Le com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel existe-t-il ?

DSI - - DÉBATS - Par Jo­seph Hen­ro­tin, char­gé de re­cherche au CAPRI

De­puis 1961 et le fa­meux dis­cours d’adieu du pré­sident amé­ri­cain Dwight Ei­sen­ho­wer, le concept de com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel est fré­quem­ment mo­bi­li­sé pour ex­pli­quer le com­por­te­ment stra­té­gique des États, ou en­core pour rendre compte des dé­penses de dé­fense, y com­pris lors­qu’elles ne sont pas mi­li­tai­re­ment ra­tion­nelles. Mais la théo­rie tient-elle face à la réa­li­té ?

Se­lon les dé­fi­ni­tions qui lui sont don­nées, le concept de Com­plexe Mi­li­ta­roin­dus­triel (CMI) ren­voie in­va­ria­ble­ment à la conjonc­tion des in­té­rêts mu­tuels et par­ta­gés des forces ar­mées, de l’in­dus­trie d’ar­me­ment et, sui­vant les ac­cep­tions don­nées, du monde po­li­tique en vue d’ac­croître la puis­sance, po­li­tique et/ou fi­nan­cière, de ces dif­fé­rents ac­teurs. Ei­sen­ho­wer en don­nait une ca­rac­té­ri­sa­tion plu­tôt

qu’une dé­fi­ni­tion : « Nous ne pou­vons plus ris­quer plus long­temps une im­pro­vi­sa­tion de notre dé­fense na­tio­nale ; nous avons été for­cés de créer une in­dus­trie d’ar­me­ment per­ma­nente aux vastes pro­por­tions […]. Cette conjonc­tion d’une im­mense ins­ti­tu­tion mi­li­taire et d’une vaste in­dus­trie d’ar­me­ment est nou­velle […]. L’in­fluence to­tale – éco­no­mique, po­li­tique, même spi­ri­tuelle – est res­sen­tie dans chaque ville, chaque par­le­ment d’état, chaque bu­reau du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral […]. Nous ne de­vons pas man­quer de com­prendre ses graves im­pli­ca­tions […]. Dans les conseils du gou­ver­ne­ment, nous de­vons nous gar­der de toute

in­fluence, qu’elle ait été re­cher­chée ou non, du com­plexe mi­li­ta­ro-in­dus­triel. Le po­ten­tiel pour la crois­sance dé­sas­treuse d’une puis­sance éga­rée existe et per­sis­te­ra. »

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Le CMI existe-t-il ? L’ap­proche ma­cro

Il faut d’abord consta­ter que le concept est ap­pa­ru à un mo­ment char­nière de l’his­toire stra­té­gique amé­ri­caine : L’URSS s’était do­tée de l’arme nu­cléaire, les États-unis avaient pris conscience de leur rôle in­ter­na­tio­nal, et les ques­tions de stra­té­gie et d’ar­me­ment de­ve­naient un en­jeu po­li­tique

ma­jeur alors que, his­to­ri­que­ment, elles ne l’étaient qu’en temps de guerre. De fac­to, Ei­sen­ho­wer re­con­nais­sait dans son dis­cours la place prise par la science et la re­cherche de­puis la Deuxième Guerre mon­diale et sou­li­gnait en creux les risques de leur autonomisation et d’une perte de contrôle so­cial, mais aus­si po­li­tique – une ques­tion qui se­ra au coeur des tra­vaux de l’école de Franc­fort, no­tam­ment.

Le dé­bat au­tour du concept a d’abord fait flo­rès aux États-unis, sur un mode po­lé­mique – la dé­non­cia­tion de ses ef­fets sur la po­li­tique amé­ri­caine – avant, au tour­nant des an­nées 1970, d’être consi­dé­ré comme une hy­po­thèse de tra­vail dans quelques ou­vrages. Il a ain­si été mo­bi­li­sé, no­tam­ment par Mel­man, pour ex­pli­quer l’im­pli­ca­tion amé­ri­caine dans la guerre du Viet­nam, mon­trant com­ment la bu­reau­cra­tie du Pen­ta­gone s’est ap­puyée sur le com­plexe, sous Mcna­ma­ra, pour ac­croître son pou­voir au re­gard des autres bu­reau­cra­ties na­tio­nales (2). En 1972, Sam Sar­ke­sian pu­bliait un ou­vrage sur l’in­ter­dé­pen­dance crois­sante entre les dif­fé­rents ac­teurs (3). L’in­dus­trie de dé­fense vi­vait ain­si lar­ge­ment des com­mandes du Pen­ta­gone, qui per­met­taient éga­le­ment de fi­nan­cer sa Re­cherche et Dé­ve­lop­pe­ment (R&D) et de nou­veaux pro­duits. Le Pen­ta­gone ac­crois­sait ses ca­pa­ci­tés mi­li­taires dans un cadre de course aux ar­me­ments. Dans le même temps, les ac­ti­vi­tés mi­li­taires comme in­dus­trielles étaient éga­le­ment source d’em­plois, tout en aug­men­tant le rôle sym­bo­lique du Congrès et des congress­men. L’ap­proche re­te­nue dis­sé­quait les in­ter­ac­tions et les in­té­rêts par­ta­gés des dif­fé­rents ac­teurs de ce qui ap­pa­raît comme un ca­pi­ta­lisme de guerre ins­tru­men­ta­li­sant la me­nace so­vié­tique (4).

Reste que le concept de CMI n’est pas né­ces­sai­re­ment consen­suel. En pleine guerre froide, plu­sieurs contri­bu­tions re­met­taient en cause sa né­ces­si­té : dans un contexte de me­nace exis­ten­tielle, il est nor­mal de dis­po­ser d’une in­dus­trie de dé­fense puis­sante et qu’elle soit liée aux forces re­flète l’adap­ta­tion aux be­soins du client (5). Nar­din et Sal­ter es­timent éga­le­ment, et entre autres, que le concept est peu li­sible, mou et fluc­tuant. In fine, sa va­leur ex­pli­ca­tive de la po­li­tique étran­gère et de dé­fense amé­ri­caine se­rait donc faible (6). L’iden­ti­fi­ca­tion des ac­teurs et de leurs in­té­rêts, en par­ti­cu­lier, ne man­que­rait pas d’être pro­blé­ma­tique. Der­rière ces re­mises en ques­tion, il y a éga­le­ment une cri­tique de la no­tion d’in­té­rêts mu­tuels entre les mondes in­dus­triel, mi­li­taire et po­li­tique. Or si l’in­té­rêt peut être, à court terme, de vendre des ma­té­riels et d’af­fir­mer sa puis­sance, les risques de guerre por­tés par un pro­ces­sus d’es­ca­lade tech­no­lo­gique existent à plus long terme – ce que confir­me­ront les tra­vaux sur le di­lemme de la sé­cu­ri­té et le culte de l’of­fen­sive.

De même, les ac­teurs du « com­plexe » ne sont pas mo­no­li­thiques. C’est sur­tout le cas dans les an­nées 1970, lorsque la concur­rence entre in­dus­triels était fé­roce aux États-unis. Les forces amé­ri­caines sont éga­le­ment ti­raillées par des conflits d’al­lo­ca­tion de res­sources pla­çant leurs services en concur­rence. Les dif­fi­cul­tés mé­tho­do­lo­giques in­duites par le concept se re­flètent éga­le­ment lors­qu’il est ap­pli­qué ailleurs qu’aux États-unis. Ver­non As­pa­tu­rian s’in­ter­roge ain­si sur son exis­tence en URSS, qu’il ne par­vient ce­pen­dant pas à dé­mon­trer. Mon­trant com­ment les mi­li­taires étaient te­nus à l’écart des postes po­li­tiques à res­pon­sa­bi­li­té, il re­con­naît ce­pen­dant le poids du sec­teur in­dus­triel, mais aus­si l’im­por­tance qu’il re­pré­sen­tait dans les dis­cours comme les pra­tiques du Parti, élé­ment in­con­tour­nable du « sys­tème » so­vié­tique (7).

Les au­teurs qui tra­vaille­ront sur le «com­plexe» so­vié­tique n’iront pas jus­qu’à lui don­ner l’in­fluence sur le pro­ces­sus de décision en po­li­tique étran­gère qu’ei­sen­ho­wer ou Mel­man at­tri­buaient au CMI amé­ri­cain. Cette ques­tion de l’in­fluence – que l’on omet sou­vent de dé­fi­nir, dans ses ob­jec­tifs comme son am­pli­tude – ren­voie aux ac­cep­tions po­pu­laires du « mar­chand de ca­nons » et, plus lar­ge­ment, du « pro­fi­teur de guerre », vo­lon­tiers po­lé­miques, mais dont la dé­mons­tra­tion ou la ré­fu­ta­tion sont ar­dues. Certes, en éco­no­mie, les tra­vaux de Gal­braith ont mon­tré que la Deuxième Guerre mon­diale a sur­tout cau­sé une des­truc­tion des ri­chesses, même s’il est in­con­tes­table qu’elle a in­duit la mon­tée en puis­sance des ac­teurs américains de l’in­dus­trie

de dé­fense ou en­core qu’elle a per­mis, au tra­vers des aides post­guerre, une re­den­si­fi­ca­tion du tis­su éco­no­mique.

Pra­ti­que­ment tou­te­fois, cette mon­tée en puis­sance ne peut se suf­fire à elle-même et ne doit sa pé­ren­ni­sa­tion qu’aux orien­ta­tions en­suite prises par Wa­shing­ton dès le dé­but des an­nées 1950. L’on pour­rait ajou­ter que les guerres ne sont pas né­ces­sai­re­ment de «bonnes nou­velles» pour des in­dus­triels dont la qua­li­té des ma­té­riels peut être tes­tée – au risque de mau­vaises sur­prises. Après la guerre froide, le dé­bat lié au CMI se dé­lite, mais reste pré­sent. D’une part, il est à nou­veau mo­bi­li­sé pour ex­pli­quer les guerres d’irak et d’af­gha­nis­tan; ou en­core les opé­ra­tions is­raé­liennes dans les Ter­ri­toires pa­les­ti­niens. Là aus­si, la ten­ta­tion d’af­fec­ter au CMI une in­fluence dé­ci­sive en fa­veur de ces opé­ra­tions existe tou­jours, mais sans dé­mons­tra­tion convain­cante. C’est en par­ti­cu­lier le cas lorsque l’état a plus in­té­rêt à in­ves­tir dans des ac­tions tou­chant di­rec­te­ment les ci­toyens que dans des dé­penses de dé­fense.

D’autre part, l’ap­pa­ri­tion de nou­velles tech­no­lo­gies est éga­le­ment source, pour J. Der De­rian comme pour une par­tie des au­teurs re­le­vant des études cri­tiques de sé­cu­ri­té, d’une mu­ta­tion du CMI (8). Conser­vant une di­men­sion mi­li­ta­ro-in­dus­trielle, il faut lui ad­joindre les mé­dias et l’in­dus­trie du di­ver­tis­se­ment, l’en­semble for­mant un ré­seau de sou­tiens croi­sés. Moins ri­gide qu’un « com­plexe », le « ré­seau » rend compte d’une ma­nière plus fine d’in­ter­ac­tions qui vont dans le sens de la conduite – mais aus­si de la lé­gi­ti­ma­tion aux yeux des opi­nions pu­bliques comme des dé­ci­deurs eux-mêmes – de guerres ex­pé­di­tion­naires aus­si ver­tueuses que, pour les po­pu­la­tions des États les condui­sant, vir­tuelles.

Elles se­raient ren­dues moins meur­trières par une conver­gence de tech­no­lo­gies qui en fa­ci­litent la réa­li­sa­tion, au risque éga­le­ment de les dé­na­tu­rer dès lors qu’elles se­raient par­tiel­le­ment as­si­mi­lées aux lo­giques du di­ver­tis­se­ment, po­li­tique pour les opi­nions pu­bliques, mais aus­si lu­diques pour les com­bat­tants eux-mêmes. Là aus­si ce­pen­dant, la dé­ter­mi­na­tion pré­cise de l’in­fluence de ce ré­seau in­cluant les mé­dias, com­pa­ra­ti­ve­ment à des fac­teurs plus clas­siques re­le­vant de l’in­té­rêt na­tio­nal par exemple, s’avère dé­li­cate. Elle tend sur­tout à ca­cher le rôle du po­li­tique, en le dé­pos­sé­dant de ses at­tri­buts, quitte à tro­quer la cause pour la consé­quence.

Le CMI au tra­vers du prisme des pro­grammes : l’ap­proche mi­cro

Entre-temps tou­te­fois, l’his­to­rio­gra­phie amé­ri­caine a évo­lué. Il n’est plus guère ques­tion de cher­cher une vi­sion ma­cro­so­ciale, à l’échelle na­tio­nale, de la réa­li­té ou de l’in­fluence du CMI, mais de l’exa­mi­ner de ma­nière plus fine, au tra­vers du prisme des pro­grammes d’ar­me­ments. B. Iron­delle et J. Joa­na qua­li­fient ain­si les an­nées 1970 de « dé­cen­nie des mo­no­gra­phies dé­ci­sion­nelles ». Programme par programme,

(9) il est ain­si ques­tion de voir le jeu, par­fois contra­dic­toire, des dif­fé­rents ac­teurs jus­qu’en leur sein et de com­prendre com­ment se fa­brique un ma­té­riel. Ces mo­no­gra­phies sont tou­te­fois gé­né­ra­le­ment cen­trées sur des pro­grammes d’ap­pa­reils de com­bat – de bons exemples dès lors que les en­jeux tech­niques et po­li­tiques sont im­por­tants et que leur coût tend à s’ac­croître – ou des sys­tèmes liés à la dis­sua­sion nu­cléaire ou à la lutte an­ti­mis­sile.

Moins gé­né­ra­liste que les tra­vaux des an­nées 1970, cette ap­proche «mi­cro» va trou­ver des échos en so­cio­lo­gie des tech­niques, plus tard, avec les tra­vaux de Law, Cal­lon ou en­core La­tour sur l’ac­tor-net­work Theo­ry, qui tra­duit les in­ter­ac­tions mul­tiples ayant une

in­ci­dence sur la tra­jec­toire his­to­rique d’un ar­te­fact, no­tam­ment mi­li­taire (10). Ces tra­vaux dé­montrent qu’un in­dus­triel de dé­fense n’est pas uni­que­ment mû par le pro­fit fi­nan­cier. D’autres in­té­rêts, comme le po­si­tion­ne­ment à long terme sur le mar­ché, des ri­va­li­tés entre di­vi­sions ou entre per­sonnes peuvent éga­le­ment les ani­mer. L’op­po­si­tion ne se dé­fi­nit par ailleurs pas sys­té­ma­ti­que­ment en termes d’in­té­rêt, mais éga­le­ment en termes d’an­ta­go­nisme entre vi­sions tech­niques, voire stra­té­giques.

La ques­tion de la place don­née à la R&D – ga­rante du main­tien des qua­li­fi­ca­tions tech­niques et d’un po­si­tion­ne­ment concur­ren­tiel fa­vo­rable – est, de ce point de vue, fon­da­men­tale et est éga­le­ment bien cou­verte par la lit­té­ra­ture de l’époque. Elle est d’au­tant plus im­por­tante qu’elle montre la com­plexi­té des re­la­tions entre science et tech­no­lo­gie, lar­ge­ment trai­tée en phi­lo­so­phie ou en so­cio­lo­gie de la tech­nique, mais aus­si dans les études stra­té­giques, aux États-unis, comme d’ailleurs en France (11). Elle pose éga­le­ment la ques­tion des re­la­tions entre les uni­ver­si­tés – et le monde de la re­cherche fon­da­men­tale – et l’in­dus­trie. Elle se­ra fon­da­men­tale pour com­prendre les évo­lu­tions du CMI amé­ri­cain dans les an­nées 1980, mar­quées par le lan­ce­ment d’une sé­rie de pro­grammes cen­trés sur l’élec­tro­nique, l’informatique ou en­core les ar­me­ments spa­tiaux (l’ini­tia­tive de dé­fense stra­té­gique) (12).

Au-de­là du monde in­dus­triel, les lo­giques clien­té­listes du monde po­li­tique et des congress­men ont ra­pi­de­ment été mises en évi­dence dans la lit­té­ra­ture, qu’elles concernent de grandes en­tre­prises ou leurs sous-trai­tants, comme le montre no­tam­ment K. R. Mayer (13). L’ap­proche cen­trée sur les pro­grammes per­met éga­le­ment de com­prendre les stra­té­gies de lé­gi­ti­ma­tion po­li­tique qui peuvent être mises en oeuvre par les ac­teurs de l’exé­cu­tif. Aux États-unis, c’est ty­pi­que­ment le cas des tra­vaux ayant por­té sur les dé­ci­sions prises par Mcna­ma­ra et de l’ap­proche coût/ bé­né­fice, im­por­tée du monde de l’au­to­mo­bile, qu’il a mise en oeuvre.

Ceux de Ro­bert Art montrent que le se­cré­taire à la Dé­fense amé­ri­cain a, de fac­to, ac­cru le poids du po­li­tique et sa res­pon­sa­bi­li­té – en fait, ce que les so­cio­logues de la tech­nique ap­pellent « contrôle so­cial des tech­no­lo­gies » – sur des ins­tances mi­li­ta­ro-tech­ni­ciennes ef­fec­tuant tra­di­tion­nel­le­ment les choix en ma­tière d’équipement. Dans une pé­riode mar­quée par la toute-puis­sance de la tech­no­lo­gie et, cor­ré­la­ti­ve­ment, la dif­fi­cul­té pour le pou­voir po­li­tique à ap­pré­hen­der ses en­jeux po­li­tiques et stra­té­giques comme ses pro­ces­sus, Mcna­ma­ra se ré­ap­pro­prie donc l’ob­jet « tech­no­lo­gie mi­li­taire » (14).

Les lo­giques de lé­gi­ti­ma­tion des ac­teurs : de la tech­nique à la me­nace

Reste ce­pen­dant que si le po­li­tique peut cher­cher à ré­duire la concur­rence bu­reau­cra­tique et cor­po­ra­tiste des dif­fé­rentes ar­mées, il peut se heur­ter aus­si aux lo­giques propres de la tech­nique, qui est sans doute à consi­dé­rer, ici, comme un ac­teur en soi. La tech­nique n’est pas ici à en­tendre comme re­le­vant des seuls ma­té­riels. Elle in­tègre éga­le­ment les pro­ces­sus, sa­voir-faire et pro­cé­dures qui forment le quo­ti­dien de toute ac­tion ar­mée. La tech­nique in­duit la pos­si­bi­li­té que ses lo­giques et ses ra­tio­na­li­tés in­filtrent les tran­sac­tions entre les ac­teurs d’un CMI tout en consti­tuant, dans le même temps, un ré­vé­la­teur des réa­li­tés.

Au centre des pré­oc­cu­pa­tions des Science and Tech­no­lo­gy Stu­dies de­puis le mi­lieu des an­nées 1960, le ques­tion­ne­ment au­tour d’une tech­nique « maî­tri­sée » ou « maî­tri­sante » de ses propres ac­teurs – ici, po­li­tiques, mi­li­taires et in­dus­triels – n’a tou­jours pas

trou­vé de ré­ponse dé­fi­ni­tive, mais, de plus, est re­la­ti­ve­ment absent du do­maine des études po­lé­mo­lo­giques et stra­té­giques, y com­pris dans les ou­vrages trai­tant de «la tech­no­lo­gie mi­li­taire » (15). La tech­nique mi­li­taire peut ce­pen­dant être com­prise, dans cer­taines condi­tions, comme un sys­tème idéo­lo­gique ten­dant à dé­ter­mi­ner le po­si­tion­ne­ment des ac­teurs, y com­pris d’un CMI, du point de vue de leur per­cep­tion des dif­fé­rentes formes de stra­té­gie mi­li­taire ou en­core des ma­té­riels à dé­ve­lop­per.

C’est très net du point de vue in­dus­triel, où les ef­fets de mode jouent un rôle dans la mor­pho­lo­gie des ré­ponses aux ca­hiers des charges mi­li­taires. En cher­chant à conser­ver des sa­voir­faire et à en ac­qué­rir de nou­veaux, le monde in­dus­triel peut aus­si pous­ser à l’adop­tion de so­lu­tions tech­no­lo­gi­que­ment sur­di­men­sion­nées au re­gard des be­soins mi­li­taires. Au de­meu­rant, les mi­li­taires eux-mêmes peuvent être sé­duits par des évo­lu­tions tech­no­lo­giques – en­cou­ra­geant ain­si les in­dus­triels –, no­tam­ment parce qu’elles leur ouvrent de nou­veaux do­maines opé­ra­tion­nels et ren­forcent ain­si leur po­si­tion re­la­tive dans la hié­rar­chie des forces ar­mées. C’est ce qu’a no­tam­ment mon­tré Mcken­zie dans le do­maine du « mir­vage » des mis­siles ba­lis­tiques : la tech­no­lo­gie per­met d’ac­croître le nombre de charges et la pré­ci­sion. En re­tour, le Pen­ta­gone pou­vait alors en­tre­prendre une stra­té­gie « contre-forces » vi­sant les si­los de mis­siles so­vié­tiques et ain­si es­pé­rer « ga­gner la guerre nu­cléaire » (16).

En tout état de cause, la dy­na­mique des in­ter­ac­tions entre les ac­teurs est com­plexe et im­pose une confrontation aux im­pé­ra­tifs tech­niques. Ces der­niers ne sont pas sys­té­ma­ti­que­ment un fac­teur d’ac­crois­se­ment de la li­ber­té de ma­noeuvre des forces. La vio­lence des luttes entre ac­teurs dé­bou­chant sur le fa­çon­nage d’un programme trouve sans doute l’une de ses meilleures ex­pli­ci­ta­tions dans le cas du programme d’avion TFX – le fu­tur F-111 – qui rap­pelle l’ac­tuel F-35. Il s’agit alors de dis­po­ser d’un ap­pa­reil à long rayon d’ac­tion, supersonique, des­ti­né aux mis­sions de chasse (pour L’US Na­vy) et d’in­ter­dic­tion (pour L’US Air Force). Il est l’abou­tis­se­ment ul­time d’une vi­sion ma­na­gé­riale : jus­qu’alors, chasse et in­ter­dic­tion étaient deux fonc­tions né­ces­si­tant deux types d’avions dif­fé­rents, l’em­bar­que­ment sur porte-avions im­pli­quant par ailleurs des contraintes. Le ré­sul­tat est un échec fla­grant : l’avion ne pour­ra être em­bar­qué sur porte-avions et s’avé­re­ra mau­vais chas­seur (jus­ti­fiant le dé­ve­lop­pe­ment du F-14 Tom­cat) et connaî­tra des dé­buts dif­fi­ciles dans L’US Air Force. Les ar­mées peuvent ain­si être, en leur sein, le théâtre de luttes entre dif­fé­rentes vi­sions à l’égard d’un même programme. Les dé­bats au­tour de la concep­tion de ce qui de­vien­dra le F-16 en sont exemplaires, entre un John Boyd dé­si­rant un chas­seur lé­ger mais puis­sant, simple au point qu’il ne soit pas do­té de ra­dar, et sur­tout construit en très grand nombre, et de nom­breux pi­lotes et in­dus­triels aux concep­tions plus or­tho­doxes. Le ré­sul­tat des trac­ta­tions au­tour du fu­tur F-16 se­ra un com­pro­mis entre les deux vi­sions. Là aus­si, la vi­sion d’une ar­mée n’est pas né­ces­sai­re­ment mo­no­li­thique : la va­riable cen­trale est l’état dont elle est is­sue. Des cri­tiques très dures à l’en­droit d’un programme peuvent être lues dans les re­vues officielles des forces amé­ri­caines (Pa­ra­me­ters, Na­val War Col­lege Re­view, etc.), mais elles sont, jus­qu’ici, to­ta­le­ment in­con­ce­vables en France. In­ci­dem­ment se pose la ques­tion de l’usage qui peut être fait des no­tions

de risque et de me­nace par les ac­teurs po­li­tiques, mi­li­taires et in­dus­triels. Du­rant la guerre froide, elle a in fine joué un rôle as­sez se­con­daire dans les choix ef­fec­tués. À bien des égards, c’est éga­le­ment le cas de nos jours, non seule­ment dans le cas amé­ri­cain, mais aus­si dans le cas fran­çais, même si la lit­té­ra­ture au­tour du CMI fran­çais se li­mite pra­ti­que­ment à l’ou­vrage de W. Ge­nieys et que le champ reste à ex­plo­rer. La tech­nique, dans ces deux cas, est por­teuse de sa propre ra­tio­na­li­té qui par­ti­cipe de l’orien­ta­tion des CMI de Wa­shing­ton et de Pa­ris, qui par­tagent ce­pen­dant tous deux un «style de guerre » re­la­ti­ve­ment com­mun, mais il n’est pas dit que ce soit le cas à l’aune des CMI in­dien ou chi­nois. Cette der­nière re­marque est, par ailleurs, sans doute symp­to­ma­tique de l’échec concep­tuel – que la mé­tho­do­lo­gie soit «ma­cro» ou «mi­cro» – à four­nir une théo­rie uni­fiée de ce qu’est un CMI et ren­dant compte de sa dy­na­mique et de son in­fluence, sa­chant qu’il est dif­fi­cile de four­nir une ana­lyse pré­cise d’un CMI na­tio­nal. Il ne fau­drait ce­pen­dant pas en conclure que le re­cours même au concept de CMI n’est pas per­ti­nent. Le pa­ra­doxe des études le concer­nant est qu’elles étaient cen­trées sur un cas amé­ri­cain aus­si spé­ci­fique que com­plexe alors que le CMI fran­çais four­ni­rait sans doute un ter­rain d’études plus simple. Le nombre d’in­dus­triels y est plus ré­duit et les en­tre­prises sont sou­vent spé­cia­li­sées cha­cune dans son do­maine, en­tre­te­nant une concur­rence suf­fi­sam­ment mo­dé­rée pour don­ner à leurs grou­pe­ments pro­fes­sion­nels un poids po­li­tique.

La struc­ture même de la Ve Ré­pu­blique, où le rôle du pou­voir lé­gis­la­tif, ré­duit en ma­tière de po­li­tique d’ar­me­ment, ou ce­lui de la DGA, prin­ci­pale in­ter­face entre les mondes mi­li­taire et in­dus­triel – et qui pos­sède sa propre so­cio­lo­gie –, sont par ailleurs as­sez spé­ci­fiques. Reste que, in fine, s’il semble pos­sible de dé­mon­trer l’exis­tence d’un CMI fran­çais, dé­fi­nir son pé­ri­mètre d’in­fluence sur la po­li­tique étran­gère n’est pas aus­si évident. S’il existe bien une di­plo­ma­tie com­mer­ciale de l’ar­me­ment et que l’usage en opé­ra­tion de tel ou tel sys­tème in­tègre fré­quem­ment la rhé­to­rique com­mer­ciale à son en­droit, il est plus que dou­teux de consi­dé­rer que l’in­dus­triel soit le « fau­teur de guerre » ca­rac­té­ri­sé par les au­teurs américains les plus po­lé­miques ayant tra­vaillé sur le concept de CMI.

Ali­gne­ment de mis­siles CIM-10 BOMARC, en 1960. Le mis­sile est l’un des sym­boles de l’au­to­ma­ti­sa­tion nais­sante des sys­tèmes d’armes et de la re­la­tion entre science et sec­teur mi­li­taire. (© US Air Force)

Pro­duc­tion en masse de li­ber­ty ships du­rant la Deuxième Guerre mon­diale. Au to­tal, 2 710 de ces na­vires de 14 754 tonnes ont été construits dans 18 chan­tiers. (© D.R.)

La ques­tion de l’in­fluence des CMI semble in­ti­me­ment liée au contrôle so­cial des tech­no­lo­gies : plus ce der­nier est faible, plus le poids po­li­tique du « com­plexe » est po­ten­tiel­le­ment im­por­tant.

(© Vi­ta­ly Kuz­min)

Site de lan­ce­ment de mis­siles de croi­sière BGM-109 Gry­phon dans les an­nées 1980 : l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique ne va pas né­ces­sai­re­ment de soi, des contraintes po­li­tiques (en l’oc­cur­rence, le trai­té INF, qui a abou­ti au dé­man­tè­le­ment des mis­siles) pou­vant la ré­duire. (© DOD)

Un F-111B sur un porte-avions. Le programme TFX, fruit d’une vi­sion ma­na­gé­riale, s’est heur­té au mur de la tech­nique – non sans consé­quences bud­gé­taires. (© DOD)

Le Mar­tin P6M Sea­mas­ter, hy­dra­vion de bom­bar­de­ment stra­té­gique de L’US Na­vy. L’ap­pa­reil, qui a vo­lé pour la pre­mière fois en 1955, est le fruit d’une de­mande des­ti­née à concur­ren­cer le « mo­no­pole nu­cléaire » de L’US Air Force. (© DOD)

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