– ANA­LYSE Grèce : une crise per­pé­tuelle?

Diplomatie - - Éditorial - Ky­ria­kos Pier­ra­ka­kis

Après trois plans de sau­ve­tage pour la Grèce, la ques­tion sans cesse po­sée aux ex­perts grecs reste en­tière : pour­quoi est-elle le seul pays tou­jours dans cet état de crise alors que d’autres (Por­tu­gal, Ir­lande, Chypre) sont par­ve­nus à re­dres­ser la si­tua­tion ?

La Grèce a été la pre­mière dans l’Union eu­ro­péenne (UE) à si­gner un plan de sau­ve­tage, en 2010. Le Por­tu­gal, l’Ir­lande et Chypre ont conclu en­suite des ac­cords si­mi­laires et d’autres pays comme l’Es­pagne ont dû mettre en place des pro­grammes d’aus­té­ri­té. Tous ces États ont mis en oeuvre en­tiè­re­ment et avec suc­cès leurs pro­grammes de sau­ve­tage. Ils sont tous dé­sor­mais sor­tis de la crise, ca­pables de re­fi­nan­cer leur dette, et leurs sys­tèmes ban­caires sont com­plè­te­ment fonc­tion­nels.

La Grèce, quant à elle, met ac­tuel­le­ment en oeuvre son troi­sième pro­gramme de sau­ve­tage et, se­lon la plu­part des in­di­ca­teurs, elle se trouve en­core en crise. Certes, l’ex­cé­dent bud­gé­taire pri­maire at­teint 3,9 % du PIB pour 2016 (1) et le taux de crois­sance pré­vu pour 2017 est de 1,6 % du PIB (2). Ce­pen­dant, les né­go­cia­tions entre Athènes et ses prê­teurs se pour­suivent et il est fort pro­bable que la Grèce au­ra be­soin d’un sou­tien fi­nan­cier sup­plé­men­taire après la conclu­sion du pro­gramme en cours, en août 2018 – sous la forme d’un qua­trième pro­gramme ou d’une ligne de cré­dit pré­ven­tive. Sur­tout, la dette grecque reste de l’ordre de 176 % du PIB, et sa via­bi­li­té reste dou­teuse.

À l’ori­gine, un pro­blème à la fois na­tio­nal et eu­ro­péen

La plu­part des ana­lyses sur le pro­blème grec se concentrent uni­que­ment soit sur le ni­veau eu­ro­péen, soit sur le ni­veau na­tio­nal, se­lon l’en­ti­té à la­quelle chaque au­teur vou­drait at­tri­buer la res­pon­sa­bi­li­té prin­ci­pale de la si­tua­tion. En réa­li­té, en

in­té­grant ces deux ni­veaux de res­pon­sa­bi­li­té, on peut en­vi­sa­ger la crise comme dé­clen­chée par les dé­fauts in­trin­sèques de la zone eu­ro, comme ce fut le cas au Por­tu­gal, mais am­pli­fiée et ap­pro­fon­die par les échecs de la po­li­tique éco­no­mique grecque.

Le plus grand pro­blème, dans la concep­tion ins­ti­tu­tion­nelle de la zone eu­ro – et il agite d’ailleurs tou­jours les débats –, c’est qu’une union mo­né­taire ne peut pas être vrai­ment du­rable sans règles bud­gé­taires so­lides ni trans­ferts fis­caux consi­dé­rables. Elle de­vrait avoir la ca­pa­ci­té de fonc­tion­ner de la même ma­nière que les unions fé­dé­rales (telles que les États-Unis, ou même l’Al­le­magne). Ce n’était pas le cas dans les pre­mières

On peut en­vi­sa­ger la crise comme dé­clen­chée par les dé­fauts in­trin­sèques de la zone eu­ro, comme ce fut le cas au Por­tu­gal, mais am­pli­fiée et ap­pro­fon­die par les échecs de la po­li­tique éco­no­mique grecque.

an­nées sui­vant l’in­tro­duc­tion de l’eu­ro. Les prêts à faible taux d’in­té­rêt sont pro­gres­si­ve­ment de­ve­nus dis­po­nibles pour le Sud pé­ri­phé­rique de la même ma­nière qu’ils avaient été dis­po­nibles pour le Nord avant l’in­tro­duc­tion de la mon­naie com­mune. Et ils ont eu un im­pact né­ga­tif sur la struc­ture de l’éco­no­mie do­mes­tique. Les sec­teurs de biens non échan­geables (c.-à-d. non ou­verts à la concur­rence in­ter­na­tio­nale : mé­de­cins, avo­cats, coif­feurs…) se sont dé­ve­lop­pés à ou­trance, tan­dis que la pro­duc­ti­vi­té de l’éco­no­mie grecque a bais­sé. Il est alors ap­pa­ru que les taux de crois­sance grecs éle­vés de la dé­cen­nie pré­cé­dente – juste après ceux de l’Ir­lande dans l’UE – étaient fon­dés sur un mo­dèle éco­no­mique et so­cial dé­fec­tueux. Entre-temps, l’ap­pé­tit pour une dette peu coû­teuse avait at­teint des ni­veaux toxiques, jus­qu’au mo­ment où l’État grec s’est trou­vé dans l’in­ca­pa­ci­té de re­fi­nan­cer sa dette, en 2010, et a dû ac­cep­ter les termes du pre­mier ac­cord de sau­ve­tage avec ce que nous ap­pe­lons dé­sor­mais la « Troï­ka » – Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI), Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE), Com­mis­sion eu­ro­péenne.

Pour­quoi en sommes-nous tou­jours là?

Des er­reurs dans la concep­tion des plans de sau­ve­tage

En ma­tière de ré­formes éco­no­miques et struc­tu­relles, ce qui fonc­tionne dans un pays ne fonc­tion­ne­ra pas né­ces­sai­re­ment dans un autre. Dans le cas grec, on constate ain­si cer­taines er­reurs dès la concep­tion des plans. Par exemple, le pre­mier pro­gramme de 2010 n’a pas abor­dé la ques­tion de la dette, qui a dû attendre 2012 et l’ac­cord PSI (par­ti­ci­pa­tion du sec­teur pri­vé) pour être trai­tée. De plus, les plans ori­gi­naux n’ont pas pris en compte les dé­lais réels de la bu­reau­cra­tie et du sys­tème po­li­tique grecs, qui ont sou­vent en­traî­né des re­tards très im­por­tants dans la réa­li­sa­tion des ré­formes. Trois échecs dans l’ap­pli­ca­tion des plans de sau­ve­tage

Bien plus que leur concep­tion, ce­pen­dant, c’est la mise en oeuvre de ces plans qui fut un échec, et ce pour trois rai­sons. La pre­mière est que les gou­ver­ne­ments grecs ne se sont pas ap­pro­prié le pro­gramme qu’ils met­taient en oeuvre. Alors que la plu­part des ré­formes étaient fa­vo­rables à l’éco­no­mie, le pro­gramme a été sou­vent dé­crit comme des­truc­teur par les ma­jo­ri­tés gou­ver­ne­men­tales afin de ne pas ap­pa­raître comme res­pon­sables de me­sures qui al­laient en­traî­ner des coûts im­por­tants pour cer­taines par­ties de la po­pu­la­tion. Les gou­ver­ne­ments se sont donc pla­cés eux-mêmes dans une po­si­tion où il leur était im­pos­sible de gé­rer l’ac­cord po­li­tique le plus com­plexe qu’ils aient ja­mais si­gné au nom de leur pays.

Plus lar­ge­ment, ce que la Grèce a connu en 2010, c’est l’échec de son mo­dèle éco­no­mique des an­nées 2000. La crois­sance éco­no­mique était alors prin­ci­pa­le­ment le fait de prêts, d’im­por­ta­tions et de la consom­ma­tion. Or, pour que la crois­sance grecque re­dé­marre, un nouveau mo­dèle éco­no­mique est né­ces­saire, axé sur l’in­ves­tis­se­ment di­rect étran­ger, les ex­por­ta­tions et l’in­no­va­tion. Les di­ri­geants du pays au­raient dû prendre l’ini­tia­tive d’éla­bo­rer un tel plan et faire des ré­formes pro­po­sées par les mé­mo­ran­dums de la Troï­ka un sous-en­semble de ce plan. Au lieu de ce­la, de nom­breux do­maines sen­sibles ont à peine été tou­chés par les pro­grammes de sau­ve­tage, à l’ins­tar de l’éducation ou du sys­tème ju­di­ciaire. L’une des rai­sons pour les­quelles ce plan n’a ja­mais été éla­bo­ré, c’est la peur des coûts po­li­tiques pour ceux qui en au­raient été à l’ori­gine, com­bi­née à une culture po­li­tique do­mes­tique plus en­cline à la « poé­sie de la cam­pagne élec­to­rale » qu’à la « prose du gou­ver­ne­ment », pour rap­pe­ler une an­cienne ci­ta­tion de l’homme po­li­tique amé­ri­cain Ma­rio Cuo­mo (3).

La deuxième rai­son est que, si ces me­sures d’aus­té­ri­té ont mal­gré tout tou­jours été vo­tées au Par­le­ment, elles n’ont pas été mises en oeuvre uni­for­mé­ment. Au­jourd’hui, il en res­sort que, sous la pres­sion in­ter­na­tio­nale, les gou­ver­ne­ments grecs ont pu mettre en oeuvre des ré­duc­tions bud­gé­taires ho­ri­zon­tales – pas­sant no­tam­ment par une ré­duc­tion des sa­laires et des

pen­sions du sec­teur pu­blic –, mais ont eu toutes les dif­fi­cul­tés à prendre des me­sures ci­blées et à réa­li­ser des ré­formes struc­tu­relles. Or ces ré­formes struc­tu­relles sont exac­te­ment ce dont le pays a be­soin au­jourd’hui, afin de re­trou­ver une crois­sance du­rable.

Dans un livre pu­blié en 1982, L’As­cen­sion et le Dé­clin des na­tions, le pro­fes­seur d’éco­no­mie po­li­tique Man­cur Ol­son avance sa contri­bu­tion théo­rique de la « lo­gique d’ac­tion col­lec­tive ». Il tente ain­si de ré­pondre à la ques­tion de sa­voir pour­quoi les États ne par­viennent sou­vent pas à mettre en oeuvre cer­taines ré­formes pour­tant es­sen­tielles pour leur ave­nir, met­tant prin­ci­pa­le­ment en avant les po­li­tiques élec­to­ra­listes. Les hommes po­li­tiques s’in­té­ressent sur­tout à leur ré­élec­tion et ont donc des ho­ri­zons tem­po­rels li­mi­tés, de quatre à cinq ans au maxi­mum. Or toute ré­forme de la na­ture de celles né­ces­saires dans le contexte de la crise grecque a des consé­quences né­ga­tives concen­trées à court terme et des avan­tages dif­fus à long terme.

Avec l’ou­ver­ture de la pro­fes­sion de conduc­teur de taxi, par exemple, les conduc­teurs exis­tants perdent beau­coup par la ré­gle­men­ta­tion pro­po­sée, tan­dis que le reste de la so­cié­té y gagne, mais seule­ment mar­gi­na­le­ment à l’échelle de l’in­di­vi­du. Se­lon Ol­son, ceux qui perdent le plus ont une meilleure ca­pa­ci­té de mobilisation po­li­tique et peuvent donc em­pê­cher cer­taines ré­formes d’être ap­pli­quées. C’est exac­te­ment ce qui s’est pas­sé pour les pro­grammes d’aus­té­ri­té grecs.

Les ré­duc­tions de sa­laires et de pen­sions ont quant à elle pu être vo­tées parce que la res­pon­sa­bi­li­té n’était pas sin­gu­lière mais col­lec­tive. Ce n’est pas un mi­nistre seul, mais une ma­jo­ri­té par­le­men­taire qui les a pro­mul­guées. Une ré­forme plus ci­blée exige, en plus de la loi adop­tée au Par­le­ment, des dé­crets pré­si­den­tiels et des dé­ci­sions mi­nis­té­rielles. À cet égard, le diable se cache dans le dé­tail. Les prê­teurs de la Grèce, après une sé­rie d’éva­lua­tions pré­sen­tant de mau­vais ré­sul­tats, ont com­pris qu’une loi adop­tée au Par­le­ment ne consti­tuait pas « le dé­but de la fin », mais « la fin du dé­but » de l’ap­pli­ca­tion de la ré­forme. Ils se sont de plus ren­du compte que les rè­gle­ments ad­di­tion­nels contre­di­saient sou­vent l’es­prit de la loi qui avait été vo­tée au Par­le­ment, car cer­tains mi­nistres n’en as­su­maient pas les coûts po­li­tiques.

La troi­sième rai­son de l’échec des plans – et, pour beau­coup, la plus im­por­tante – a trait à la culture po­li­tique grecque, et plus pré­ci­sé­ment à la do­mi­na­tion de la po­li­tique du po­pu­lisme. Le po­pu­lisme n’est pas un phé­no­mène nouveau en Grèce. Il était dé­jà vi­sible dans le sys­tème po­li­tique grec avant la crise, très ré­pan­du dans les an­nées 1980, et cer­tai­ne­ment présent de­puis la fon­da­tion de la Grèce mo­derne. On a pu no­ter une in­con­sis­tance tra­di­tion­nelle entre les pro­messes pré­élec­to­rales et les po­li­tiques pos­té­lec­to­rales. Par ailleurs, la Grèce était le seul des pays sou­mis à des plans de sau­ve­tage dans le­quel les par­tis d’op­po­si­tion pro­cla­maient qu’une al­ter­na­tive à l’aus­té­ri­té était pos­sible. Une al­ter­na­tive qui ne s’est ja­mais ma­té­ria­li­sée lorsque ces par­tis ont en­suite été au pou­voir.

En outre, la po­li­tique grecque pour­rait être ca­rac­té­ri­sée par ce que l’on ap­pelle une « op­po­si­tion struc­tu­relle ». Les par­tis d’op­po­si­tion ne votent tra­di­tion­nel­le­ment pas la lé­gis­la­tion avec ceux au pou­voir, même quand leurs désac­cords po­li­tiques sont mi­neurs. Cette lo­gique d’op­po­si­tion struc­tu­relle n’était pas aus­si mar­quée au Por­tu­gal, en Ir­lande, à Chypre où, il est vrai, la si­tua­tion ne né­ces­si­tait pas un pro­gramme aus­si exi­geant.

Les pro­blèmes per­sis­tants

La Grèce est en ré­ces­sion de­puis 2008, après avoir per­du 27 % de son PIB cu­mu­lé, ce qui fait de cette pé­riode une crise si­mi­laire à la Grande Dé­pres­sion de 1929. Le meilleur in­di­ca­teur pour comprendre les im­pli­ca­tions do­mes­tiques de la crise grecque est le taux de pau­vre­té ex­trême, soit le pour­cen­tage de la po­pu­la­tion qui ne peut pas as­su­rer sa sub­sis­tance ni celle de sa fa­mille quo­ti­dien­ne­ment sans aide ex­té­rieure. Ce pour­cen­tage était de 2,2 % en 2009, avant la crise. Il a grim­pé à 17 % en 2013, avant de bais­ser un peu l’an­née der­nière, à 13,6 % (4). En outre, la grande ma­jo­ri­té des per­sonnes ex­trê­me­ment pauvres sont jeunes et sans em­ploi. Dans la tranche d’âge 1829 ans, 22,6 % sont ex­trê­me­ment pauvres, contre seule­ment 2,4 % des per­sonnes âgées de plus de 65 ans. Le dé­clin de l’ex­trême pau­vre­té de­puis 2013 est es­sen­tiel­le­ment at­tri­buable à une baisse du chô­mage. Si 400 000 per­sonnes ont réus­si, de 2013 à 2016, à re­pas­ser au-des­sus du seuil de pau­vre­té ex­trême, c’est prin­ci­pa­le­ment parce que 250 000 d’entre eux ont pu trou­ver un em­ploi au cours de cette pé­riode.

Ce que la Grèce a connu en 2010, c’est l’échec de son mo­dèle éco­no­mique des an­nées 2000. La crois­sance éco­no­mique était alors prin­ci­pa­le­ment le fait de prêts, d’im­por­ta­tions et de la consom­ma­tion.

À long terme, c’est le pro­blème dé­mo­gra­phique, ag­gra­vé par la crise, qui est le plus in­quié­tant. La po­pu­la­tion to­tale grecque comp­tait 11,1 mil­lions de per­sonnes en 2011. Elle a chu­té de­puis à 10,7 mil­lions. Au cours de la crise grecque, pour la pre­mière fois, le nombre de dé­cès a dé­pas­sé le nombre de nais­sances an­nuel, en même temps que de nom­breux Grecs dé­ci­daient d’émi­grer à l’étran­ger pour trou­ver du travail. Les pro­jec­tions de po­pu­la­tion pour 2050 semblent en­core plus pes­si­mistes. Se­lon une étude ré­cente de diaNEO­sis, la po­pu­la­tion va di­mi­nuer pour at­teindre 8,8 mil­lions en 2050 (5). En outre, alors que les plus de 65 ans re­pré­sentent ac­tuel­le­ment 21 % de la po­pu­la­tion grecque, ils en consti­tue­ront alors 30 à 33 %. Ces ten­dances dé­mo­gra­phiques au­ront des im­pli­ca­tions évi­dentes sur l’orien­ta­tion géo­po­li­tique et stra­té­gique du pays, mais sur­tout des consé­quences ex­trê­me­ment sé­vères pour le sys­tème de re­traites.

Ces ré­sul­tats éco­no­miques au­ront eu des ré­per­cus­sions non seule­ment so­ciales, mais aus­si po­li­tiques. Ain­si, le par­ti d’ex­trême droite Aube Do­rée, qui avait ob­te­nu moins de 0,3 % aux élec­tions na­tio­nales de 2009, est de­ve­nu la troi­sième force po­li­tique du pays, to­ta­li­sant près de 7 % des suf­frages aux der­nières élec­tions lé­gis­la­tives (2015). Quant aux par­tis po­li­tiques tra­di­tion­nels, comme le Pa­sok, qui est pas­sé de 40 % au scru­tin lé­gis­la­tif de 2009 à 6 % lors de ce­lui de 2015, ils sont en dé­clin. Et 70 nou­veaux par­tis po­li­tiques ont été créés en Grèce de­puis 2010 (6). Sur­tout, la crise a fait émer­ger la coa­li­tion qui forme le gou­ver­ne­ment grec ac­tuel et re­groupe une par­tie tra­di­tion­nel­le­ment ré­duite de la gauche ra­di­cale (avec Sy­ri­za) et un nouveau par­ti de la droite na­tio­na­liste (les Grecs in­dé­pen­dants).

Néan­moins, il semble que le Par­le­ment et la po­pu­la­tion suivent des che­mins op­po­sés. Alors que le gou­ver­ne­ment ac­tuel en Grèce a pris une voie proeu­ro­péenne après l’été 2015, les Grecs ré­pondent de ma­nière de plus en plus an­ti­eu­ro­péenne dans les son­dages d’opi­nion. Par exemple, « Que pensent les Grecs (7) », l’en­quête an­nuelle sur les valeurs me­née par diaNEO­sis, en­re­gistre une aug­men­ta­tion de l’an­ti­eu­ro­péa­nisme de­puis 2015. Le nombre de Grecs qui éva­luent la par­ti­ci­pa­tion de la Grèce à l’UE comme po­si­tive est pas­sé de 69 % en avril 2015 à 53,5 % en dé­cembre 2016. En outre, la part de ceux qui pré­fé­raient sor­tir de la zone eu­ro était en avril 2015 de 20,7 % de la po­pu­la­tion to­tale, un chiffre qui est pas­sé à 33,1 % en dé­cembre 2016. Ce chan­ge­ment dans l’opi­nion pu­blique consti­tue peut-être l’un des dé­fis ac­tuels les plus im­por­tants, car d’autres dé­ci­sions dif­fi­ciles sont cer­tai­ne­ment à ve­nir.

Les pistes de sor­tie de crise

Pour sor­tir de la crise, une sé­rie de condi­tions de­vront être sa­tis­faites. Le pro­gramme ac­tuel de­vrait se ter­mi­ner en août 2018. À cette date, la Grèce de­vra avoir prou­vé qu’elle a la ca­pa­ci­té de re­fi­nan­cer sa dette sans un qua­trième pro­gramme de sau­ve­tage. Un sou­tien sup­plé­men­taire se­ra pro­ba­ble­ment né­ces­saire, mais il de­vrait prendre la forme d’une ligne de cré­dit pré­ven­tive (8) plu­tôt que d’un pro­gramme com­plet de sau­ve­tage. La sta­bi­li­té po­li­tique ain­si que la mise en oeuvre in­té­grale du pro­gramme ac­tuel se­ront évi­dem­ment re­quis pour que la Grèce reste sur ce che­min « ver­tueux ». Obli­ga­toires pour la sor­tir de la crise, ces condi­tions ne sont pas suf­fi­santes pour qu’elle re­trouve la crois­sance. Il en existe au moins trois sup­plé­men­taires.

La pre­mière se­rait la res­tau­ra­tion d’un sys­tème ban­caire ayant la ca­pa­ci­té de four­nir des li­qui­di­tés à l’éco­no­mie du pays. Il fau­drait pour ce­la dé­fi­nir et ap­pli­quer ra­pi­de­ment au sys­tème ban­caire tout un en­semble de me­sures. Le coût de l’im­mo­bi­li­té du sec­teur ban­caire est ex­trê­me­ment éle­vé, et le pays ne peut pas conti­nuer à le prendre en charge.

Les gou­ver­ne­ments grecs ont pu mettre en oeuvre des ré­duc­tions bud­gé­taires ho­ri­zon­tales mais ont eu toutes les dif­fi­cul­tés à prendre des me­sures ci­blées et à réa­li­ser des ré­formes struc­tu­relles.

La deuxième condi­tion est l’éla­bo­ra­tion d’une po­li­tique fis­cale dif­fé­rente, concer­tée avec les par­te­naires de la Grèce, ce qui fa­vo­ri­se­rait un as­sou­plis­se­ment des ob­jec­tifs de dé­fi­cit bud­gé­taire pri­maire et du ser­vice de la dette grecque. L’as­sou­plis­se­ment du pro­gramme ne peut pas être ac­cor­dé sans con­tre­par­tie. Il exige une lé­gi­ti­mi­té accrue de la Grèce aux yeux de ses prê­teurs, grâce à la mise en oeuvre de ré­formes struc­tu­relles, là où les per­for­mances ont été les plus faibles pré­cé­dem­ment.

Le ni­veau de taxa­tion ac­tuel est in­sou­te­nable. Néan­moins, le pays a dé­jà ac­cep­té d’aug­men­ter les ex­cé­dents bud­gé­taires pour les an­nées à ve­nir. Ce­la si­gni­fie que la Grèce ne dis­po­se­ra d’au­cune marge bud­gé­taire et de­vra gé­né­rer des re­ve­nus sup­plé­men­taires pro­ve­nant d’autres sources. L’une des pos­si­bi­li­tés est de cap­ter une par­tie de l’éva­sion fis­cale, éva­luée entre 6 et 9 % du PIB du pays, soit de 11 à 15 mil­liards d’eu­ros en

2015 (9). Le fait que la Grèce mette ac­tuel­le­ment en place des contrôles de ca­pi­taux consti­tue une op­por­tu­ni­té pour la pour­suite de l’ap­pli­ca­tion de me­sures vi­sant à sti­mu­ler l’uti­li­sa­tion des cartes de cré­dit et les paie­ments élec­tro­niques. Le fait que les dé­po­sants des banques grecques puissent payer par carte à hau­teur de 1680 eu­ros men­suels pour chaque compte (jus­qu’en août 2017) a dé­jà en­traî­né une aug­men­ta­tion si­gni­fi­ca­tive de l’uti­li­sa­tion des paie­ments élec­tro­niques de­puis 2015. Ces ins­tru­ments peuvent ai­der à cap­ter une par­tie de la fraude fis­cale. Tou­te­fois, de telles me­sures de­mandent du temps. Ce que peut faire le pays à court terme, c’est chan­ger les prio­ri­tés po­li­tiques du pro­gramme de sau­ve­tage. Le gou­ver­ne­ment de­vrait ré­duire les im­pôts et les co­ti­sa­tions so­ciales et, en­suite seule­ment, op­ter pour un ni­veau de dé­penses plus faible. Un tel mou­ve­ment per­met­trait cer­tai­ne­ment à l’éco­no­mie de se dé­ve­lop­per plus fa­ci­le­ment et ai­de­rait le pays à sur­mon­ter sa crise ac­tuelle plus ra­pi­de­ment.

La troi­sième et der­nière condi­tion est la plus dif­fi­cile à réa­li­ser et la plus au­da­cieuse. Elle im­plique le chan­ge­ment qua­li­ta­tif du mo­dèle éco­no­mique du pays, grâce à la mise en oeuvre de ré­formes struc­tu­relles dans une sé­rie de do­maines. Tout d’abord, il fau­drait ré­for­mer les mar­chés des pro­duits et des ser­vices, car la Grèce est une éco­no­mie en­core très ré­gle­men­tée qui doit se li­bé­ra­li­ser pour se dé­ve­lop­per. De plus, le pays doit pro­cé­der à des pri­va­ti­sa­tions pour at­ti­rer les in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers. Sur ces deux fronts, les re­tards ont été par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tants de­puis le dé­but de la crise. Et, à ce stade, le re­tard est un luxe qu’il ne peut plus se per­mettre. De plus, il a be­soin d’une sé­rie d’ini­tia­tives po­li­tiques pour sti­mu­ler l’es­prit d’en­tre­prise, et l’abais­se­ment des taxes et des co­ti­sa­tions so­ciales est une pre­mière étape né­ces­saire. Il doit aus­si créer une culture de l’es­prit d’en­tre­prise, jus­qu’à ré­cem­ment plu­tôt vi­li­pen­dé. La Grèce a be­soin d’uni­ver­si­tés qui in­ves­tissent dans la re­cherche et l’in­no­va­tion, d’un État fa­vo­rable aux en­tre­prises, d’un sys­tème de jus­tice sans re­tards im­por­tants dans son fonc­tion­ne­ment et de sta­bi­li­té ins­ti­tu­tion­nelle. Et ce­la exige une sé­rie de ré­formes ins­ti­tu­tion­nelles tou­chant la plu­part des do­maines po­li­tiques.

En­fin, la so­cié­té grecque doit chan­ger de men­ta­li­té. Nous de­vons sur­mon­ter nos « com­plexes » du pas­sé sur la fa­çon dont nous gé­rons nos af­faires pu­bliques. L’éducation ne de­vrait pas concer­ner prin­ci­pa­le­ment les en­sei­gnants, mais les étu­diants. La san­té ne de­vrait pas concer­ner prin­ci­pa­le­ment les mé­de­cins, mais les pa­tients. Les trois rai­sons prin­ci­pales pour les­quelles la Grèce est en­core en crise – la non-ap­pro­pria­tion du pro­gramme par les gou­ver­nants, la peur des coûts po­li­tiques et une culture du po­pu­lisme – sont au­tant de pro­blèmes is­sus d’une culture na­tio­nale qui ne ré­com­pense pas ceux qui ont le cou­rage de prendre des dé­ci­sions dif­fi­ciles. Et le pro­blème est que si l’on ajoute les consé­quences im­por­tantes de la crise sur les fronts po­li­tiques et so­ciaux, ain­si que les dé­fis à long terme – en par­ti­cu­lier dé­mo­gra­phiques –, les dé­ci­sions que les di­ri­geants du pays de­vront prendre dans les an­nées à ve­nir re­vêtent pour lui une im­por­tance exis­ten­tielle.

Après avoir vi­si­té Athènes dans les pre­miers mois de la crise éco­no­mique, Tho­mas Fried­man, du New York Times, écri­vit que l’ave­nir éco­no­mique de la Grèce se­rait dé­ci­dé par ses jeunes gé­né­ra­tions, et par­ti­cu­liè­re­ment par le choix qu’elles fe­raient d’émi­grer ou de res­ter… De­puis la si­gna­ture du pre­mier plan de sau­ve­tage en 2010, plus de 400 000 Grecs ont quit­té le pays, des jeunes pour la plu­part.

Alors que le gou­ver­ne­ment ac­tuel en Grèce a pris une voie proeu­ro­péenne après l’été 2015, les Grecs ré­pondent de ma­nière de plus en plus an­ti­eu­ro­péenne dans les son­dages d’opi­nion.

En col­la­bo­ra­tion avec le think tank grec diaNEO­sisana­lysePar Ky­ria­kos Pier­ra­ka­kis, di­rec­teur de re­cherches de diaNEO­sis (www.dianeo­sis.org).Pho­to ci-des­sus :Un sans-abri dort au pied d’une banque dans le centre d’Athènes, en fé­vrier 2017. Le 20 juillet 2017, le FMI a don­né son ac­cord pour l’oc­troi à Athènes d’un nouveau prêt de 1,6 mil­liard d’eu­ros, dans le cadre du troi­sième plan de sau­ve­tage (2015-2018) si­gné il y a deux ans par la Grèce et ses créan­ciers eu­ro­péens, sous ré­serve tou­te­fois que ces der­niers as­sou­plissent comme conve­nu les règles de rem­bour­se­ment à par­tir de l’an pro­chain. La dette co­los­sale du pays, qui re­pré­sente tou­jours près de 180 % de son PIB (315 mil­liards d’eu­ros), est ju­gée « in­sou­te­nable » en l’état ac­tuel par l’ins­ti­tu­tion fi­nan­cière in­ter­na­tio­nale. (© AFP/ Elef­the­rios Elis)

Pho­to ci-des­sus :Des ma­ni­fes­tants tentent de for­cer les bar­rières pour pé­né­trer dans le Par­le­ment grec le 18 mai 2017, alors que les dé­pu­tés s’ap­prêtent à vo­ter de nou­velles me­sures d’aus­té­ri­té. Les comptes pu­blics et la balance ex­té­rieure (hors in­té­rêts de la dette) ont été ra­me­nés à l’équi­libre au prix d’une cruelle baisse du pou­voir d’achat de la ma­jo­ri­té des Grecs… Les sa­laires, les re­traites et les aides so­ciales ayant bais­sé, mais non les prix, tan­dis que les im­pôts ne cessent d’aug­men­ter, la pau­vre­té concerne près de20 % de la po­pu­la­tion. (© AFP/ Loui­sa Gou­lia­ma­ki)

Pho­to ci-des­sous :La li­bé­ra­li­sa­tion des pro­fes­sions fer­mées à la concur­rence (rou­tiers, phar­ma­ciens, no­taires, avo­cats, in­gé­nieurs ci­vils…) est l’une des ré­formes struc­tu­relles – en­ga­gées mais non ache­vées – exi­gées par la Troï­ka en con­tre­par­tie de son aide fi­nan­cière. La lutte dans le sec­teur des taxis, qui jouent un rôle stra­té­gique dans ce pays tou­ris­tique et pal­lient dans les îles les la­cunes du trans­port pu­blic, sym­bo­lise ain­si toute l’op­po­si­tion entre la vo­lon­té li­bé­rale d’ou­ver­ture à la concur­rence et la forte op­po­si­tion des pre­miers concer­nés, non convain­cus des bien­faits de cette li­bé­ra­li­sa­tion. (© Shut­ter­stock)

Pho­to ci-des­sus :Des em­ployés mu­ni­ci­paux ma­ni­festent contre des li­cen­cie­ments éco­no­miques à Athènes le 23 mai 2017. À 23,5 % en jan­vier 2017 se­lon Eu­ro­stat, le taux de chô­mage grec, bien qu’il ait di­mi­nué de cinq points en trois ans, reste le plus éle­vé de la zone eu­ro (où il est de 8,7 % en moyenne). Le chô­mage frappe no­tam­ment la jeu­nesse grecque de plein fouet, at­tei­gnant 48 % chez les moins de 25 ans (contre 19,4 % en moyenne dans la zone eu­ro). (© AFP/Loui­sa Gou­lia­ma­ki)

Pho­to ci-contre :Alexis Tsi­pras le 19 mai 2014 à Bo­logne (Ita­lie), à la tri­bune du mou­ve­ment « L’autre Eu­rope avecTsi­pras » créé en Ita­lie pour les élec­tions eu­ro­péennes de 2014. De­ve­nu Pre­mier mi­nistre en jan­vier 2015, le jeune lea­der du par­ti ra­di­cal de gauche Sy­ri­za a fi­ni par re­non­cer à ses pro­messes de cam­pagne et à mettre en oeuvre la ri­gueur éco­no­mique que les Grecs avaient mas­si­ve­ment re­je­tée lors du ré­fé­ren­dum du 25 juillet 2015, qu’il avait or­ga­ni­sé après l’échec d’un round de né­go­cia­tions avec la Troï­ka. (© Lo­ren­zo Gau­den­zi)Pour al­ler plus loin• « La crise grecque : re­gards croi­sés », jour­née d’étude sur la crise grecque or­ga­ni­sée par DiaNEO­sis et le CE­RI Sciences Po à Pa­ris, le 7 dé­cembre 2016. Tra­vaux ac­ces­sibles en ligne : https:// www.scien­cespo.fr/ce­ri/fr/ content/la-crise-grec­que­re­gards• Consul­ter les études et ar­ticles de diaNEO­sis : www. dianeo­sis.orgNotes(1) http://www.ca­pi­tal.gr/oi­ko­no­mia/3206199/el­stat­pro­to­genes(2) http://www.ka­thi­me­ri­ni.gr/916366/ar­ticle/ oi­ko­no­mia/ellh­nikh-oi­ko­no­mia/tte-sto-16-toy-aep­ka­te­vai­nei(3) La ci­ta­tion ori­gi­nale se­rait « On fait cam­pagne en poé­sie. On gou­verne en prose. »[ NdlR].(4) http://www.dianeo­sis.org/2017/04/gree­ce_­po­ver­ty_2017/(5) http://www.dianeo­sis.org/2016/09/gree­ce_­de­mo­gra­phic_­cri­sis/ (6) http://www.ka­thi­me­ri­ni.gr/904118/ar­ticle/epi­kai­ro­th­ta/po­li­tikh/ sthn-el­la­da-twn-mnh­mo­niwn-idry8h­kan-panw-apo-60-nea-kom­ma­ta (7) http://www.dianeo­sis.org/2017/03/tpe_2017/(8) Dis­po­si­tif du FMI pour pré­ve­nir les crises dans des pays aux fon­da­men­taux sains, mais qui pré­sentent en­core cer­taines vul­né­ra­bi­li­tés. Voir : https://www. imf.org/ex­ter­nal/np/exr/facts/fre/pclf.htm(9) http://www.dianeo­sis.org/2016/06/tax_e­va­sion_in_­greece/

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