– ANA­LYSE Ukraine : un conflit mal éteint

Diplomatie - - Éditorial - Ar­naud Du­bien

Trois ans et de­mi après son dé­clen­che­ment, le conflit ar­mé dans le Don­bass semble re­lé­gué au se­cond plan de l’ac­tua­li­té et des pré­oc­cu­pa­tions in­ter­na­tio­nales. Il consti­tue pour­tant tou­jours une me­nace ma­jeure pour la sé­cu­ri­té du con­tinent eu­ro­péen.

Sur le ter­rain, les ac­cro­chages entre les forces ukrai­niennes et les sé­pa­ra­tistes pro­russes se pour­suivent, mal­gré les ces­sez-le-feu dé­cré­tés à in­ter­valles ré­gu­liers ; chaque se­maine ap­porte son lot de vic­times ci­viles et mi­li­taires, ag­gra­vant un bi­lan qui s’élève dé­jà à plus de 10 000 morts se­lon l’ONU. Sur le plan po­li­tique, ces der­niers mois ont vu une ra­di­ca­li­sa­tion des po­si­tions de Kiev et des « ré­pu­bliques » de Do­netsk et Lou­gansk : les frac­tures s’ac­cen­tuent, ren­dant de plus en plus hy­po­thé­tique la mise en oeuvre des ac­cords de Minsk conclus en fé­vrier 2015 sous l’égide de la France et de l’Al­le­magne. Le re­gain de ten­sion entre Mos­cou et Wa­shing­ton, consé­cu­tif à la ré­cente adop­tion de nou­velles sanc­tions contre la Rus­sie, de même que l’éven­tua­li­té de li­vrai­sons d’armes amé­ri­caines à Kiev ajoutent aux risques – bien réels – de re­prise du conflit ukrai­nien, à grande échelle cette fois.

Les grandes étapes de la crise

Les pre­miers in­ci­dents ar­més dans l’Est de l’Ukraine sur­viennent au dé­but d’avril 2014, un mois et de­mi après le ren­ver­se­ment du pré­sident Ia­nou­ko­vitch par les ac­ti­vistes de Maï­dan et trois se­maines après l’an­nexion de la Cri­mée par la Rus­sie. Le contexte de l’époque est avant tout ce­lui d’une qua­si-va­cance du pou­voir à Kiev et d’une grande confu­sion dans « l’arc rus­so­phone » du pays. Des bâ­ti­ments pu­blics, des com­mis­sa­riats de po­lice et des ser­vices de sé­cu­ri­té sont pris par des hommes en armes re­je­tant le nouveau pou­voir à Kiev. Ils se­ront ra­pi­de­ment mis en échec à Khar­kov, la deuxième ville du pays, tan­dis que la tra­gé­die d’Odes­sa (le 2 mai, près de cin­quante mi­li­tants pro­russes pé­ris­sent dans l’in­cen­die de la Mai­son des syn­di­cats à l’is­sue de vio­lents af­fron­te­ments dans le centre-ville) sus­ci­te­ra ef­froi et stu­peur chez nombre d’Ukrai­niens hos­tiles à Maï­dan. La géo­gra­phie du conflit en ges­ta­tion se ré­duit bien­tôt

aux dis­tricts in­dus­triels des ré­gions de Do­netsk et Lou­gansk. Ce­la ne doit rien au ha­sard : fief de l’an­cien ré­gime, haut lieu d’une culture mi­nière et mé­tal­lur­gique for­te­ment em­preinte de so­vié­tisme, ré­tif de­puis l’in­dé­pen­dance en 1991 à tout pro­jet na­tio­nal ukrai­nien qui se construi­rait en rup­ture avec la Rus­sie, le Don­bass était en outre la seule ré­gion du pays où ré­gnait un sen­ti­ment sé­pa­ra­tiste si­gni­fi­ca­tif – quoique très mi­no­ri­taire – au prin­temps 2014.

Dé­sor­ga­ni­sée, mal équi­pée, im­pré­pa­rée au com­bat – y com­pris psy­cho­lo­gi­que­ment –, l’ar­mée ukrai­nienne su­bit d’abord des re­vers cui­sants. Elle se re­prend après l’éphé­mère trêve de juin et avance ra­pi­de­ment, si bien que, à la mi-juillet, la chute de l’en­semble des villes et ter­ri­toires re­belles pa­raît iné­luc­table. Le tour­nant in­ter­vient à la mi-août. Alors que l’ar­mée ukrai­nienne semble en passe de réus­sir une ma­noeuvre d’en­cer­cle­ment et de re­cou­vrer le contrôle de la fron­tière avec la Rus­sie, les sé­pa­ra­tistes lancent une contre-of­fen­sive, mettent hors de com­bat de nom­breuses uni­tés loya­listes dans la ville d’Ilo­vaïsk et avancent sur l’en­semble du front. Cet épi­sode donne lieu à des dis­cours in­con­ci­liables. Ce­pen­dant, au­cun ana­lyste sé­rieux ne peut dou­ter de l’in­ter­ven­tion di­recte de la Rus­sie. Cette der­nière dé­cide, du­rant l’été 2014, de ne pas lais­ser Kiev l’em­por­ter mi­li­tai­re­ment dans le Don­bass, au risque de sanc­tions éco­no­miques et d’une forte dé­té­rio­ra­tion de ses re­la­tions avec les Oc­ci­den­taux. Le sou­tien de Mos­cou aux sé­pa­ra­tistes prend plu­sieurs formes : li­vrai­sons d’armes, en­vois de vo­lon­taires, dé­ploie­ment de forces spé­ciales, bom­bar­de­ments de­puis son ter­ri­toire et, fi­na­le­ment, en­ga­ge­ment – clan­des­tin mais peu dis­cret – d’uni­tés de com­bat. Les éva­lua­tions quant à l’am­pleur de la pré­sence mi­li­taire russe dans le Don­bass di­vergent : des sources ukrai­niennes et cer­tains mé­dias an­glo-saxons ont évo­qué des di­zaines de mil­liers de sol­dats ; plus pru­dent, le gé­né­ral Go­mart – à l’époque di­rec­teur du ren­sei­gne­ment mi­li­taire fran­çais – avait quant à lui par­lé, lors de son au­di­tion au Sé­nat en 2015, de plu­sieurs cen­taines de mi­li­taires russes dans la zone. Mos­cou ne pous­se­ra ce­pen­dant pas son avan­tage sur le ter­rain : ain­si, Ma­riou­pol, le grand port ukrai­nien en mer d’Azov, où les idées pro­russes trouvent un écho cer­tain au­près d’une par­tie de la po­pu­la­tion, n’est pas at­ta­qué à la fin du mois d’août 2014 ; de même, les sé­pa­ra­tistes ne tentent pas de re­con­qué­rir les villes per­dues quelques se­maines plus tôt, alors même que l’ar­mée ukrai­nienne ne sem­blait plus en me­sure de te­nir ses lignes de dé­fense. Le 5 sep­tembre, un pre­mier ces­sezle-feu est conclu. Ce do­cu­ment (Pro­to­cole de Minsk) fait pro­vi­soi­re­ment bais­ser les ten­sions, mais les com­bats re­prennent à l’aé­ro­port de Do­netsk et dans le saillant de De­balt­se­vo, deux pointes ukrai­niennes en ter­ri­toire sé­pa­ra­tiste. Là en­core, à l’is­sue de com­bats achar­nés et à la fa­veur d’un en­ga­ge­ment mi­li­taire russe dé­ci­sif, l’ar­mée de Kiev est lour­de­ment dé­faite. C’est dans ce contexte que sont si­gnés, le 12 fé­vrier 2015, les ac­cords de Minsk, cen­sés mettre un terme aux com­bats et pro­po­ser un cadre pour une so­lu­tion po­li­tique.

De­puis, la si­tua­tion mi­li­taire s’est sta­bi­li­sée dans le Don­bass. Les sé­pa­ra­tistes pro­russes et l’ar­mée ukrai­nienne échangent certes quo­ti­dien­ne­ment des tirs d’ar­tille­rie, mais ils n’ont pas en­tre­pris d’actions of­fen­sives d’am­pleur sus­cep­tibles de mo­di­fier sen­si­ble­ment les rap­ports de forces. Les ac­cro­chages les plus sé­rieux ont lieu dans la « zone grise », cette bande si­tuée entre les lignes qui n’a été at­tri­buée ni à l’une ni à l’autre des par­ties par les ac­cords de Minsk-1 et Minsk-2. A contra­rio, les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes du conflit dans le Don­bass ont cher­ché, ces der­niers mois, à faire bou­ger les choses sur les plans éco­no­mique et po­li­tique. En mars 2017, le pré­sident ukrai­nien, Pe­tro Po­ro­chen­ko, dé­ci­dait de fer­mer aux mar­chan­dises la ligne de contact avec les ter­ri­toires contrô­lés par les sé­pa­ra­tistes et de sus­pendre les liai­sons fer­ro­viaires et rou­tières. Ce blo­cus a été pré­sen­té comme une ri­poste à la « na­tio­na­li­sa­tion » de plu­sieurs di­zaines de grandes en­tre­prises an­non­cée quelques jours plus tôt par les au­to­ri­tés des ré­pu­bliques au­to­pro­cla­mées de Do­netsk et de Lou­gansk (de­puis le dé­but du conflit, des flux éco­no­miques non né­gli­geables – no­tam­ment dans les sec­teurs éner­gé­tique et mé­tal­lur­gique – de­meu­raient entre le Don­bass sous contrôle sé­pa­ra­tiste et le reste de l’Ukraine). Kiev a par ailleurs ren­for­cé ses sanc­tions contre Mos­cou, obli­geant par exemple les éta­blis­se­ments ban­caires russes à quit­ter – en su­bis­sant de fortes pertes – le mar­ché ukrai­nien ; l’in­tro­duc­tion d’un sys­tème de vi­sas pour les res-

La si­tua­tion mi­li­taire s’est sta­bi­li­sée dans le Don­bass. Les sé­pa­ra­tistes pro­russes et l’ar­mée ukrai­nienne échangent certes quo­ti­dien­ne­ment des tirs d’ar­tille­rie, mais ils n’ont pas en­tre­pris d’actions of­fen­sives d’am­pleur sus­cep­tibles de mo­di­fier sen­si­ble­ment les rap­ports de forces.

sor­tis­sants russes a éga­le­ment été évo­quée, mais sa mise en oeuvre n’est pas en­vi­sa­gée à court terme compte te­nu du risque qu’elle fe­rait cou­rir aux mil­lions d’Ukrai­niens – des tra­vailleurs sai­son­niers pour la plu­part – se trou­vant en ter­ri­toire russe. La Rus­sie a pour sa part an­non­cé, en fé­vrier 2017, re­con­naître pro­vi­soi­re­ment la va­li­di­té des do­cu­ments d’iden­ti­té émis par les en­ti­tés sé­pa­ra­tistes, une dé­ci­sion qui a été vi­ve­ment cri­ti­quée par l’Ukraine et les chan­cel­le­ries oc­ci­den­tales. Elle a en outre adop­té une loi fa­ci­li­tant la na­tu­ra­li­sa­tion des res­sor­tis­sants ukrai­niens – une me­sure des­ti­née avant tout aux quelque 800 000 ré­fu­giés du Don­bass pré­sents sur son sol de­puis 2014, mais qui pour­rait in­té­res­ser de nom­breuses autres per­sonnes en rai­son de l’im­por­tant écart entre la Rus­sie et l’Ukraine en ma­tière de PIB et de re­ve­nus par ha­bi­tant (le ra­tio est dé­sor­mais de 1 à 3).

Ac­cords de Minsk

Le conflit dans le Don­bass n’est donc pas « ge­lé » mi­li­tai­re­ment et pré­sente de nom­breux risques d’es­ca­lade po­li­tique. Cette si­tua­tion tra­duit avant tout l’échec des ac­cords de Minsk. Pour mé­moire, le « pa­quet de me­sures » adop­té le 12 fé­vrier 2015 dans la ca­pi­tale bié­lo­russe est un do­cu­ment en treize points qui com­porte des vo­lets sé­cu­ri­taire (mo­da­li­tés du ces­sez-le­feu, re­trait des armes lourdes, etc.), hu­ma­ni­taire (li­bé­ra­tion des pri­son­niers, ac­cès de l’aide, etc.), éco­no­mique (ré­ta­blis­se­ment des liens fi­nan­ciers, com­mer­ciaux et so­cio-éco­no­miques) et po­li­tique stric­to sen­su (am­nis­tie, élec­tions lo­cales, ré­forme consti­tu­tion­nelle no­tam­ment). Il a été né­go­cié en « for­mat Nor­man­die » (Ukraine, Rus­sie, Al­le­magne et France) au ni­veau des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment, qui l’ont en­dos­sé par une dé­cla­ra­tion conjointe. Les ac­cords de Minsk en tant que tels ont été si­gnés par le Groupe de contact tri­la­té­ral (la di­plo­mate suisse Hei­di Ta­glia­vi­ni au nom de l’OSCE, l’ex­pré­sident ukrai­nien Leo­nid Koutch­ma et l’am­bas­sa­deur russe à Kiev, Mi­khaïl Zou­ra­bov), ain­si que par les re­pré­sen­tants des en­ti­tés sé­pa­ra­tistes de Do­netsk et Lou­gansk. La ré­so­lu­tion 2202 du Con­seil de sé­cu­ri­té des Na­tions Unies, adop­tée le 17 fé­vrier 2015, ap­pelle à la pleine mise en oeuvre de cet en­semble de me­sures. De­puis, le Groupe de contact – lui-même or­ga­ni­sé en quatre sous-groupes spé­cia­li­sés – s’est réuni ré­gu­liè­re­ment. Les ga­rants du pro­ces­sus de Minsk ont éga­le­ment eu des contacts fré­quents – que ce soit au plus haut ni­veau, dans un cadre mi­nis­té­riel ou par le biais de conseillers di­plo­ma­tiques des chefs d’État et de gou­ver­ne­ment concer­nés. En pure perte ou presque. Très ra­pi­de­ment, en ef­fet, le pro­ces­sus s’est en­li­sé, ré­sul­tat d’in­ter­pré­ta­tions di­ver­gentes des textes, de cir­cons­tances po­li­tiques nou­velles et, plus fon­da­men­ta­le­ment, de l’ab­sence to­tale de confiance entre les bel­li­gé­rants.

Stra­té­gies et scé­na­rios

Quelles sont, à ce jour, les po­si­tions, les prio­ri­tés et les ar­riè­re­pen­sées des dif­fé­rents pro­ta­go­nistes ? Le dos­sier du Don­bass est un exemple de jeu à fronts ren­ver­sés. Tout en in­vo­quant la res­tau­ra­tion de son in­té­gri­té territoriale, l’Ukraine a en réa­li­té ti­ré un trait sur le Don­bass. Ses élites po­li­tiques et mé­dia­tiques le consi­dèrent comme un élé­ment conta­gieux dont il convient de se pré­mu­nir. Le blo­cus des ter­ri­toires sous contrôle sé­pa­ra­tiste et le re­fus de toute ap­proche de na­ture à fa­vo­ri­ser leur ré­in­té­gra­tion dans l’en­semble na­tio­nal s’ins­crivent dans cette lo­gique de « cor­don sa­ni­taire ». Les ac­cords de Minsk, re­flets d’un rap­port de forces ex­trê­me­ment dé­fa­vo­rable au mo­ment de leur conclu­sion, sont quant à eux per­çus comme un « cheval de Troie » du Krem­lin. Évi­ter de les ap­pli­quer tout en veillant à ne pas ap­pa­raître comme leur fos­soyeur : tel semble être le fil conduc­teur de l’ac­tion di­plo­ma­tique de l’Ukraine. Un temps in­quiète d’une pos­sible évo­lu­tion de la po­si­tion amé­ri­caine à son égard après l’élec­tion de Do­nald Trump, elle a dé­sor­mais pour prio­ri­té le main­tien des sanc­tions eu­ro­péennes contre la Rus­sie et le dé­ve­lop­pe­ment maxi­mal des co­opé­ra­tions sé­cu­ri­taires avec l’OTAN et ses pays membres. La cam­pagne qui va bien­tôt s’ou­vrir en vue de la pré­si­den­tielle du prin­temps 2019 n’est en outre guère pro­pice à des conces­sions de la part des au­to­ri­tés de Kiev.

La Rus­sie est quant à elle dans une si­tua­tion dé­li­cate. Cer­tains ob­ser­va­teurs et res­pon­sables po­li­tiques à Mos­cou es­timent certes qu’elle a at­teint ses ob­jec­tifs stra­té­giques, à sa­voir en­tra­ver du­ra­ble­ment, peut-être même dé­fi­ni­ti­ve­ment, l’en­trée

Tout en in­vo­quant la res­tau­ra­tion de son in­té­gri­té territoriale, l’Ukraine a en réa­li­té ti­ré un trait sur le Don­bass. Ses élites po­li­tiques et mé­dia­tiques le consi­dèrent comme un élé­ment conta­gieux dont il convient de se pré­mu­nir.

de l’Ukraine dans l’Al­liance at­lan­tique et l’Union eu­ro­péenne (or­ga­ni­sa­tions au­jourd’hui mises sur le même plan en termes de no­ci­vi­té pour les in­té­rêts russes). Mais le prix de cette « vic­toire » est éle­vé. Outre se voir in­fli­ger des sanc­tions éco­no­miques et avoir du­ra­ble­ment écor­né son image en Oc­ci­dent, la Rus­sie doit com­po­ser avec un voi­sin qui se­ra pour long­temps l’État le plus hos­tile à son égard. Après trois ans de conflit dans le Don­bass, Mos­cou n’a pra­ti­que­ment plus de le­viers d’in­fluence à Kiev : les élites rus­so­philes y sont dé­sor­mais mar­gi­na­li­sées, ce qui rend très im­pro­bable dans un ave­nir pré­vi­sible un « re­tour de ba­lan­cier » tel que ceux qui s’étaient pro­duits après la « ré­vo­lu­tion orange » en 2006, puis à la fa­veur de la pré­si­den­tielle de 2010. Si l’on ne croit plus au Krem­lin à l’hy­po­thèse d’un ef­fon­dre­ment de l’Ukraine, on es­père sans doute que les dif­fi­cul­tés so­cioé­co­no­miques pro­dui­ront, no­tam­ment dans les ré­gions in­dus­trielles de l’Est et du Sud, une fer­men­ta­tion fa­vo­rable à une nor­ma­li­sa­tion bi­la­té­rale. En at­ten­dant, la Rus­sie cherche à par­ache­ver la construc­tion d’in­fra­struc­tures cri­tiques contour­nant le ter­ri­toire ukrai­nien : elle vient de le faire s’agis­sant de la voie fer­rée Mos­cou-Ros­tov et sou­haite avan­cer ra­pi­de­ment dans le dos­sier des ga­zo­ducs Nord Stream 2 et Tur­kish Stream. L’Union eu­ro­péenne est un ac­teur in­con­tour­nable de la crise ukrai­nienne de­puis sa ges­ta­tion. Après avoir pro­po­sé à Kiev – sous la pré­si­dence Ia­nou­ko­vitch – de si­gner un ac­cord d’as­so­cia­tion dans le cadre du Par­te­na­riat orien­tal puis né­go­cié la sor­tie de crise entre le pou­voir et Maï­dan en fé­vrier 2014, elle s’est sai­sie du rè­gle­ment du conflit dans le Don­bass, qu’elle conti­nue de pro­mou­voir mal­gré les dif­fi­cul­tés. Sa cré­di­bi­li­té est en jeu, de même que celle de la France et de l’Al­le­magne, qui ont ap­pa­rem­ment dé­ci­dé de re­prendre en main une po­li­tique ukrai­nienne long­temps confiée à la Com­mis­sion et à cer­tains États membres in­té­res­sés (Po­logne, pays baltes, Suède no­tam­ment). L’équa­tion est, là en­core, com­pli­quée : com­ment faire en sorte que l’Ukraine garde le cap des ré­formes dé­mo­cra­tiques et li­bé­rales sans lui of­frir de pers­pec­tives d’in­té­gra­tion ? Ces der­niers mois, une cer­taine im­pa­tience est ap­pa­rue dans les chan­cel­le­ries eu­ro­péennes à l’égard du pré­sident Po­ro­chen­ko, que beau­coup jugent peu ré­so­lu dans la lutte contre la cor­rup­tion. Le scé­na­rio d’une tran­si­tion à la po­lo­naise, ra­pide et abou­tis­sant à un ar­ri­mage ir­ré­ver­sible dans le camp oc­ci­den­tal, pa­raît plus in­cer­tain. Pour au­tant, un ag­gior­na­men­to n’est pas à l’ordre du jour : per­sonne à Bruxelles ne sou­haite en ef­fet don­ner l’im­pres­sion de se dé­ju­ger

La Rus­sie cherche à par­ache­ver la construc­tion d’in­fra­struc­tures cri­tiques contour­nant le ter­ri­toire ukrai­nien : elle vient de le faire s’agis­sant de la voie fer­rée Mos­cou-Ros­tov et sou­haite avan­cer ra­pi­de­ment dans le dos­sier des ga­zo­ducs Nord Stream 2 et Tur­kish Stream.

ni a for­tio­ri de « lâ­cher » l’Ukraine au pro­fit de Pou­tine. Ce­la vaut éga­le­ment pour les sanc­tions contre la Rus­sie, dont la le­vée est liée à l’ap­pli­ca­tion pleine et en­tière des ac­cords de Minsk, un scé­na­rio im­pro­bable pour de nom­breuses rai­sons. À court terme, la France semble vou­loir re­lan­cer le pro­ces­sus de Minsk en pro­cé­dant à un au­dit confié à l’OSCE et en pri­vi­lé­giant une po­li­tique des pe­tits pas. Il est ce­pen­dant à craindre que le « plan Ma­cron », comme l’a promp­te­ment bap­ti­sé la presse, se heurte aux mêmes obs­tacles que les ini­tia­tives de Fran­çois Hol­lande et An­ge­la Mer­kel de­puis fé­vrier 2015.

Trois scé­na­rios ma­jeurs s’es­quissent pour le conflit dans le Don­bass. Le pre­mier – le plus im­pro­bable – est ce­lui d’un rè­gle­ment ra­pide et dé­fi­ni­tif dans le cadre des ac­cords de Minsk. Le deuxième – le plus pro­bable – est ce­lui du sta­tu quo, c’est-à-dire ce­lui d’un conflit de basse in­ten­si­té du­rable entre Union eu­ro­péenne et Rus­sie. Le troi­sième – qui peut être une con­sé­quence du pré­cé­dent – est ce­lui d’un (ré)em­bra­se­ment du Don­bass. A prio­ri, au­cune des par­ties ne le sou­haite. L’ex­clure se­rait néan­moins im­pru­dent. Les ob­ser­va­teurs at­ten­tifs savent que de nom­breux res­pon­sables ukrai­niens rêvent de ré­édi­ter à Do­netsk et à Lou­gansk une opé­ra­tion éclair de re­con­quête du même type que celle des forces croates en Kra­ji­na du­rant l’été 1995. Se­lon toute vrai­sem­blance, la Rus­sie ré­agi­rait de la même fa­çon qu’en 2014, peut-être même plus mas­si­ve­ment. Elle met en tout cas en place un dis­po­si­tif mi­li­taire lourd et in­édit dans les ré­gions fron­ta­lières de Briansk, Vo­ro­nej et Ros­tov, en plus des élé­ments dé­ployés en Cri­mée. Dans ce contexte, es­pé­rons – avec Cal­de­ron et contre Mon­ther­lant – que le pire ne soit pas tou­jours cer­tain.

ana­lysePar Ar­naud Du­bien, di­rec­teur de l’Ob­ser­va­toire fran­co-russe, cher­cheur as­so­cié à l’IRIS et an­cien ré­dac­teur en chef de la lettre confi­den­tielle Ukraine In­tel­li­gence.Pho­to ci-des­sus :Un sol­dat monte la garde dans une usine mé­tal­lur­gique de Do­netsk, ca­pi­tale de fait du Don­bass et pre­mière ville in­dus­trielle et éco­no­mique de l’Ukraine. Des di­zaines d’en­tre­prises ukrai­niennes si­tuées dans les ré­pu­bliques au­to­pro­cla­mées du Don­bass sont pas­sées, le 1er mars 2017, sous le contrôle des au­to­ri­tés in­dé­pen­dan­tistes à l’is­sue d’un ul­ti­ma­tum lan­cé quelques jours plus tôt. À l’ori­gine de cette prise de contrôle, le blo­cus de la com­mu­ni­ca­tion fer­ro­viaire du Don­bass par les ra­di­caux ukrai­niens, ayant en­traî­né le blo­cage de plu­sieurs pas­sages si­tués à la fron­tière rus­so-ukrai­nienne par les­quels tran­site le com­merce avec la Rus­sie. (© AFP/Alek­sey Fi­lip­pov)

Pho­to ci-des­sus :Le 13 juillet 2017, le pré­sident ukrai­nien, Pe­tro Po­ro­chen­ko, ac­cueille àKiev le pré­sident du Con­seil eu­ro­péen, Do­nald Tusk, et ce­lui de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, Jean-Claude Jun­cker, dans le cadre d’un som­met Ukraine-UE qui était l’oc­ca­sion de se fé­li­ci­ter de l’en­trée en vi­gueur de l’ac­cord d’as­so­cia­tion avec l’UE ain­si que de la le­vée des vi­sas entre Ukraine et UE. (© Xin­hua/Chen Jun­feng)

Pho­to ci-contre :Le géant russe Gaz­prom a an­non­cé le 7 mai 2017 le dé­but des tra­vaux de construc­tion du ga­zo­duc Tur­kish Stream entre la Rus­sie et la Tur­quie, de­vant ap­pro­vi­sion­ner à terme l’Eu­rope. Pro­jet sym­bo­lique de la ré­con­ci­lia­tion entre Mos­cou et An­ka­ra, ce ga­zo­duc a pour but de faire de la Tur­quie un nouveau pays de tran­sit et de ren­for­cer ain­si le poids de la Rus­sie dans l’ap­pro­vi­sion­ne­ment ga­zier eu­ro­péen. Mos­cou en­tend aus­si par ce biais mettre en place une voie de sub­sti­tu­tion après l’aban­don en 2014, en pleine crise ukrai­nienne, du pro­jetSouth Stream par la mer Noire, blo­qué par l’Union eu­ro­péenne. (© Gaz­prom)Pour al­ler plus loinAr­naud Du­bien (dir.),Rus­sie 2017 : re­gards de l’Ob­ser­va­toire fran­co­russe, Pa­ris, L’In­ven­taire, sep­tembre 2017, 640 pages.

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