– ANA­LYSE Les Bal­kans oc­ci­den­taux sur la voie d’une in­té­gra­tion eu­ro-at­lan­tique ?

Diplomatie - - Éditorial - Amaël Cat­ta­ruz­za

Les Bal­kans oc­ci­den­taux res­tent un es­pace stra­té­gique où conti­nuent à se nouer des rap­ports de force et des jeux d’in­fluence in­ter­na­tio­naux (Union eu­ro­péenne, Al­le­magne, Tur­quie, Rus­sie, États-Unis, pays mu­sul­mans) qui au­ront d’im­por­tantes consé­quences sur les équi­libres po­li­tiques du con­tinent dans les pro­chaines an­nées.

Au cours des trois der­nières dé­cen­nies, les pays d’Eu­rope du Sud-Est sont pas­sés, pour l’Al­liance at­lan­tique, du sta­tut de zone de conflits à sta­bi­li­ser à ce­lui de membre à part en­tière de l’Or­ga­ni­sa­tion, ou à ce­lui de pays en voie d’in­té­gra­tion. De fait, le ca­len­drier de l’in­té­gra­tion des pays des Bal­kans oc­ci­den­taux s’est ac­cé­lé­ré (voir ta­bleau).

Or, le contexte stra­té­gique ac­tuel des Bal­kans oc­ci­den­taux est ca­rac­té­ri­sé par plu­sieurs phé­no­mènes qui ont un im­pact fort sur l’équi­libre ré­gio­nal :

• les conflits géor­gien, ukrai­nien et sy­rien ont pro­gres­si­ve­ment dé­pla­cé l’in­té­rêt stra­té­gique de l’Al­liance vers les marges de la Rus­sie et le Proche-Orient, ce qui peut ex­pli­quer en par­tie la baisse si­gni­fi­ca­tive des troupes en­ga­gées dans les Bal­kans ; en réa­li­té, ce désen­ga­ge­ment est dé­jà an­cien, et avait dé­bu­té à la suite du 11 sep­tembre 2001, et du dé­but des conflits en Af­gha­nis­tan, puis en Irak, au pro­fit d’un en­ga­ge­ment plus fort de l’Union eu­ro­péenne (EUFOR Al­théa en Bos­nie-Her­zé­go­vine, EUFOR Con­cor­dia en Ma­cé­doine, entre autres) ;

• l’in­fluence russe dans les Bal­kans s’est accrue ces der­nières an­nées dans dif­fé­rents do­maines : po­li­tique, cultu­rel (mise en avant d’une so­li­da­ri­té pa­nor­tho­doxe ou pan­slave), di­plo­ma-

tique (jeu d’al­liances avec la Ser­bie et avec la Grèce, en par­ti­cu­lier au­tour de la ques­tion du Ko­so­vo), éco­no­mique (an­crage éner­gé­tique dans la ré­gion, in­ves­tis­se­ments russes dans le tou­risme entre autres). Or la Rus­sie ne cache pas son op­po­si­tion to­tale à l’ex­ten­sion de l’OTAN dans cette ré­gion ;

• la crise des migrants et les consé­quences sé­cu­ri­taires réelles ou sup­po­sées qu’elle en­traîne. Même si le pro­blème des migrants n’est pas de sa com­pé­tence di­recte, ce cor­ri­dor bal­ka­nique fluc­tuant au gré des fer­me­tures fron­ta­lières, tan­tôt ma­ri­times, tan­tôt ter­restres, crée un contexte par­ti­cu­lier pour l’OTAN dans la ré­gion. De fait, l’Or­ga­ni­sa­tion a ac­cep­té en fé­vrier 2016 d’étendre à la mer Égée les ob­jec­tifs de sa mis­sion de sur­veillance en Mé­di­ter­ra­née Ac­tive En­dea­vour, ini­tia­le­ment vouée à la lutte an­ti­ter­ro­riste, pour as­sis­ter les gardes-côtes et les agents de Fron­tex. Pa­ral­lè­le­ment, on as­siste au­jourd’hui à une mi­li­ta­ri­sa­tion des fron­tières ter­restres, que ce soit en Tur­quie, en Grèce, en Ré­pu­blique de Ma­cé­doine ou en Hon­grie, entre autres ;

• si la prio­ri­té stra­té­gique dans la ré­gion a long­temps été axée sur la ques­tion de la « sta­bi­li­sa­tion » et sur une pers­pec­tive clas­sique de « main­tien de la paix », le contexte ac­tuel, ca­rac­té­ri­sé par la mon­tée en puis­sance d’or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, pousse à un chan­ge­ment de pers­pec­tive. D’un point de vue sé­cu­ri­taire, les Bal­kans sont de­ve­nus une zone po­ten­tielle de re­cru­te­ment pour l’État is­la­mique, ou tout sim­ple­ment une zone de tran­sit des ter­ro­ristes vers les pays d’Eu­rope oc­ci­den­tale. Aus­si, des ac­teurs comme l’OTAN s’orientent-ils pro­gres­si­ve­ment dans les Bal­kans vers des actions de lutte an­ti­ter­ro­riste, avec le sou­tien des nou­veaux États membres (Croa­tie, Al­ba­nie, Mon­té­né­gro) et des États par­te­naires (Bos­nie-Her­zé­go­vine, Ser­bie, Ma­cé­doine).

Tous ces évé­ne­ments semblent jouer en fa­veur de l’in­té­gra­tion ra­pide des Bal­kans oc­ci­den­taux à l’OTAN. Pour­tant, dans le même temps, les pers­pec­tives éco­no­miques et po­li­tiques dans la ré­gion res­tent pré­oc­cu­pantes et les pro­messes d’une in­ver­sion des ten­dances pos­sible grâce à l’adhé­sion à l’Union eu­ro­péenne semblent s’éloi­gner, tant pour les nou­veaux en­trants, où le ni­veau de vie des po­pu­la­tions a ré­gres­sé, que pour les membres po­ten­tiels, dont le ca­len­drier d’en­trée n’est plus évo­qué.

Les « freins » bal­ka­niques à l’élar­gis­se­ment

En ef­fet, l’ex­ten­sion pro­gram­mée de l’OTAN à l’en­semble des Bal­kans oc­ci­den­taux – la Croa­tie et l’Al­ba­nie en sont dé­jà membres de­puis 2009 – est au coeur de di­verses pro­blé­ma­tiques à dif­fé­rentes échelles, qui me­nacent de di­vi­ser la ré­gion :

D’un point de vue sé­cu­ri­taire, les Bal­kans sont de­ve­nus une zone po­ten­tielle de re­cru­te­ment pour l’État is­la­mique, ou tout sim­ple­ment une zone de tran­sit des ter­ro­ristes vers les pays d’Eu­rope oc­ci­den­tale.

re­jet par­tiel de l’Or­ga­ni­sa­tion par une par­tie des po­pu­la­tions (en Ser­bie, au Mon­té­né­gro, en Bos­nie-Her­zé­go­vine), dif­fi­cul­tés po­li­tiques dues à des cli­vages ré­gio­naux, lutte d’in­fluence à plus pe­tite échelle entre l’Al­liance at­lan­tique et la Rus­sie. En­fin, la ré­fé­rence à l’OTAN reste une ré­fé­rence cli­vante entre les dif­fé­rents ac­teurs ré­gio­naux et lo­caux en fonc­tion de leur re­pré­sen­ta­tion de l’en­ga­ge­ment des troupes de l’Al­liance at­lan­tique dans les dif­fé­rents conflits des der­nières dé­cen­nies, en par­ti­cu­lier du cô­té serbe.

La ques­tion ma­cé­do­nienne

Par­mi les freins bal­ka­niques à l’adhé­sion à l’Al­liance at­lan­tique, une ques­tion ré­cur­rente reste la que­relle au­tour du nom de la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine (of­fi­ciel­le­ment An­cienne Ré­pu­blique you­go­slave de Ma­cé­doine, ou ARYM). La Ré­pu­blique de Ma­cé­doine s’est orien­tée dès la fin des an­nées 1990 vers un pro­jet d’adhé­sion eu­ro-at­lan­tique. Les in­sur­rec­tions al­ba­naises de 2001 (conflits de Pre­se­vo et de Ku­ma­no­vo) ont pro­fon­dé­ment af­fec­té le pays et re­tar­dé ces pers­pec­tives. Ils ont en­traî­né l’in­ter­ven­tion de l’OTAN et de l’Union eu­ro­péenne, qui a en­ca­dré les dis­cus­sions ayant mis en place les ac­cords d’Oh­rid ins­tau­rant une nou­velle or­ga­ni­sa­tion po­li­tique fon­dée sur le par­tage des pou­voirs sur des bases eth­niques. Le pro­ces­sus d’adhé­sion à l’Union eu­ro­péenne et à l’OTAN a néan­moins re­pris de fa­çon ac­cé­lé­rée de­puis, avec l’en­trée en vi­gueur de l’Ac­cord de sta­bi­li­sa­tion et as­so­cia­tion (ASA) en avril 2004.

Ce­pen­dant, l’adhé­sion du pays à l’OTAN est blo­quée de­puis 2008 par le veto grec du fait de la que­relle qui op­pose Athènes et Skopje au­tour de la ques­tion du nom « Ma­cé­doine ». Ce li­tige pour­rait sem­bler anec­do­tique, mais il pèse au­jourd’hui consi­dé­ra­ble­ment sur le des­tin de la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine, qui se voit pri­vée d’adhé­sion à un grand nombre d’or­ga­ni­sa­tions, dont l’Union eu­ro­péenne et l’OTAN, du fait du veto in­con­di­tion­nel de la Grèce. Ce­pen­dant, l’OTAN tente de son cô­té d’ac­cé­lé­rer les né­go­cia­tions entre les deux États pour conti­nuer son ex­ten­sion stra­té­gique dans la ré­gion, et en­rayer l’in­fluence crois­sante de la Rus­sie. L’adhé­sion de la Ré­pu­blique de Ma­cé­doine est d’au­tant plus sou­hai­tée au­jourd’hui compte te­nu de l’ac­tua­li­té ré­cente, qui en a fait un car­re­four au coeur de la route mi­gra­toire. Un po­si­tion­ne­ment plus fort de l’OTAN dans cette zone per­met­trait éga­le­ment de ren­for­cer le contrôle et la sur­veillance des migrants sur voie ter­restre et de pour­suivre l’ef­fort de lutte contre le ter­ro­risme dans la ré­gion.

La frag­men­ta­tion de la BOS­NIEHER­ZÉ­GO­VINE peut-elle gê­ner son adhé­sion à l’Al­liance at­lan­tique ?

Les ac­cords de Day­ton qui ont mis fin au conflit de Bos­nie-Her­zé­go­vine (19911995) ont en­té­ri­né la par­ti­tion po­li­ti­co­ad­mi­nis­tra­tive du pays en deux en­ti­tés : la Re­pu­bli­ka Srps­ka (RS) et la Fé­dé­ra­tion de Bos­nie-Her­zé­go­vine (ap­pe­lée quel­que­fois Fé­dé­ra­tion croa­to-bos­niaque), plus un dis­trict au­to­nome, le dis­trict de Br­cko. Cette par­ti­tion tou­chait tous les do­maines, y com­pris les forces ar­mées, di­vi­sées en dif­fé­rents corps dé­pen­dant de ces en­ti­tés, et non de l’État, et dont la co­exis­tence s’avé­rait un fac­teur po­ten­tiel­le­ment conflic­tuel. L’OTAN a donc as­su­ré jus­qu’en 2004 une mis­sion de sta­bi­li­sa­tion et de sou­tien à la mise en place des ac­cords de Day­ton ( Im­ple­men­ta­tion Force – IFOR puis Sta­bi­li­za­tion Force – SFOR à par­tir de 1996). La mis­sion a pris fin après la ré­forme de 2003 et la mise en place une ar­mée uni­fiée en Bos­nie-Her­zé­go­vine, plus fonc­tion­nelle et aux ef­fec­tifs ré­duits. De­puis, l’Union eu­ro­péenne a pris en charge les mis­sions de main­tien de la paix et de trans­fert de normes à tra­vers sa force opé­ra­tion­nelle EUFOR Al­théa, qui a suc­cé­dé à la SFOR en 2004. Concer­nant la po­ten­tielle adhé­sion de la Bos­nie-Her­zé­go­vine à l’Al­liance at­lan­tique, celle-ci a pu pro­gres­ser grâce à la dynamique de ré­forme de la dé­fense, en­ta­mée sous l’im­pul­sion du hau­tre­pré­sen­tant Pad­dy Ash­down. Elle a don­né lieu à une nou­velle loi, en­trée en vi­gueur le 1er jan­vier 2006, qui ache­vait de trans­fé­rer les com­pé­tences des en­ti­tés vers l’État cen­tral. Dès juillet 2006, la pré­si­dence de l’État pou­vait ain­si re­di­men­sion­ner les forces en les ré­dui­sant à 16 000 per­sonnes, dont 10 000 mi­li­taires pro­fes­sion­nels, 1000 ci­vils et 5000 ré­ser­vistes. Ces ré­formes in­édites en Bos­nie-Her­zé­go­vine ont per­mis au pays d’ou­vrir la porte des né­go­cia­tions avec l’OTAN et de gra­vir ra­pi­de­ment les dif­fé­rentes étapes me­nant à une po­ten­tielle adhé­sion.

Néan­moins, cette avan­cée ne fait pas l’ob­jet d’un sou­tien una­nime au sein des po­pu­la­tions de Bos­nie-Her­zé­go­vine du fait du sou­ve­nir du rôle de l’OTAN dans la guerre de 1991-1995. Ain­si, l’ac­tuel pré­sident de la Re­pu­bli­ka Srps­ka, Mi­lo­rad Do­dik, a mul­ti­plié les dé­cla­ra­tions met­tant en cause la lé­gi­ti­mi­té de cette adhé­sion, tra­dui­sant ain­si en mots un sen­ti­ment par­ta­gé par une part im­por­tante des po­pu­la­tions de cette en­ti­té.

Le Ko­so­vo, une ré­gion à forts en­jeux pour l’OTAN

La si­tua­tion du Ko­so­vo et ses rap­ports à l’OTAN mé­ritent une at­ten­tion par­ti­cu­lière à au moins trois titres. Tout d’abord, la re­con­nais­sance du Ko­so­vo n’est pas una­nime. Sui­vant les points de vue, il s’agit d’un État, ou d’un qua­si-État. Les dif­fé­rents membres de l’Union eu­ro­péenne et de l’OTAN res­tent di­vi­sés sur cette ques­tion de re­con­nais­sance. Cette am­bi­guï­té ju­ri­dique ex­plique le main­tien en­core au­jourd’hui de la ré­so­lu­tion 1244 de l’ONU, qui pré­voit le rat­ta­che­ment du Ko­so­vo à la Ser­bie au ni­veau in­ter­na­tio­nal. En­suite, le Ko­so­vo est le seul pays de la zone dans le­quel une mis­sion de l’OTAN est en­core en cours, avec la pré­sence de la Ko­so­vo Force (KFOR). Or la KFOR a été mise en place en 1999 sur man­dat du Con­seil de Sé­cu­ri­té de l’ONU dans le cadre de la ré­so­lu­tion 1244. En­fin, le Ko­so­vo in­dé­pen­dant s’est do­té d’une force ar­mée, la Ko­so­vo Se­cu­ri­ty

L’ex­ten­sion pro­gram­mée de l’OTAN à l’en­semble des Bal­kans oc­ci­den­taux – la Croa­tie et l’Al­ba­nie en sont dé­jà membres de­puis 2009 – est au coeur de di­verses pro­blé­ma­tiques à dif­fé­rentes échelles, qui me­nacent de di­vi­ser la ré­gion.

Force, le 21 jan­vier 2009, dont la for­ma­tion a été en­tiè­re­ment en­ca­drée et as­su­rée par l’OTAN – en se ba­sant sur les pré­co­ni­sa­tions du plan Ah­ti­saa­ri (1). Si le Ko­so­vo a vo­ca­tion à re­joindre l’OTAN à moyen terme, au­cun ca­len­drier n’est en­core fixé. L’ave­nir « ota­nien » du Ko­so­vo reste donc au­jourd’hui plein d’in­cer­ti­tudes. La KFOR y est tou­jours dé­ployée, bien que les ef­fec­tifs aient été consi­dé­ra­ble­ment re­vus à la baisse, tant que la ré­so­lu­tion 1244 est main­te­nue, et que la di­vi­sion territoriale – en par­ti­cu­lier pour les ré­gions serbes du Nord du Ko­so­vo (Nord-Mi­tro­vi­ca, Le­po­sa­vic, Zu­bin Po­tok) – per­dure. Par ailleurs, trois élé­ments rendent très hy­po­thé­tique une po­ten­tielle can­di­da­ture du Ko­so­vo à l’adhé­sion : 1) l’am­bi­guï­té in­ter­na­tio­nale du Ko­so­vo, y com­pris au sein des pays de l’OTAN, qui n’ont pas tous re­con­nu le nou­vel État ; 2) le main­tien de la mis­sion KFOR sur place ; 3) la géo­po­li­tique ré­gio­nale (l’in­té­gra­tion du Ko­so­vo à l’OTAN se­rait un très mau­vais si­gnal en­voyé à l’en­semble des Serbes de la ré­gion).

Fo­cus Ser­bie et Mon­té­né­gro, Re­pu­bli­ka Srps­ka : débats et cli­vages

L’adhé­sion ou le re­jet de l’OTAN peut s’ar­ti­cu­ler au­tour de l’his­toire ré­cente de l’Or­ga­ni­sa­tion dans la ré­gion – et de son en­ga­ge­ment pour ou contre cer­tains ac­teurs po­li­tiques. Ain­si, la guerre du Ko­so­vo, et la cam­pagne de bom­bar­de­ments de l’OTAN en You­go­sla­vie (Ser­bie-Mon­té­né­gro) au pre­mier se­mestre 1999, ex­plique en par­tie le cli­vage fort et l’op­po­si­tion à l’Or­ga­ni­sa­tion que l’on re­trouve en Ser­bie, au Mon­té­né­gro ou dans les ré­gions serbes de Bos­nie-Her­zé­go­vine et du Ko­so­vo. En Ser­bie, l’ar­ri­vée au pou­voir des na­tio­na­listes To­mi­slav Ni­ko­lic, en mai 2012, et Alexandre Vu­cic, en mai 2017, confirme cette tendance. Les

choix stra­té­giques du pays sem­blaient as­sez ou­verts au dé­but des an­nées 2010, avec la pos­si­bi­li­té de s’orien­ter soit vers une po­li­tique eu­ro-at­lan­tique, soit vers l’al­lié russe, soit de main­te­nir la tra­di­tion des non-ali­gnés, ce qui sup­po­sait une po­li­tique de neu­tra­li­té, sou­te­nue par la Rus­sie, op­tion qui reste en­core au­jourd’hui l’at­ti­tude of­fi­cielle de la Ser­bie. Dans le cou­rant de l’été, le mi­nistre de la Dé­fense serbe af­fir­mait que la Ser­bie ne sou­hai­tait pas adhé­rer à l’OTAN mais conser­ver sa po­si­tion neutre.

Au Mon­té­né­gro, l’adhé­sion ré­cente du pays a illus­tré les di­vi­sions des po­pu­la­tions concer­nant l’Al­liance at­lan­tique. Fin 2015, le gou­ver­ne­ment mon­té­né­grin s’est ou­ver­te­ment en­ga­gé vers l’in­té­gra­tion de son pays, mal­gré les pres­sions de l’op­po­si­tion et de la Rus­sie. Cette avan­cée se fai­sait alors même que l’op­po­si­tion avait su mon­trer sa dé­ter­mi­na­tion sur dif­fé­rents su­jets, en or­ga­ni­sant le 24 oc­tobre 2015 d’im­por­tantes ma­ni­fes­ta­tions à Pod­go­ri­ca, ras­sem­blant entre 8 000 et 10 000 per­sonnes. Celles-ci furent du­re­ment ré­pri­mées et de vio­lents in­ci­dents se pro­dui­sirent dans la nuit du 24 oc­tobre, alors que l’un des di­ri­geants po­li­tiques de l’op­po­si­tion, An­dri­ja Man­dic, fa­rou­che­ment « pro­serbe » et « pro­russe », était ar­rê­té.

Di­ver­gences in­ter­na­tio­nales sur l’élar­gis­se­ment de l’OTAN

Sur le plan in­ter­na­tio­nal, la ques­tion de l’élar­gis­se­ment de l’OTAN dans les Bal­kans ré­vèle les rap­ports de force et les luttes d’in­fluence en cours dans la ré­gion avec, en toile de fond, la ri­va­li­té entre un camp eu­ro-at­lan­tique et un camp russe. De fait, cette ri­va­li­té a confor­té cer­tains conflits ré­gio­naux ces der­nières an­nées dans les Bal­kans, cha­cun des ac­teurs trou­vant dans un camp ou dans l’autre une lé­gi­ti­ma­tion in­ter­na­tio­nale de son ac­tion. Cette si­tua­tion est évi­dente au Ko­so­vo, où les Serbes du Nord trouvent un sou­tien contre l’in­dé­pen­dance au­près de la Rus­sie, alors que Pris­ti­na se ré­fère de fa­çon sys­té­ma­tique à l’« al­lié » amé­ri­cain.

Ce cli­vage in­ter­na­tio­nal re­jaillit évi­dem­ment sur les po­si­tion­ne­ments de cha­cun des ac­teurs vis-à-vis de l’élar­gis­se­ment de l’OTAN. L’op­po­si­tion de la Rus­sie à ce pro­ces­sus est ré­gu­liè­re­ment rap­pe­lée dans les dis­cours des of­fi­ciels russes. Le pre­mier d’entre eux, Vla­di­mir Pou­tine, dé­ve­loppe au­jourd’hui une sé­man­tique qua­si guer­rière en évo­quant l’Al­liance at­lan­tique. Néan­moins, les réa­li­tés de ter­rain laissent trans­pa­raître des actions plus nuan­cées. De fait, la Rus­sie n’a ni pris de sanc­tion ni fer­mé la porte vis-à-vis de l’en­semble des pays des Bal­kans, qui avancent pro­gres­si­ve­ment vers leur adhé­sion. L’adhé­sion du Mon­té­né­gro en juin der­nier est à ce titre très ré­vé­la­trice. Mal­gré la pos­si­bi­li­té de pres­sion im­por­tante sur ce petit État, la Rus­sie n’a pas fait blo­cage au pro­ces­sus d’adhé­sion.

Ain­si, ce qui semble se jouer dans la ré­gion res­semble plus à un gi­gan­tesque jeu de go qu’à un réel af­fron­te­ment entre deux camps en­ne­mis, cha­cun des deux pro­ta­go­nistes cher­chant à po­ser des pions pour confor­ter son in­fluence ré­gio­nale. Une telle hy­po­thèse per­met­trait de comprendre la né­ces­si­té pour la Rus­sie d’exis­ter via d’hy­po­thé­tiques pro­jets éner­gé­tiques, hier South Stream, au­jourd’hui Tur­kish Stream, dont la fonc­tion réelle n’est pro­ba­ble­ment pas d’abou­tir, mais plu­tôt de main­te­nir des marges de né­go­cia­tions di­plo­ma­tiques avec les États de la ré­gion. Dans cette op­tique, le main­tien, pour les Amé­ri­cains, du camp de Bond­steel, à proxi­mi­té de l’axe Mo­ra­va-Var­dar – dont l’im­por­tance stra­té­gique res­sur­git au­jourd’hui à tra­vers la route mi­gra­toire pro­ve­nant du Proche-Orient et du MoyenO­rient – semble loin d’être ab­surde.

Le po­si­tion­ne­ment des États membres eu­ro­péens concer­nant l’élar­gis­se­ment de l’OTAN aux Bal­kans oc­ci­den­taux est pro­ba­ble­ment plus com­plexe. Au­cun d’eux ne peut vé­ri­ta­ble­ment se pro­non­cer contre un tel élar­gis­se­ment. Mais les en­jeux de ce pro­ces­sus re­mettent éga­le­ment en cause les équi­libres et l’ar­chi­tec­ture in­terne de l’Or­ga­ni­sa­tion. Tou­te­fois, le contexte ac­tuel joue en fa­veur d’un sou­tien eu­ro­péen à un élar­gis­se­ment ra­pide de l’OTAN dans la ré­gion, pour plu­sieurs rai­sons : lutte contre le ter­ro­risme, contrôle des routes mi­gra­toires, sta­bi­li­sa­tion ré­gio­nale, etc. Or, dans un contexte sé­cu­ri­taire eu­ro­péen qui reste fra­gile, après les crises géor­gienne et ukrai­nienne et avec une Eu­rope en crise (crise éco­no­mique, hu­ma­ni­taire avec les ré­fu­giés, po­li­tique avec le Brexit) et di­vi­sée, l’OTAN reste l’un des seuls ac­teurs cré­dibles pour as­su­rer la sé­cu­ri­té ré­gio­nale. En conclu­sion, cette dynamique d’élar­gis­se­ment et le contexte spé­ci­fique des Bal­kans oc­ci­den­taux sont peut-être l’oc­ca­sion de re­pen­ser la re­la­tion OTAN/Union eu­ro­péenne. À la fin des an­nées 1990, l’al­ter­na­tive était sou­vent po­sée de ma­nière ex­clu­sive, avec les « pro-OTAN » d’un cô­té, et les « pro-Eu­rope de la dé­fense » de l’autre. Cette op­po­si­tion semble ce­pen­dant au­jourd’hui désuète. L’élar­gis­se­ment de l’OTAN dans les Bal­kans peut être l’oc­ca­sion de ren­for­cer la dé­fense eu­ro­péenne. L’image eu­ro­péenne, même si elle est éga­le­ment cri­ti­quée, est po­ten­tiel­le­ment plus « neutre » dans le contexte bal­ka­nique – en par­ti­cu­lier en Ser­bie et au Mon­té­né­gro, ain­si que vis-à-vis de la Rus­sie.

ana­lysePar Amaël Cat­ta­ruz­za, géo­graphe spé­cia­li­sé en géo­po­li­tique, maître de confé­rences au Centre de re­cherche des Écoles de Saint-Cyr Coët­qui­dan. Il est l’au­teur, entre autres, de l’At­las des guerres et des conflits (édi­tions Au­tre­ment, fé­vrier 2017, 3e éd.) et le co­au­teur de Géo­po­li­tique des conflits (édi­tions Bréal, sep­tembre 2016).Pho­to ci-des­sus :Le 7 juin 2017, Jens Stol­ten­berg, se­cré­taire gé­né­ral de l’Or­ga­ni­sa­tion at­lan­tique, donne une confé­rence de presse conjointe avec Fi­lip Vu­ja­no­vic, pré­sident du Mon­té­né­gro, pays de­ve­nu le 29e membre de l’OTAN mal­gré l’op­po­si­tion lo­cale pro­russe et celle de Mos­cou où l’an­nonce en 2015 de cette fu­ture adhé­sion avait en­traî­né des ma­ni­fes­ta­tions émaillées de vio­lences. Il s’agit du pre­mier élar­gis­se­ment de l’OTAN de­puis l’adhé­sion de l’Al­ba­nie et de la Croa­tie, le 1er avril 2009. (© OTAN)

Illus­tra­tion ci-des­sus :Drapeau na­tio­nal ma­cé­do­nien. La Grèce et la Ma­cé­doine se sont en­li­sées dans un conflit sur le nom consti­tu­tion­nel de la Ma­cé­doine de­puis qu’elle est de­ve­nue in­dé­pen­dante après le dé­man­tè­le­ment de la You­go­sla­vie en 1991. La Ma­cé­doine est ac­cu­sée par Athènes de s’être ap­pro­prié l’his­toire de la Grèce an­tique. La ré­so­lu­tion de ce li­tige avec Athènes condi­tionne la re­prise du pro­ces­sus d’in­té­gra­tion de la Ma­cé­doine à l’Union eu­ro­péenne et à l’OTAN. La Grèce n’a pas hé­si­té à faire usage de son pou­voir de veto pour em­pê­cher la Ma­cé­doine de les re­joindre (© Marques)

Pho­to ci-des­sous :Le 3 fé­vrier 2017, un hé­li­co­ptère de la KFOR trans­porte le se­cré­taire gé­né­ral de l’Or­ga­ni­sa­tion at­lan­tique qui s’ap­prête à rendre vi­site aux troupes de la force ar­mée mul­ti­na­tio­nale mise en place par l’OTAN en juin 1999 à l’is­sue du ces­sez-le-feu ac­cep­té par Bel­grade et qui met­tait fin à la guerre du Ko­so­vo. En mai 2017, la KFOR était consti­tuée de 4352 mi­li­taires. (© OTAN)

Note(1) Plan pro­po­sé en 2007 par le mé­dia­teur des Na­tions unies au Ko­so­vo, Mart­ti Ah­ti­saa­ri, pour la créa­tion d’un État du Ko­so­vo su­per­vi­sé par la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale (NdlR).Pour al­ler plus loin• Amaël Cat­ta­ruz­za et Pierre Sin­tès, At­las géo­po­li­tique des Bal­kans, un autre vi­sage de l’Eu­rope, Pa­ris, Au­tre­ment, fé­vrier 2016 (2e éd.)

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