ex­té­rieur, mais aus­si à l’in­té­rieur du pays. À cette crise se su­per­pose une re­dé­fi­ni­tion des al­liances ré­gio­nales dans la­quelle l’Éthio­pie de­vra lou­voyer avec agi­li­té si elle en­tend conser­ver sa place hé­gé­mo­nique dans la Corne de l’Afrique. Il y a peu de rai­sons de croire qu’elle perde à court terme cette place pri­vi­lé­giée, à moins que le gou­ver­ne­ment conti­nue d’igno­rer les mou­ve­ments de mé­con­ten­te­ment crois­sants qui se­couent le pays de­puis quelques an­nées.

L’Égypte, en crise po­li­tique pro­fonde de­puis la ré­volte de 2011 et la chute de Hos­ni Mou­ba­rak, a per­du sa pré­va­lence sur le Nil, alors que l’Éthio­pie, por­tée par une éco­no­mie flo­ris­sante et un sou­tien in­ter­na­tio­nal in­dé­fec­tible conso­lide sa place pri­vi­lé­giée de ca­pi­tale afri­caine.

Pho­to ci-des­sus :Mu­la­tu Tes­home, pré­sident de l’Éthio­pie de­puis oc­tobre 2013. À l’ins­tar de ses pré­dé­ces­seurs, il ap­par­tient à com­mu­nau­té oro­mo, mais, en pratique, son rôle reste lar­ge­ment ho­no­ri­fique. L’au­to­ri­té réelle re­pose entre les mains du Pre­mier mi­nistre, Hai­le­ma­riam De­sa­le­gn, en fonc­tion de­puis août 2012 et membre de l’eth­nie wo­lai­ta (de confes­sion ma­jo­ri­tai­re­ment pro­tes­tante). La toute-puis­sante coa­li­tion au pou­voir, l’EPRDF, dont Hai­le­ma­riam De­sa­le­gn est le pré­sident de­puis le dé­cès de Meles Ze­na­wi, homme fort ayant ver­rouillé l’es­pace po­li­tique et so­cial, dé­tient une écra­sante ma­jo­ri­té au Par­le­ment, après avoir rem­por­té 499 des 547 sièges lors des lé­gis­la­tives de 2015. (© USAID)

Pho­to ci-des­sus :Réuni en ses­sion ex­tra­or­di­naire, le Par­le­ment éthio­pien a vo­té, le 4 août 2017, la le­vée de l’état d’ur­gence ins­tau­ré le 9 oc­tobre 2016 pour faire face à la contes­ta­tion des Oro­mos et Am­ha­ras, les deux prin­ci­pales eth­nies du pays qui re­pré­sentent 60 % de la po­pu­la­tion éthio­pienne. Ils ac­cusent le gou­ver­ne­ment d’ex­pro­prier leurs terres et de fa­vo­ri­ser les Ti­gréens, l’eth­nie dont sont is­sus la plu­part des di­ri­geants, sou­vent ac­cu­sée de mo­no­po­li­ser les postes clés alors qu’elle ne re­pré­sente que 6 % de la po­pu­la­tion. De­puis le ren­ver­se­ment de la dic­ta­ture mi­li­taire du co­lo­nel Haile Ma­riam, l’Éthio­pie a adop­té un sys­tème fé­dé­ral ba­sé sur l’eth­ni­ci­té. (© AFP/ Jose Cen­don)

Notes(1) L’État dé­ve­lop­pe­men­ta­liste (ou dé­ve­lop­peur, se­lon les tra­duc­tions) est fon­dé sur l’idée d’un dé­ve­lop­pe­ment sou­te­nu et conduit par un ré­gime di­ri­giste. Meles Ze­na­wi, Pre­mier mi­nistre de 1995 à2012, s’est ins­pi­ré des « dra­gons » asia­tiques pour construire le mo­dèle éthio­pien et le lan­cer avec le pre­mier chan­tier quin­quen­nal entre 2010 et 2015. Il s’agit à terme de re­struc­tu­rer l’éco­no­mie du pays (en in­dus­tria­li­sant et en dé­ve­lop­pant les ser­vices) et de re­joindre d’ici à 2025 le groupe des États à re­ve­nu in­ter­mé­diaire.(2) Voir Jon Ab­bink, « Pa­ra­doxes of elec­to­ral au­tho­ri­ta­ria­nism: the2015 Ethio­pian elec­tions as he­ge­mo­nic per­for­mance », Jour­nal of Con­tem­po­ra­ry Afri­can Stu­dies, 35:3, 2017, p. 303-323.(3) Voir Jean-Ni­co­las Bach, « Les élec­tions éthio­piennes de2015 : un drame en trois actes pour l’op­po­si­tion li­bé­rale mul­ti­na­tio­nale », Cri­tique in­ter­na­tio­nale, juillet-sep­tembre 2017.(4) Voir Jeanne Ais­serge, « Les mo­bi­li­sa­tions éthio­piennes de­puis les élec­tions de 2015 », Ob­ser­va­toire de l’Afrique de l’Est, Note 2, juillet 2017.(5) Se­lon les cas, des groupes struc­tu­rés au­raient in­ci­té et ar­mé cer­tains ma­ni­fes­tants.(6) Les ma­ni­fes­ta­tions ont pris le nom de « Oro­mo Pro­test » de­puis no­vembre 2015. Les vi­déos té­moi­gnant de réactions ex­trê­me­ment vio­lentes des forces de sé­cu­ri­té, d’hu­mi­lia­tions et de nom­breux abus cir­culent sur la « toile ». Voir Hu­man Rights Watch : https:// www.hrw.org/re­port/2016/06/15/such-bru­tal-cra­ck­down/ killings-and-ar­rests-res­ponse-ethio­pias-oro­mo-pro­tests.(7) Voir le dos­sier de la re­vue Po­li­tique afri­caine, « L’Éthio­pie après Meles », no 142, juin 2016, sous la di­rec­tion de Jean-Ni­co­las Bach.(8) Rap­pe­lons que le siège de l’Union afri­caine se trouve à Ad­dis-Abe­ba, hé­ber­gé dans un im­meuble flam­bant neuf of­fert par le gou­ver­ne­ment chi­nois et inau­gu­ré en jan­vier 2012.(9) Avec une contri­bu­tion de 8229 per­son­nels (po­lice, ex­perts, of­fi­ciers, sol­dats), http://www.un.org/en/pea­ce­kee­ping/contri­bu­tors/2017/ may17_2.pdf, mis à jour le 31 mai 2017, consul­té le 14 juillet 2017. (10) Ro­land Mar­chal, « Une élec­tion so­ma­lienne », Ob­ser­va­toire de l’Afrique de l’Est, Note 1, avril 2017, http://www.scien­cespo. fr/ce­ri/fr/content/ob­ser­va­toire-de-l-afrique-de-l-est

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