– ANA­LYSE L’Uru­guay et la gauche tran­quille

Diplomatie - - Éditorial - Germán Clu­low

Contrai­re­ment à la plu­part des mou­ve­ments de gauche la­ti­noa­mé­ri­cains, ac­tuel­le­ment à la peine, le Frente Am­plio, sur­pre­nante union pé­renne de toutes les gauches, di­rige l’Uru­guay de­puis 2004 dans le res­pect des ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques, grâce sans doute, et pa­ra­doxa­le­ment, à un cer­tain conser­va­tisme.

Tous les éco­liers uru­guayens ap­prennent, dès leur plus jeune âge, que le pays est une pe­nilla­nu­ra sua­ve­mente on­du­la­da (« pé­né­plaine lé­gè­re­ment on­du­lée », af­fir­ma­tion en soi re­don­dante !). Ce constat, qui fait état d’une to­po­gra­phie morne et aux ac­ci­dents pré­vi­sibles, pour­rait bien s’ap­pli­quer à la vie po­li­tique uru­guayenne. Là où cer­tains voient la dé­fense des valeurs dé­mo­cra­tiques, un es­prit de mo­dé­ra­tion et de to­lé­rance, ain­si que la vo­lon­té de trou­ver des com­pro­mis comme pi­liers de la so­cié­té, d’autres voient l’in­dif­fé­rence et l’abou­lie, le conser­va­tisme po­li­tique, le dog­ma­tisme idéo­lo­gique et la pa­resse in­tel­lec­tuelle. Non, les chan­ge­ments po­li­tiques et so­ciaux en Uru­guay ne se­ront ja­mais ni ra­di­caux, ni abrupts, ni (très) vio­lents. La conquête par la gauche des res­pon­sa­bi­li­tés de l’État en 2004 ne peut être at­tri­buée uni­que­ment à un ef­fet de conta­gion idéo­lo­gique dans la ré­gion, ni ex­pli­quée en tant que cou­rant ré­for­miste en contraste mar­qué face aux « po­li­tiques néo­li­bé­rales » des an­nées 1990, ni même comme mou­ve­ment de contes­ta­tion so­ciale ré­sul­tant de la crise éco­no­mique de 2002. Si tous ces fac­teurs ont certes joué un rôle, le triomphe de la gauche à l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2004 cor­res­pond avant tout à un long pro­ces­sus de trans­for­ma­tion com­men­cé au dé­but des an­nées 1960 qui condui­ra au ré­ali­gne­ment des pré­fé­rences par­ti­sanes et à la mo­di­fi­ca­tion pro­fonde du sys­tème de par­tis. C’est cette lente mais pé­renne mo­di­fi­ca­tion du pa­no­ra­ma po­li­tique qui contri­bue à ex­pli­quer pour­quoi, plus de 13 ans après son ar­ri­vée au pou­voir, la gauche uru­guayenne reste l’une des forces po­li­tiques les plus stables et so­cia­le­ment an­crées de l’Amé­rique du Sud.

La conquête gra­duelle des es­paces po­li­tiques par la gauche uru­guayenne peut trou­ver son exé­gèse dans trois phé­no-

mènes dis­tincts, mais néan­moins im­bri­qués, ap­pa­rus à par­tir des an­nées 1960. En pre­mier lieu, le dé­li­te­ment pro­gres­sif de l’État pro­vi­dence (l’un des plus an­ciens et au­da­cieux du con­tinent, dé­ve­lop­pé au dé­but du XXe siècle), qui jusque-là avait joué un rôle ré­for­ma­teur, re­dis­tri­bu­teur et in­ter­ven­tion­niste, a af­fai­bli le pou­voir de re­dis­tri­bu­tion et de co­op­ta­tion des par­tis tra­di­tion­nels. Deuxiè­me­ment, une crise de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique a com­men­cé à éro­der l’his­to­rique sys­tème bi­par­ti­san fon­dé sur l’op­po­si­tion entre le Par­ti­do Co­lo­ra­do (PC), tra­di­tion­nel dé­fen­seur des in­té­rêts ur­bains et cen­tra­li­sa­teurs, et le Par­ti­do Na­cio­nal (PN), pa­la­din des in­té­rêts agraires et criol­los (na­tifs). Cette crise de la re­pré­sen­ta­tion prit la forme d’une de­mande crois­sante d’in­clu­sion de la part des nou­velles forces de gauche. En­fin, les pul­sions au­to­ri­taires aux­quelles les ré­gimes po­li­tiques de la ré­gion suc­com­bèrent per­mirent à la gauche d’ac­qué­rir ses lettres de no­blesse en tant que force de ré­sis­tance face aux au­to­ri­ta­rismes de droite. Ce der­nier point est pro­ba­ble­ment l’un des hé­ri­tages mar­quants de la dic­ta­ture uru­guayenne (1973-1985). Alors que la « sé­di­tion gau­chiste » ne re­pré­sen­ta pas de réel dan­ger pour le gou­ver­ne­ment de fac­to, la pro­pa­ga­tion de la doc­trine amé­ri­caine de « Sé­cu­ri­té na­tio­nale », la dé­non­cia­tion des dan­gers du mar­xisme par les mi­li­taires uru­guayens ain­si que l’em­pri­son­ne­ment ou l’exil for­cé de ses prin­ci­paux lea­ders contri­buèrent à « glo­ri­fier », en par­ti­cu­lier lors du re­tour dé­mo­cra­tique, la gauche uru­guayenne. Sur ce point, le Frente Am­plio (FA) a tou­jours été très ha­bile pour construire une nar­ra­tion fon­dée sur la ré­sis­tance, le sa­cri­fice et l’in­tran­si­geance face aux ex­cès et aux vio­la­tions de la dic­ta­ture. S’il fal­lait une preuve de la glo­ri­fi­ca­tion de ce « pas­sé de lutte », il suf­fit d’ob­ser­ver la place que les ex- tu­pa­ma­ros (« gué­rille­ros ») ont en­core au FA. Le plus cé­lèbre et cha­ris­ma­tique de tous est Jo­sé « Pepe » Mu­ji­ca, pré­sident de l’Uru­guay entre 2009 et 2014.

La ré­forme consti­tu­tion­nelle de 1996 et la fin du bi­par­tisme

La mon­tée de la gauche en Uru­guay a donc été tout sauf ful­gu­rante. Dé­jà pré­sente en 1960, avec moins de 10 % de sou­tien élec­to­ral, elle a fait sa pre­mière per­cée lors du scru­tin de 1971 avec le FA (créé quelques mois plus tôt et re­grou­pant le Par­ti so­cia­liste, le Par­ti dé­mo­crate ch­ré­tien et le Par­ti com­mu­niste), qui ob­tint plus de 18 % des suf­frages. 1971 marque le dé­but de la fin du tra­di­tion­nel sys­tème bi­par­ti­san. La dic­ta­ture uru­guayenne fut pa­ra­doxale, si on la com­pare avec d’autres de la ré­gion, dans le sens où elle semble avoir « ge­lé » le sys­tème de par­tis et les forces po­li­tiques ma­jeures. La « pho­to » prise à la sor­tie de la dic­ta­ture semble se su­per­po­ser qua­si par­fai­te­ment avec le pa­no­ra­ma des élec­tions de 1971. À par­tir de 1985, le FA a pro­gres­sé de ma­nière constante lors de chaque élec­tion, ce qui a conduit les par­tis tra­di­tion­nels, en­core ma­jo­ri­taires, à ré­for­mer la Consti­tu­tion en 1996 afin de lui bar­rer la route. La ré­forme consti­tu­tion­nelle a pro­vo­qué deux chan­ge­ments im­por­tants du sys­tème élec­to­ral. Pre­miè­re­ment, on est pas­sé, pour les élec­tions pré­si­den­tielles, d’un sys­tème de ma­jo­ri­té simple à une ma­jo­ri­té ab­so­lue, avec un éven­tuel bal­lo­tage au se­cond tour entre les deux forces ayant ob­te­nu le plus de suf­frages. Deuxiè­me­ment, la ré­forme sup­prime l’his­to­rique Ley de Le­mas (« Loi des par­tis po­li­tiques ») qui per­met­tait le double vote si­mul­ta­né, c’est-à-dire qu’un même par­ti pou­vait pré­sen­ter plu­sieurs can­di­dats ou forces po­li­tiques ( su­ble­mas) aux élec­tions, toutes les voix des su­ble­mas se cu­mu­lant en fa­veur du par­ti prin­ci­pal. La Ley de Le­mas a eu un im­pact du­rable sur la na­ture et la struc­ture des par­tis po­li­tiques uru­guayens, en les pous­sant à se consti­tuer comme de larges fronts idéo­lo­giques et à vo­ca­tion ma­jo­ri­taire et gou­ver­ne­men­tale. Mais la ré­forme consti­tu­tion­nelle a mis fin aux mul­tiples can­di­da­tures au sein d’un même par­ti. La sé­lec­tion du can­di­dat pré­si­den­tiel s’ef­fec­tue do­ré­na­vant lors de pri­maires.

Dans les faits, la ré­forme élec­to­rale n’a pas ser­vi les des­seins des par­tis tra­di­tion­nels et n’a fait que re­tar­der le triomphe de la gauche. En re­vanche, elle a contri­bué à gom­mer pro­gres­si­ve­ment les dif­fé­rences his­to­riques et idéo­lo­giques entre les par­tis tra­di­tion­nels, qui sont de­ve­nus des al­liés de cir­cons­tance face au « péril » que re­pré­sen­tait le FA. Par ailleurs, elle a ren­for­cé la co­hé­sion et la dis­ci­pline du FA, qui a com­pris que, dans un scé­na­rio tri­par­tite avec un fort cli­vage gauche-droite, l’union de toutes les forces de gauche consti­tuait la meilleure voie pour vaincre une droite di­vi­sée. La crainte des par­tis tra­di­tion­nels était fon­dée. Le FA ob­tint, aux élec­tions dé­par­te­men­tales de 1989, son pre­mier grand suc­cès élec­to­ral en rem­por­tant la ca­pi­tale. De­puis, il n’a ja­mais per­du à Mon­te­vi­deo,

Le triomphe de la gauche à l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2004 cor­res­pond avant tout à un long pro­ces­sus de trans­for­ma­tion com­men­cé au dé­but des an­nées 1960.

dé­par­te­ment qui concentre en­vi­ron 50 % de la po­pu­la­tion du pays. Cette pre­mière preuve de sa ca­pa­ci­té à gou­ver­ner a non seule­ment per­mis à la gauche de s’af­fir­mer comme force po­li­tique in­con­tour­nable et gou­ver­ne­men­tale, mais a éga­le­ment pro­pul­sé sur le de­vant de la scène po­li­tique un cer­tain Ta­ba­ré Váz­quez, élu In­ten­dente (« maire ») de Mon­te­vi­deo en 1989. Il rem­por­te­ra plus tard, en 2004, les élec­tions na­tio­nales avec plus de 53 % des voix (au pre­mier tour), de­ve­nant ain­si le pre­mier pré­sident de gauche de l’Uru­guay.

La crise de 2002 et le ré­ali­gne­ment du sys­tème de par­tis

Entre 2000 et 2003, l’Uru­guay a tra­ver­sé l’une des pires crises éco­no­miques de son his­toire. Contrai­re­ment à ce qui s’est pas­sé dans d’autres pays de la ré­gion, celle-ci n’a pour­tant pas en­traî­né l’ef­fon­dre­ment du sys­tème de par­tis, mais a plu­tôt pous­sé à son terme la trans­for­ma­tion du pay­sage po­li­tique en cours de­puis des dé­cen­nies. Cette crise a eu plu­sieurs consé­quences. Pre­miè­re­ment, elle a contri­bué à di­vi­ser la so­cié­té uru­guayenne et à mar­quer un pro­fond cli­vage gauche-droite qui s’est main­te­nu jus­qu’à au­jourd’hui. Deuxiè­me­ment, elle a pro­vo­qué un re­cul sans pré­cé­dent du PC, au pou­voir de­puis 1994. Une part im­por­tante de son élec­to­rat a mi­gré vers le FA, une autre vers le PN. Troi­siè­me­ment, la crise a am­pli­fié l’écho dont bé­né­fi­ciait le dis­cours du FA, qui dé­non­çait de­puis des an­nées les « dé­rives du néo­li­bé­ra­lisme », la sou­mis­sion des par­tis tra­di­tion­nels au ca­pi­ta­lisme trans­na­tio­nal ain­si qu’au FMI et à la Banque mon­diale, les abus de l’oli­gar­chie bour­geoise, et tant d’autres laïus chers à la gauche la­ti­no-amé­ri­caine. Même si les causes de la crise éco­no­mique et po­li­tique de l’Uru­guay étaient bien plus com­plexes, ce dis­cours a sé­duit une part im­por­tante de l’élec­to­rat.

Se po­si­tion­nant comme par­ti ré­for­ma­teur, pro­gres­siste et dé­fen­seur des in­té­rêts du « pro­lé­ta­riat ur­bain », le FA s’est ap­pro­prié de fa­çon ma­gis­trale, au moins dans le dis­cours, l’hé­ri­tage batl­lis­ta – dé­ri­vé du nom de Jo­sé Batlle y Ordóñez, pré­sident du pays au dé­but du siècle, dont les ré­formes sont as­so­ciées, pour les Uru­guayens, à la nais­sance de l’État mo­derne, à la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir et au pro­grès so­cial. Le dis­cours des prin­ci­pales fi­gures du FA est, de­puis des an­nées, truf­fé de ré­fé­rences et al­lu­sions au Batl­lis­mo. Cette vic­toire idéo­lo­gique a d’ailleurs contri­bué à conso­li­der le rôle du FA comme prin­ci­pal par­ti ur­bain et dé­fen­seur des classes po­pu­laires. Quant aux Co­lo­ra­dos, une par­tie im­por­tante de leur ré­fé­ren­tiel idéo­lo­gique

La Ley de Le­mas a eu un im­pact du­rable sur la na­ture et la struc­ture des par­tis po­li­tiques uru­guayens, en les pous­sant à se consti­tuer comme de larges fronts idéo­lo­giques et à vo­ca­tion ma­jo­ri­taire et gou­ver­ne­men­tale.

a été « usur­pé » par le FA, et ils payent aus­si les consé­quences de la crise éco­no­mique de 2002. Le PN, en re­vanche, reste so­li­de­ment an­cré dans les dé­par­te­ments de l’in­té­rieur du pays où il est, his­to­ri­que­ment, la force do­mi­nante. Lors des der­nières élec­tions dé­par­te­men­tales de 2015, le FA est ar­ri­vé en tête dans 6 dé­par­te­ments (dont Mon­te­vi­deo et Ca­ne­lones, qui concentrent plus de 60 % de la po­pu­la­tion), le PN dans 12, et le PC dans un seul.

Les rai­sons du suc­cès

Ex­pli­quer le suc­cès de la gauche uru­guayenne et sa ré­si­lience n’est pas tâche fa­cile. Alors que d’autres ex­pé­riences « so­cia­listes » dans le sous-con­tinent ont fi­ni en crise éco­no­mique et po­li­tique (Ar­gen­tine, Bré­sil), vi­ré vers des ex­pé­riences an­ti­li­bé­rales (Équa­teur, Bo­li­vie) ou som­bré dans l’au­to­ri­ta­risme et la ré­pres­sion (Ve­ne­zue­la), la gauche uru­guayenne (ain­si que la chi­lienne) de­meure une force gou­ver­ne­men­tale stable et so­cia­le­ment an­crée. Il est im­pos­sible ici de poin­ter tous les fac­teurs fai­sant de l’exemple uru­guayen un cas unique dans la ré­gion. Les causes sont mul­tiples et pro­fondes. Cer­taines sont di­rec­te­ment at­tri­buables aux po­li­tiques du FA, d’autres aux er­re­ments de l’op­po­si­tion. Cer­taines sont conjonc­tu­relles, d’autres struc­tu­relles.

Le suc­cès éco­no­mique du FA ne fait pas de doute. Cer­tai­ne­ment in­fluen­cé par une conjonc­ture in­ter­na­tio­nale fa­vo­rable (baisse des hy­dro­car­bures, hausse des prix agri­coles, re­prise éco­no­mique dans les pays voi­sins), le PIB du pays a connu une crois­sance in­in­ter­rom­pue entre 2003 et 2015, avec une hausse moyenne de près de 6 % entre 2004 et 2011 (1). Le sa­laire réel a éga­le­ment aug­men­té, en moyenne de 4 % par an entre 2005 et 2015 (2), alors que le chô­mage, pour la pé­riode de 2006-2016, a été en moyenne de 7,6 % (3). Conjoin­te­ment aux bons chiffres de l’éco­no­mie, le FA a réus­si à dé­ve­lop­per des po­li­tiques re­dis­tri­bu­tives im­por­tantes, en par­ti­cu­lier vers les sec­teurs les plus tou­chés par la crise, tout en main­te­nant la dis­ci­pline fis­cale et l’équi­libre ma­croé­co­no­mique.

Ce « com­pro­mis » dé­note l’exis­tence d’une gauche plu­rielle, sou­vent en désac­cord, mais avec une dé­mar­ca­tion claire des rôles de chaque force po­li­tique et une très forte dis­ci­pline par­ti­sane. Le FA est com­po­sé de trois grandes ailes. L’ex­trême gauche est le cou­rant ma­jo­ri­taire au sein du par­ti, avec comme prin­ci­pale force po­li­tique le Mo­vi­mien­to de Par­ti­ci­pa­ción Po­pu­lar (MPP), qui re­groupe des fi­gures his­to­riques de la gauche ré­vo­lu­tion­naire, et dont le chef de file est Jo­sé Mu­ji­ca. Lors des der­nières élec­tions lé­gis­la­tives, le MPP a ob­te­nu 31,5 % des voix au sein du FA. Au centre, on trouve le Par­ti so­cia­liste, du pré­sident Váz­quez, force his­to­rique qui, bien que mi­no­ri­taire (12 %), a sou­vent un rôle mo­dé­ra­teur et de lea­der­ship ins­ti­tu­tion­nel. À « droite », le Frente Li­ber Se­re­gni, di­ri­gé par l’an­cien vice-pré­sident et ac­tuel mi­nistre de l’Éco­no­mie, Da­ni­lo As­to­ri, est com­po­sé de plu­sieurs forces à tendance li­bé­rale et prône la dis­ci­pline fis­cale et l’équi­libre bud­gé­taire. C’est cette der­nière force, mi­no­ri­taire elle aus­si, qui a tou­jours été char­gée de conduire l’éco­no­mie.

Il convient éga­le­ment de sou­li­gner l’im­por­tance de la base mi­li­tante du FA, très ac­tive et en­ga­gée. Les « co­mi­tés de base » sont la che­ville ou­vrière sur la­quelle le par­ti ar­ti­cule son im­por­tante ca­pa­ci­té de mobilisation et d’en­doc­tri­ne­ment. No­tons aus­si que le FA, en tant que force gou­ver­ne­men­tale, a mar­qué un fort re­tour au cor­po­ra­tisme d’État, à l’ex­pan­sion du

fonc­tion­na­riat (4) (en 2005, le nombre de fonc­tion­naires était de 231 270, contre 280 853 en 2013) et à la « co­op­ta­tion » syn­di­cale. Long­temps op­po­sés aux par­tis tra­di­tion­nels, les prin­ci­paux syn­di­cats uru­guayens ont bas­cu­lé, après 2004, dans une « ré­vé­rence uti­li­ta­riste » aux gou­ver­ne­ments du FA (nombre de lea­ders syn­di­caux sont en­suite de­ve­nus des cadres du FA). Le pays est ain­si re­tom­bé dans les pires dé­rives du clien­té­lisme d’État (clien­té­lisme que la gauche avait dé­non­cé pen­dant des dé­cen­nies). Ces po­li­tiques ex­pan­sives et cor­po­ra­tistes ont une in­fluence di­recte sur le sou­tien au FA et sur le « dis­cours de va­li­da­tion » des suc­cès de la gauche en Uru­guay, por­té prin­ci­pa­le­ment par les syn­di­cats. D’autres as­pects liés au sys­tème de par­tis et à la com­pé­ti­tion po­li­tique peuvent aus­si ex­pli­quer le suc­cès de la gauche. L’op­po­si­tion peine à se re­cons­truire. Le PN reste so­li­de­ment an­cré dans ses bas­tions agraires, mais a tou­jours du mal à per­cer dans les centres ur­bains. Le PC est en pleine dé­li­ques­cence, tra­ver­sant une pro­fonde crise idéo­lo­gique et de lea­der­ship. En outre, si la gauche uru­guayenne a réus­si quelque chose de très rare, à sa­voir l’union to­tale des forces po­li­tiques sous une même ban­nière, la droite reste di­vi­sée, et le trans­fert des voix entre for­ma­tions n’est pas au­to­ma­tique. La puis­sance du FA son uni­té et sa forte dis­ci­pline par­ti­sane, son en­ra­ci­ne­ment pro­fond et le haut ni­veau de fi­dé­li­té de ses élec­teurs en font une force po­li­tique re­dou­table. Les dif­fé­rents cou­rants po­li­tiques qui le com­posent sai­sissent par­fai­te­ment que toute ten­ta­tive de vie po­li­tique in­dé­pen­dante est sé­vè­re­ment pu­nie élec­to­ra­le­ment. La loyau­té pre­mière des élec­teurs de gauche va au par­ti, et non aux dif­fé­rentes fac­tions ou aux per­son­na­li­tés po­li­tiques, même dans un pays où le tro­pisme vers le cau­dillo (chef cha­ris­ma­tique) reste fort. Preuve en est que, de­puis 2004, le FA gra­vite tou­jours au­tour de 50 % de suf­frages, avec des can­di­dats pour­tant très dif­fé­rents comme Ta­ba­ré Váz­quez et Jo­sé Mu­ji­ca. Cette forte loyau­té par­ti­sane est en­core plus évi­dente dans la ca­pi­tale, où le FA gou­verne sans in­ter­rup­tion de­puis 25 ans, alors que sa ges­tion est for­te­ment dé­criée (aug­men­ta­tion des sa­laires des fonc­tion­naires, hausse des im­pôts lo­caux, grèves, pro­blèmes de sa­lu­bri­té, in­ef­fi­cience, etc.) par une ma­jo­ri­té de Mon­té­vi­déens.

Et main­te­nant ?

Tout n’est pas rose pour le FA. Le par­ti se­ra confron­té, à très court terme, à une im­por­tante crise de lea­der­ship, en par­ti­cu­lier lors des élec­tions de 2019. Le pré­sident Váz­quez ne peut se re­pré­sen­ter

Conjoin­te­ment aux bons chiffres de l’éco­no­mie, le FA a réus­si à dé­ve­lop­per des po­li­tiques re­dis­tri­bu­tives im­por­tantes, en par­ti­cu­lier vers les sec­teurs les plus tou­chés par la crise, tout en main­te­nant la dis­ci­pline fis­cale et l’équi­libre ma­croé­co­no­mique.

et les deux fi­gures les plus po­pu­laires, Jo­sé Mu­ji­ca et Da­ni­lo As­to­ri, au­ront res­pec­ti­ve­ment 84 et 79 ans. Les deux disent ne pas être in­té­res­sés par une can­di­da­ture – même s’il ne faut pas trop croire la pa­role des hommes po­li­tiques lors­qu’ils parlent de re­traite. Le FA est un par­ti do­mi­né par la vieille garde, et les fi­gures jeunes peinent à se faire une place. Le vice-pré­sident, Raúl Sen­dic, consi­dé­ré il y a quelques an­nées comme la « re­lève », est de­ve­nu ré­cem­ment une fi­gure nui­sible aux yeux de l’opi­nion pu­blique et cer­tai­ne­ment em­bar­ras­sante pour le FA, car il est im­pli­qué dans des scan­dales de faux di­plôme et de dé­penses com­pro­met­tantes. Ré­cem­ment, de fortes pres­sions et des dis­sen­sions se sont fait sen­tir à son su­jet au sein du FA, et sa dé­mis­sion n’est plus à ex­clure (5). Sans Jo­sé Mu­ji­ca ou Da­ni­lo As­to­ri, il n’est pas sûr que le FA puisse por­ter une can­di­da­ture suf­fi­sam­ment fé­dé­ra­trice pour rem­por­ter une qua­trième vic­toire consé­cu­tive. En outre, le ra­len­tis­se­ment de l’éco­no­mie ces der­nières an­nées, l’aug­men­ta­tion de la pres­sion fis­cale et du dé­fi­cit bud­gé­taire et une in­fla­tion non né­gli­geable (proche de 9 % en moyenne de­puis quatre ans (6)) rendent l’hy­po­thèse d’une vic­toire du FA, ou en tout cas l’ob­ten­tion de la ma­jo­ri­té par­le­men­taire, in­cer­taine.

Plus im­por­tant en­core, les ten­sions réelles qui existent au sein du FA quant au mo­dèle de so­cié­té vou­lu risquent de di­vi­ser en­core plus le par­ti, en par­ti­cu­lier dans un contexte de ra­len­tis­se­ment éco­no­mique. L’aile gauche vou­drait ap­pro­fon­dir les ré­formes so­ciales, ac­croître les dé­penses pu­bliques, le trans­fert de fonds vers les plus dé­mu­nis, et aug­men­ter en­core l’im­po­si­tion sur les sec­teurs « pri­vi­lé­giés », alors que l’aile droite prêche tou­jours la res­pon­sa­bi­li­té fis­cale et le contrôle des dé­penses pu­bliques ( même si le dé­fi­cit fis­cal

pour l’an­née 2016 a dé­pas­sé 4 % du PIB, une pre­mière de­puis 27 ans (7)). Reste à sa­voir com­ment cette lutte in­terne se­ra tran­chée dans la pers­pec­tive des pro­chaines élec­tions et du dé­ve­lop­pe­ment idéo­lo­gique fu­tur de la gauche uru­guayenne. Autre élé­ment qui di­vise le FA : la frac­ture entre « prag­ma­tiques » et « doc­tri­naires ». L’aile gauche du par­ti est tou­jours do­mi­née par de forts mar­queurs idéo­lo­giques et ré­fé­ren­tiels propres à la gauche la­ti­no-amé­ri­caine des an­nées 1950 et 1960, alors que le centre et la droite adoptent, no­tam­ment sur le plan éco­no­mique, une at­ti­tude plus prag­ma­tique. Ce point peut être illus­tré par deux exemples. Le pre­mier est la re­la­tion du FA avec le Ve­ne­zue­la. L’Uru­guay a été pen­dant long­temps l’un des rares sou­tiens de Ni­co­las Ma­du­ro en Amé­rique la­tine, et le seul au sein du MERCOSUR. Les ten­sions au sein du FA sont im­por­tantes à ce su­jet, et le si­lence et les mul­tiples volte-face du gou­ver­ne­ment quant aux exac­tions du ré­gime vé­né­zué­lien s’ex­pli­quaient avant tout par le sou­tien in­dé­fec­tible de l’ex­trême gauche, et de dif­fé­rents syn­di­cats, à la « ré­vo­lu­tion bo­li­va­rienne ». Ce­pen­dant, le 5 août 2017, le MERCOSUR a sus­pen­du in­dé­fi­ni­ment le Ve­ne­zue­la en ap­pli­quant le pro­to­cole d’Ushuaia et sa clause dé­mo­cra­tique, cette fois avec l’ac­cord de l’Uru­guay. Cette dé­ci­sion a mar­qué en­core plus la frac­ture au sein du FA : les com­mu­nistes et la liste 711 (du vice-pré­sident Sen­dic) ont re­nou­ve­lé leur sou­tien à Ni­co­las Ma­du­ro et condam­né la po­si­tion du gou­ver­ne­ment ; d’autres ten­dances, comme le MPP, sont elles-mêmes di­vi­sées (la dé­ci­sion du pré­sident Váz­quez au­rait été prise après consul­ta­tion et ac­cord de Jo­sé Mu­ji­ca). Le deuxième exemple de cette frac­ture entre prag­ma­tiques et doc­tri­naires est le re­trait du gou­ver­ne­ment des né­go­cia­tions du TISA (ac­cord sur le com­merce des ser­vices) en 2015, à la suite des pres­sions des syn­di­cats et de l’aile gauche du par­ti, le MPP en tête, alors que les mi­nistres de l’Éco­no­mie et des Af­faires étran­gères pous­saient pour un ac­cord.

Le FA a por­té avec suc­cès cer­tains pro­jets chers à sa base, comme le ma­riage éga­li­taire ou la dé­pé­na­li­sa­tion de l’avor­te­ment et du can­na­bis, mais a, pour le mo­ment, échoué dans des ré­formes ca­pi­tales et par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tantes pour la gauche : la san­té et, plus en­core, l’éducation res­tent des points noirs dans l’hé­ri­tage du gou­ver­ne­ment. La plu­part des in­di­ca­teurs in­ter­na­tio­naux font le constat d’une dé­té­rio­ra­tion de l’en­sei­gne­ment pu­blic en Uru­guay alors que l’éducation était le thème cen­tral du dis­cours de Ta­ba­ré Váz­quez et Jo­sé Mu­ji­ca. En outre, les grandes ré­formes in­dus­trielles et pro­duc­tives pro­mises sous le quin­quen­nat Mu­ji­ca, comme le dé­ve­lop­pe­ment du ré­seau fer­ro­viaire, des pro­jets mi­niers (Ara­tirí) ou en­core la construc­tion d’un port en eaux pro­fondes à Ro­cha, sont res­tées lettre morte. La gauche uru­guayenne n’a pas été ré­vo­lu­tion­naire ; elle n’a ni trans­for­mé la so­cié­té ni ren­ver­sé l’ordre so­cial. Elle n’a pas ré­for­mé un pays tou­jours aus­si dé­pen­dant des ex­por­ta­tions agri­coles, du tou­risme et de l’en­det­te­ment. La prin­ci­pale usine de l’Uru­guay reste l’État. Le FA a, certes, été un ad­mi­nis­tra­teur res­pon­sable en pé­riode de crois­sance, mais li­mi­té dans son au­dace. La na­ture des par­tis po­li­tiques uru­guayens les pousse au com­pro­mis, à la mo­dé­ra­tion. La gauche uru­guayenne se dé­bat entre di­vers cou­rants cen­tri­fuges. La syn­thèse de ces forces n’est pas évi­dente et pour­rait de­ve­nir in­stable en l’ab­sence d’un lea­der­ship fort, dans un contexte de dé­crois­sance éco­no­mique et dans le cas de la fin de l’idylle avec les syn­di­cats. Le FA se dit une force pro­gre­sis­ta. En réa­li­té, il est tout aus­si conser­va­teur que l’en­semble de la classe po­li­tique et de la so­cié­té uru­guayenne. Là ré­side peut-être la rai­son pro­fonde de son suc­cès.

Si la gauche uru­guayenne a réus­si quelque chose de très rare, à sa­voir l’union to­tale des forces po­li­tiques sous une même ban­nière, la droite reste di­vi­sée, et le trans­fert des voix entre for­ma­tions n’est pas au­to­ma­tique.

ana­lysePar Germán Clu­low, doc­to­rant en science po­li­tique à l’Uni­ver­si­té libre de Bruxelles. Il a tra­vaillé comme en­sei­gnant à l’Uni­ver­si­dad ORT URU­GUAY et à l’uni­ver­si­té ca­tho­lique de Lille.Pho­to ci-des­sus :Le pré­sident de l’Uru­guay, Ta­ba­ré Váz­quez, is­su du par­ti so­cia­liste uru­guayen – l’une des com­po­santes du Frente Am­plio, grande coa­li­tion uru­guayenne qui réunit toutes les gauches –, ré­pond à une in­ter­view de la té­lé­vi­sion russe le 15 fé­vrier 2017. Dans ce pays de 3,5 mil­lions d’ha­bi­tants (dont près de la moi­tié dans la ca­pi­tale, Mon­te­vi­deo), qui ap­pa­raît d’au­tant plus petit entre ses grands voi­sins bré­si­lien et ar­gen­tin, la coa­li­tion de gauche se main­tient au pou­voir de­puis treize ans, une sin­gu­la­ri­té à l’heure où elle perd du ter­rain en Amé­rique la­tine. (© Shut­ter­stock )

Pho­to ci-contre :L’ex-pré­sident de l’Uru­guay Jo­sé « Pepe » Mu­ji­ca pen­dant une vi­site deSao Pau­lo au Bré­sil le6 mai 2017. Ce re­pré­sen­tant des Tu­pa­ma­ros, mou­ve­ment po­li­tique d’ex­trême gauche qui prô­na l’ac­tion di­recte et la gué­rilla ur­baine dans les an­nées 1960 et 1970, est de­ve­nu en 2010 le40e pré­sident de l’Uru­guay. Les Tu­pa­ma­ros sont en ef­fet l’un des rares mou­ve­ments de ce type à s’être trans­for­més en par­ti lé­ga­liste. In­té­grés au Front large, les Tu­pa­ma­ros disent dé­sor­mais pour­suivre leurs ob­jec­tifs ré­vo­lu­tion­naires par des moyens lé­gaux et pro­gres­sifs. (© Shut­ter­stock)

Pho­to ci-des­sus :Sta­tue de Jo­sé Batlle y Ordóñez dans le dé­par­te­ment de Mon­te­vi­deo. L’« ère Batlle » ou « batl­lis­ta », pé­riode pen­dant la­quelle il fut pré­sident du pays (1903-1907 et 1911-1915) reste sy­no­nyme de pros­pé­ri­té et un mo­dèle à suivre aux yeux de tous les Uru­guayens. (© Maxi­ma Su­sa­na Go­mez Lo­ti­to)

Pho­to ci-contre :Raúl Fer­nan­do Sen­dic en 2013, alors qu’il pré­si­dait ANCAP, en­tre­prise d’État in­ter­ve­nant dans le sec­teur pé­tro­lier, le bé­ton et les bois­sons al­coo­li­sées. Ac­tuel­le­ment vice-pré­sident de l’Uru­guay (de­puis 2015), il est ac­cu­sé d’avoir, à cette époque, uti­li­sé la carte de cré­dit de l’en­tre­prise à des fins per­son­nelles. Cette mise en cause ju­di­ciaire pour cor­rup­tion risque de com­pro­mettre la pour­suite de sa car­rière po­li­tique alors qu’il ap­pa­rais­sait comme la re­lève du Frente Am­plio. (© Pre­si­den­cia.gub.uy)

Notes(1) Aux prix du mar­ché en dol­lars constants de 2010 (https:// don­nees.ban­que­mon­diale.org/pays/uru­guay).(2) Ho­ra­cio Ba­fi­co et Gus­ta­vo Mi­che­lin, « Cre­ci­mien­to histó­ri­co del sa­la­rio real », www.el­pais.com.uy, 23 mars 2015, d’après des don­nées de l’Ins­ti­tut na­tio­nal des sta­tis­tiques uru­guayen.(3) http://www.ine.gub.uy/ac­ti­vi­dad-em­pleo-y-de­sem­pleo(4) Car­los Ta­pia, « Uru­guay en el po­dio de los países con más fun­cio­na­rios de la re­gión », www.el­pais.com.uy, 22 mars 2015.(5) En date du 8 août 2017, on at­ten­dait en­core l’ou­ver­ture des «scel­lés» conte­nant le ju­ge­ment de la com­mis­sion d’éthique du FA. (6) http://www.ine.gub.uy/web/guest/ ipc-in­dice-de-pre­cios-al-consu­mo(7) « Dé­fi­cit fis­cal fue 4% del PIB en 2016, el peor en27 años », www.el­pais.com.uy, 1er fé­vrier 2017.Pho­to ci-des­sus :Les mi­nistres des Af­faires étran­gères des pays membres du MERCOSUR ont an­non­cé lors d’une confé­rence de presse, le 5 août 2017 à Sao Pau­lo, la sus­pen­sion po­li­tique du Ve­ne­zue­la du mar­ché com­mun sud-amé­ri­cain pour « rup­ture de l’ordre dé­mo­cra­tique ». Jusque-là, le gou­ver­ne­ment uru­guayen s’était re­fu­sé à cla­ri­fier sa po­si­tion vis-à-vis de Ca­ra­cas, sus­ci­tant de vifs débats, y com­pris au sein du Frente Am­plio. (© AFP/ Nel­son Al­mei­da)

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