Pers­pec­tives sur les moyens et dé­ta­che­ments spé­cia­li­sés d’ou­ver­ture d’iti­né­raire

DSI - - CONCEPTS - Par Ré­my Hé­mez, of­fi­cier de l’ar­mée de Terre

L’ap­pui à la mo­bi­li­té est l’une des grandes mis­sions du gé­nie : il vise à fa­vo­ri­ser l’en­ga­ge­ment et la ma­noeuvre des forces amies en ga­ran­tis­sant leur li­ber­té de mou­ve­ment. Ce­la consiste no­tam­ment à ou­vrir les iti­né­raires, c’est-à dire à éli­mi­ner des obs­tacles ou à créer ra­pi­de­ment des pas­sages som­maires adap­tés aux éche­lons de tête. Les opé­ra­tions de bré­chage concernent quant à elles le fran­chis­se­ment de vive force d’obs­tacles bat­tus par les feux d’un en­ne­mi ins­tal­lé en dé­fen­sive.

Dans les deux cas, les sa­peurs doivent faire face, de­puis des dé­cen­nies, à la me­nace des mines an­ti­per­son­nel ou an­ti­chars et, plus ré­cem­ment, à celles des En­gins Ex­plo­sifs Im­pro­vi­sés (EEI). Afin de ga­ran­tir la li­ber­té de cir­cu­la­tion de la force, l’arme du gé­nie s’est en­ga­gée dans des dé­ve­lop­pe­ments tech­niques bien par­ti­cu­liers et la créa­tion de dé­ta­che­ments spé­cia­li­sés. Voi­ci un aper­çu de quelques ten­dances.

Deuxième Guerre mon­diale et guerre froide : le bré­chage avant tout

Si les mines ter­restres sont un pro­cé­dé re­la­ti­ve­ment an­cien, elles ne sont uti­li­sées de fa­çon sys­té­ma­tique qu’à par­tir de la Deuxième Guerre

mon­diale. Dans l’entre-deux-guerres, la France fait peu dans le do­maine de la lutte contre les mines, à l’ex­cep­tion d’un pro­to­type de rou­leaux dé­mi­neurs adap­tés sur un châs­sis de char R35 en 1940. La Deuxième Guerre mon­diale en­traîne de nom­breuses ex­pé­riences dans plu­sieurs pays, comme le pro­to­type de Sher­man T10 amé­ri­cain té­lé­gui­dé de­puis un autre char. Mais c’est avec la guerre dans le dé­sert d’afrique du Nord, où les champs de mines jouent un rôle clé, que sont dé­ve­lop­pées le plus d’in­no­va­tions pour l’ou­ver­ture d’iti­né­raire et le bré­chage. Les sa­peurs su­da­fri­cains en­rô­lés dans l’ar­mée bri­tan­nique sont en pointe. En 1941, ils re­lient un cro­chet mé­tal­lique à l’es­sieu d’une mo­to. Lorsque l’on ac­tionne le frein, le cro­chet s’en­fonce dans le sol et peut ain­si ex­traire une mine qui se trou­ve­rait sur son tra­jet (1). Uti­li­sés pen­dant la cam­pagne d’abys­si­nie, ces en­gins sont pla­cés en tête de co­lonne et rem­portent un cer­tain suc­cès.

Dans le dé­sert, l’oeil du sa­peur de­meure la meilleure arme pour dé­tec­ter les mines. À tra­vers les champs de mines les pas­sages doivent être ou­verts en son­dant le sol avec des baïon­nettes. Le pre­mier mo­dèle fiable de dé­tec­teur de mines est fa­bri­qué en Écosse en 1941 par J. Ko­sa­cki, un in­gé­nieur po­lo­nais. Son en­trée en ser­vice va consi­dé­ra­ble­ment sim­pli­fier le tra­vail, même si, une fois la mine trou­vée, il faut en­core une heure pour ou­vrir une voie de 110 m, dans le cas où l’en­ne­mi n’in­ter­vient pas. D’où l’in­té­rêt pour des moyens de dé­mi­nage mé­ca­nique, plus ra­pides. Le com­man­dant A. S. du Toit, en­core un Sud-afri­cain, est à l’ori­gine du char Ma­til­da Scor­pion (1942) équi­pé d’un fléau mé­ca­nique pour faire ex­plo­ser les mines.

La ques­tion de l’ou­ver­ture d’iti­né­raire est très pré­sente pen­dant les guerres de dé­co­lo­ni­sa­tion. En In­do­chine (2), il faut chaque ma­tin ou­vrir le tron­çon de route entre deux postes si l’axe est consi­dé­ré comme in­dis­pen­sable. Pour les voies se­con­daires, l’« ou­ver­ture de route » – terme consa­cré de l’époque – n’a lieu qu’à in­ter­valles ir­ré­gu­liers. Il n’y a ce­pen­dant pas de dé­ta­che­ment af­fec­té à ces opé­ra­tions, ni d’en­gins spé­ci­fiques. Les mis­sions d’ou­ver­ture de route sont alors es­sen­tiel­le­ment as­su­rées par les fan­tas­sins et les ca­va­liers, sauf pour celles de grande am­pleur où l’on peut éga­le­ment trou­ver du gé­nie com­bat.

Avec la guerre froide, c’est bien le bré­chage qui pré­oc­cupe les ar­mées. Les moyens qui sont pré­vus pour cette mis­sion peuvent ser­vir ponc­tuel­le­ment à l’ou­ver­ture d’iti­né­raires. Des chars sont équi­pés de char­rues (qui per­mettent de dé­ter­rer les mines dans un sol meuble) ou de rou­leaux (pour dé­clen­cher les mines an­ti­chars à pres­sion). On pense par exemple aux sys­tèmes KMT-4 et KMT-5 so­vié­tiques ou au M-60 Pan­ther amé­ri­cain. En France, c’est la guerre du Golfe qui pro­voque un sur­saut dans ce do­maine. En 1991, en ur­gence, sont réa­li­sés neuf chars AMX-30B dé­mi­neurs té­lé­opé­rés et no­tam­ment équi­pés de rou­leaux an­ti-mines is­raé­liens, rem­pla­cés en­suite par des chars AMX-30B2 DT. Au cours de la guerre froide se dé­ve­loppent aus­si des sys­tèmes de mi­nage mé­ca­nique. Le risque que re­pré­sente l’om­ni­pré­sence des mines sur le champ de ba­taille sus­cite une in­ter­ro­ga­tion : faut-il équi­per tous les chars avec des moyens an­ti-mines, au risque d’en ra­len­tir dras­ti­que­ment la pro­gres­sion ? L’autre so­lu­tion pour main­te­nir la mo­bi­li­té est d’al­ler vers des vé­hi­cules ca­pables de ré­sis­ter à une ou deux ex­plo­sions de mines et éven­tuel­le­ment do­tés de moyens de dé­tec­tion. Les Rho­dé­siens et les Sud-afri­cains sont, dans les an­nées 1970, des pré­cur­seurs dans ce do­maine.

Rho­dé­sie et Afrique du Sud : le la­bo­ra­toire

Lors de la «guerre du bush» en Rho­dé­sie (1972-1979), qui op­pose le ré­gime de Sa­lis­bu­ry aux gué­rillas in­dé­pen­dan­tistes (ZAPU et ZA­NU), les mines sont en ef­fet très pré­sentes et gênent la li­ber­té de mou­ve­ment des forces de sé­cu­ri­té rho­dé­siennes. Pas moins de 2426 ex­plo­sions au pas­sage de vé­hi­cules sont re­cen­sées entre dé­cembre 1972 et jan­vier 1980, pro­vo­quant la mort de 632 per­sonnes. En ré­ponse, les Rho­dé­siens sont par­ti­cu­liè­re­ment ac­tifs et in­gé­nieux pour la créa­tion de vé­hi­cules pro­té­gés contre les mines (3). En 1974, ils in­ventent le Leo­pard, pre­mier vé­hi­cule à mo­no­coque en « V ». Ce de­si­gn per­met d’aug­men­ter la sur­vi­va­bi­li­té de l’en­gin en dé­viant la dé­fla­gra­tion ver­ti­cale d’une mine. Son créa­teur, Er­nest Kon­schel,

s’at­tache en­suite à dé­ve­lop­per un en­gin spé­ci­fique à la dé­tec­tion des mines. Son but est d’of­frir une pro­tec­tion maxi­male au pi­lote et de per­mettre une exé­cu­tion ra­pide de la mis­sion. Pour y par­ve­nir, il faut ré­soudre un pro­blème jus­qu’alors res­té in­so­luble : les dé­tec­teurs de mé­taux pla­cés à l’avant d’un en­gin n’évitent pas – sauf à se dé­pla­cer ex­trê­me­ment len­te­ment – que ce­lui-ci ne puisse pas s’ar­rê­ter avant de dé­clen­cher la mine par pres­sion. À cette époque, en Rho­dé­sie, une mine an­ti­char se dé­clenche en gé­né­ral à par­tir de 300 kg de pres­sion, et un poids aus­si faible est im­pos­sible à at­teindre pour un vé­hi­cule. Mais E. Kon­schel a une so­lu­tion : il ne faut pas se concen­trer que sur le poids, mais aus­si sur sa ré­par­ti­tion. L’uti­li­sa­tion de pneus larges et suf­fi­sam­ment sous-gon­flés pour qu’une sur­face im­por­tante reste en contact avec le sol per­met d’op­ti­mi­ser la pres­sion exer­cée par le vé­hi­cule. Le ré­sul­tat de ces ré­flexions est le Poo­kie, un vé­hi­cule mo­no­coque équi­pé de pneus de for­mule 1. Ap­pa­ru en 19751976, il est amé­lio­ré au fur et à me­sure des opé­ra­tions.

Des uni­tés de sa­peurs rho­dé­siens sont pro­gres­si­ve­ment for­mées au­tour de ce vé­hi­cule. Elles suivent une pro­cé­dure as­sez simple : après dé­tec­tion, l’opé­ra­teur re­cule le vé­hi­cule pour pré­ci­ser la lo­ca­li­sa­tion de l’écho et marque son em­pla­ce­ment. Il avance en­suite son Poo­kie d’une cen­taine de mètres pour le pla­cer hors de dan­ger. En­fin, il pro­gresse à pied vers le mar­quage pour son­der et neu­tra­li­ser ma­nuel­le­ment la mine. L’ar­ri­vée de cette ca­pa­ci­té a un im­pact cru­cial sur la si­tua­tion tac­tique : si un Poo­kie ouvre un iti­né­raire pen­dant deux jours consé­cu­tifs, la gué­rilla cesse d’y po­ser des mines, es­ti­mant que c’est une perte de temps. Les forces de sé­cu­ri­té rho­dé­siennes peuvent alors se concen­trer sur un autre iti­né­raire et re­ve­nir dix jours plus tard, dé­lai es­ti­mé pour que la gué­rilla re­com­mence ses at­taques. En quatre ans d’opé­ra­tions, 550 mines sont dé­tec­tées et au­cun Poo­kie n’est dé­truit. Évi­dem­ment, les gué­rille­ros font évo­luer leur mode d’ac­tion et posent des en­gins ex­plo­sifs non mé­tal­liques tan­dis que les Poo­kie de­viennent des cibles pri­vi­lé­giées d’em­bus­cades.

Le concept du Poo­kie est éten­du dans les an­nées 1970 en Afrique du Sud pour de­ve­nir un vé­ri­table sys­tème : le Chub­by. Il com­prend deux vé­hi­cules : le Meer­kat, qui sert à la dé­tec­tion, et le Hus­ky, lui aus­si équi­pé de dé­tec­teurs et d’un sys­tème de mar­quage, mais qui tracte en plus trois re­morques dites Dui­send­poots pour faire dé­to­ner toutes les mines qui n’au­raient pas été dé­tec­tées. La ca­pa­ci­té du Chub­by à rou­ler sur des mines an­ti­chars sans les dé­clen­cher et sa concep­tion mo­du­laire per­met­tant des ré­pa­ra­tions très ra­pides en cas de dom­mages par une ex­plo­sion en font un sys­tème unique qui lui vaut un cer­tain suc­cès à l’ex­port : la France en achète cinq exemplaires et le Royaume-uni trois dans le cadre de son dé­ploie­ment au sein de L’IFOR en Bos­nie-her­zé­go­vine. Ce­pen­dant, ses faibles per­for­mances dans la neige, la boue et le ter­rain com­par­ti­men­té des Bal­kans dé­çoivent les Bri­tan­niques (4). En 1998, L’US Ar­my achète 10 Chub­by (5). Mais, à cette époque, le conflit en Bos­nie touche à sa fin et la me­nace po­sée par les mines di­mi­nue. Le sys­tème, sto­cké dans le Sier­ra Ar­my Depot, tombe un peu dans l’ou­bli… Les guerres d’af­gha­nis­tan et d’irak vont chan­ger la donne.

Irak et Af­gha­nis­tan : la ma­tu­ri­té

Dès­le­dé­but­de­so­pé­ra­tions«en­du­ring Free­dom» et «Iraqi Free­dom», les Américains constatent un manque de

moyens consa­crés à l’ou­ver­ture d’iti­né­raire (6). Le dé­ploie­ment de l’in­ter­im Ve­hicle Moun­ted Mine De­tec­tion Sys­tem(ivmmds)–dé­si­gna­tio­na­mé­ri­cai­ne­du­chub­by–fait­par­tie­des­me­sures pri­ses­pour­pal­lier­ce­dé­fi­cit.l’ivmmds est uti­li­sé pour la pre­mière fois en opé­ra­tion sur l’aé­ro­port de Ba­gram en mars 2003 (7). En juin de la même an­née, il est dé­ployé en Irak.

L’ac­crois­se­ment de la me­nace EEI va ra­pi­de­ment le rendre in­dis­pen­sable. Entre 2001 et 2011, les EEI de­viennent la pre­mière cause des pertes de L’ISAF en Af­gha­nis­tan (52 %) ; ils pro­voquent la

(8) mortde3500sol­dat­sa­mé­ri­cain­se­ni­rak et en Af­gha­nis­tan et on dé­nombre plus de 30000 bles­sés. L’ar­mée amé­ri­caine dé­ve­loppe en 2005 le concept D’IED Hun­ter-killer qui de­vien­dra Route

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Clea­rance Pa­ckage (RCP). Il s’agit de re­grou­per dans un même dé­ta­che­ment sa­peurs de com­bat, dé­mi­neurs (EOD) et uni­tés in­ter­armes pour la pro­tec­tion. L’uti­li­sa­tion de dif­fé­rents vé­hi­cules pro­té­gés contre les mines per­met d’ob­te­nir une com­plé­men­ta­ri­té et une pro­tec­tion jus­qu’iciin­con­nues.lerg-31trans­porte les­sa­peur­set­le­seod.l’ivmmd­sprend en charge la mis­sion de dé­tec­tion. Le Buf­fa­lo,vé­hi­cu­le­lour­de­ment­blin­dé,per­met, avec son bras ar­ti­cu­lé équi­pé d’une «four­chette», d’une «pique» et de deux ca­mé­ras(jou­ret­ther­mique),de­pro­cé­der à la «le­vée de doute». La neu­tra­li­sa­tion ou la des­truc­tion des EEI conti­nue, elle, d’être as­su­rée par les sa­peurs de com­bat ou les EOD. Des vé­hi­cules de sou­tien peuvent s’ajou­ter au dé­ta­che­ment. On se trouve bien là face à une uni­té conçue pour of­frir une ré­ponse glo­bale à la me­nace EEI sur les axes em­prun­tés par les convois lo­gis­tiques ou de mise en place des uni­tés de com­bat. Le nombre de ces dé­ta­che­ments ne fait que croître. Il faut dire que le be­soin tac­tique est grand. En Af­gha­nis­tan, par exemple, les bri­gade com­bat teams contrôlent des zones qui couvrent plus de 25000 km2, d’où des dé­pla­ce­ment­sin­ces­sants­sur­les­quelques axes qui existent.

Le­sen­ginss­pé­cia­li­sé­sé­vo­luen­tra­pi­de­ment grâce aux re­tours d’ex­pé­rience. En 2006, la com­bi­nai­son Meer­kat/hus­ky es­trem­pla­cée­par­le­hus­kymk2.pui­son ajou­te­no­tam­men­tun­dé­tec­teur­de­mé­tal àhau­te­sen­si­bi­li­té,un­ra­darà­pé­né­tra­tion de sol, des souf­fleurs d’air et un bras ar­ti­cu­lé sur la der­nière ver­sion de l’en­gin.

Nais­sance d’une ca­pa­ci­té fran­çaise : le DOIP

La France, en­ga­gée en Af­gha­nis­tan au contact des Américains et fai­sant face à la même me­nace EEI – une at­taque par se­maine en moyenne en zone fran­çaise en 2008-2010 –, prend ra­pi­de­ment conscience de l’uti­li­té de ce type de ca­pa­ci­té. L’ou­ver­ture d’iti­né­raire à pied et àl’ai­de­de­dé­tec­teur­s­élec­tro­ma­gné­tiques de­mi­ne­set­de­son­de­sa­ma­gné­ti­ques­reste une­pro­cé­du­re­trè­su­ti­li­sée.maisl’af­gha­nis­tan est aus­si pour l’ar­mée fran­çaise l’oc­ca­sion de dé­ve­lop­per de nou­velles ca­pa­ci­tés du gé­nie dans la lutte contre les Eei,com­me­les­sec­tions­de­fouilleo­pé­ra­tion­nel­les­pé­cia­li­séeou­les­dé­ta­che­ments Wea­pon In­tel­li­gence Team (WIT). À l’été 2008, un Dé­ta­che­ment d’ou­ver­ture d’iti­né­raire Pié­gé (DOIP) s’ins­pi­rant des RCP américains est for­mé

(10) au sein du 1er ré­gi­ment du gé­nie, dont la 6e com­pa­gnie de contre-mo­bi­li­té dé­tient les SOUVIM (Sys­tème d’ou­ver­ture d’iti­né­raire Mi­né) (11), dé­no­mi­na­tion fran­çaise du Hus­ky. Cinq Buf­fa­lo sont ac­quis en ur­gence opé­ra­tion­nelle en 2008 afin de com­plé­ter la ca­pa­ci­té. En oc­tobre 2010, le Vé­hi­cule Blin­dé Hau­te­ment Pro­té­gé (VBHP) Ara­vis, un en­gin­de­ty­pem­rap,vien­trem­pla­cerles VAB gé­nie au sein du DOIP (12). En­fin, en 2011, le SOUVIM 2, spé­cia­le­ment adap­té par MBDA pour la lutte contre les EEI, rem­place le SOUVIM.

Les vé­hi­cules du pre­mier DOIP ar­rivent en Af­gha­nis­tan en avril 2009 (13). Le dé­ta­che­ment a pour mis­sion de re­con­naître les axes de ma­noeuvre afin de pré­ser­ver la li­ber­té d’ac­tion et de mou­ve­ment. Dans un pre­mier temps, cette ca­pa­ci­té nou­velle peine à trou­ver sa place. De plus, l’usage du SOUVIM, et en­core plus ce­lui du Buf­fa­lo, est dif­fi­cile sur les pistes si­nueuses de Su­ro­bi. Mais les chefs de GTIA l’es­timent ra­pi­de­ment in­dis­pen­sable. Le DOIP est ar­ti­cu­lé en trois élé­ments : une sec­tion

de pro­tec­tion-dé­pol­lu­tion qui four­nit la sû­re­té im­mé­diate du dé­ta­che­ment et les re­con­nais­sances gé­nie à pied; une sec­tion Buf­fa­lo qui a en charge la dé­tec­tion des échos mé­tal­liques avec le SOUVIM et la le­vée de doute avec le Buf­fa­lo ; une équipe EOD pour la neu­tra­li­sa­tion des EEI. En 2012, le DOIP re­pré­sente 48 sa­peurs, 8 VBHP, 1 Buf­fa­lo et 2 SOUVIM 2. Il peut éven­tuel­le­ment agir de ma­nière au­to­nome, mais il est presque sys­té­ma­ti­que­ment in­sé­ré dans un dé­ta­che­ment in­ter­armes avec une sec­tion d’in­fan­te­rie, une équipe de main­te­nance, une équipe santé, un JTAC, un élé­ment de com­man­de­ment in­ter­armes, etc.

Tous ces moyens tech­niques n’as­surent ce­pen­dant pas le suc­cès de la mis­sion. C’est la com­bi­nai­son de la tac­tique et de la tech­no­lo­gie qui rend le DOIP ef­fi­cace. Il faut évi­ter d’em­ployer le même mode de dé­tec­tion au même en­droit deux fois de suite, prendre en compte les phé­no­mènes mé­téo­ro­lo­giques (une cou­lée de boue est par exemple fa­vo­rable à la pose D’EEI), étu­dier les ren­sei­gne­ments dis­po­nibles et le ter­rain, tout ce­la afin de dé­ter­mi­ner les points de vul­né­ra­bi­li­té où concen­trer ses ef­forts. La dé­tec­tion sys­té­ma­tique sur tout un iti­né­raire n’est en ef­fet pas en­vi­sa­geable à cause des dé­lais qui se­raient né­ces­saires. L’évo­lu­tion des pro­cé­dures de dé­tec­tion per­met­tra au DOIP de pas­ser de 3 à 5 h pour gé­rer un évé­ne­ment EEI en 2011 à 45 min en 2012. La co­or­di­na­tion tac­tique in­ter­armes doit être la plus pous­sée pos­sible.

Le DOIP fonc­tionne sui­vant quatre grands modes d’ac­tion : la re­con­nais­sance dé­bar­quée reste la plus ef­fi­cace mal­gré sa len­teur (1 km/h) et les risques aux­quels elle ex­pose les sa­peurs; la re­con­nais­sance em­bar­quée avec les SOUVIM en tête est un com­pro­mis in­té­res­sant par la pro­tec­tion of­ferte et la ra­pi­di­té du pro­ces­sus (1 km en 25 min); le DOIP peut aus­si se li­mi­ter au contrôle des buses (14), ce qui lui per­met d’être ra­pide (1 km en 20 min) ; en­fin, le contrôle de points par­ti­cu­liers du ter­rain pour vé­ri­fier une sus­pi­cion per­met de cas­ser la rou­tine. Cible à haute va­leur ajou­tée, le DOIP em­prunte très ré­gu­liè­re­ment les mêmes axes, ce qui ac­croît les risques. Deux hommes du dé­ta­che­ment sont tués. En juillet 2010, le sergent-chef Laurent Mo­sic, du 13e RG, est vic­time d’un EEI pié­gé par une gre­nade. Le 10 mai 2011, le ca­po­ral Loïc Ro­pe­rh, lui aus­si du 13e RG, est tou­ché par l’ex­plo­sion d’un EEI au mo­ment de contrô­ler une buse.

La force, re­con­nue, du DOIP, ré­side dans la com­plé­men­ta­ri­té entre des moyens mé­ca­ni­sés blin­dés de haute tech­no­lo­gie dis­po­sant de ca­pa­ci­tés de dé­tec­tion, de le­vée de doute, mais aus­si d’agres­sion (12,7 mm des VBHP) et des sa­peurs ca­pables d’opé­rer à pied dis­po­sant d’un sens du ter­rain et d’une connais­sance des pro­cé­dés de com­bat et de pié­geage ad­verses.

Au Sa­hel : le DOIP dé­mem­bré

Mal­gré ses ré­sul­tats, le DOIP n’est pas en­ga­gé dans l’opé­ra­tion « Ser­val » (2013-2014). Il est en­suite dé­mem­bré pour que ses com­po­sants puissent être em­ployés dans l’opé­ra­tion « Bar­khane » (de­puis 2014). Il est vrai que les condi­tions d’en­ga­ge­ment sont bien dif­fé­rentes de l’af­gha­nis­tan. En par­ti­cu­lier, les élon­ga­tions sont beau­coup plus grandes. Ce­pen­dant, le nombre des in­ci­dents EEI pousse au­jourd’hui à se po­ser la ques­tion de son dé­ploie­ment au Ma­li. On compte 31 at­taques par mines/eei au Ma­li en 2015. Ce chiffre monte à 53 pour l’an­née 2016 (15), an­née où « Bar­khane » connaît une moyenne de trois at­taques mines/eei par mois.

Certes, la meilleure pro­tec­tion contre les EEI est l’im­pré­vi­si­bi­li­té : chan­ger ré­gu­liè­re­ment d’iti­né­raire, ne pas rou­ler dans les traces, etc. Mais ce­la a des li­mites. L’ab­sence d’un DOIP, en par­ti­cu­lier pour ac­com­pa­gner les convois lo­gis­tiques cir­cu­lant dans les zones les plus ris­quées, se fait sen­tir. Dans le Sa­hel, la ca­pa­ci­té contre-eei est de­puis long­temps consti­tuée des uni­tés de gé­nie com­bat, d’un groupe cy­no ARDE (16), de trois équipes EOD, d’une équipe WIT et d’un la­bo­ra­toire CIEL (17). Seul un « dé­ta­che­ment Buf­fa­lo-drone du gé­nie (DROGEN) » re­pré­sente le DOIP.

Ce­la marque ce­pen­dant une in­no­va­tion, puisque c’est le pre­mier em­ploi du DROGEN en opé­ra­tions ex­té­rieures. Ac­quis en ur­gence opé­ra­tion­nelle en 2011 (18), ce drone à voi­lure tour­nante et à dé­col­lage ver­ti­cal de la so­cié­té fran­çaise ECA dis­pose d’une ca­pa­ci­té de dé­tec­tion vi­suelle IR et ther­mique. Dé­ployé au Sa­hel de­puis juin 2016, il donne des ré­sul­tats très in­té­res­sants. Il aide à la dé­tec­tion de traces de pose D’EEI ou de mines et à

la re­con­nais­sance de zones ou d’obs­tacles phy­siques. Il four­nit par ailleurs des images pré­cieuses aux dé­mi­neurs avant leur in­ter­ven­tion et par­ti­cipe à la sé­cu­ri­sa­tion de leur en­vi­ron­ne­ment. Fi­na­le­ment, une sec­tion «SOUVIM adap­tée » est mise en place à Gao fin juillet 2017 pour être en­ga­gée en ap­pui des convois ma­jeurs. Il est en­core trop tôt pour ti­rer des en­sei­gne­ments de son dé­ploie­ment au Sa­hel.

Conclu­sion : quel ave­nir tech­no­lo­gique ?

Alors que l’ar­mée de Terre en­tame la mo­der­ni­sa­tion de son parc de vé­hi­cules, la ques­tion du rem­pla­ce­ment des en­gins du DOIP de­vrait pou­voir être po­sée. Les Buf­fa­lo sont par exemple vieillis­sants et les pièces de re­change dif­fi­ciles à ob­te­nir. Comme pour d’autres ca­pa­ci­tés, la ro­bo­tique ouvre à cet égard des champs de ré­flexion nou­veaux. Après avoir été une mis­sion ex­clu­si­ve­ment réa­li­sée à pied, puis par­tiel­le­ment mé­ca­ni­sée, l’ou­ver­ture d’iti­né­raire pour­rait être ro­bo­ti­sée. Il est ain­si pos­sible d’ima­gi­ner des sys­tèmes de type « pan­tin » afin de pou­voir té­lé­opé­rer tem­po­rai­re­ment des vé­hi­cules, ce qui pour­rait être in­té­res­sant pour le SOUVIM 2. À plus long terme, il est aus­si in­té­res­sant de se po­ser la ques­tion d’un sys­tème d’ou­ver­ture d’iti­né­raire par­tiel­le­ment, voire to­ta­le­ment, au­to­nome. La dé­tec­tion ou le leurrage peuvent être as­sez ai­sé­ment réa­li­sés par un drone ter­restre lourd agis­sant en bi­nôme avec un autre en­gin du gé­nie qui, lui, se­rait ha­bi­té. Entre 2003 et 2008, le dé­mons­tra­teur MMSR Sy­de­ra, pro­jet com­mun des in­dus­triels MBDA, Thales et Rhein­me­tall, a ex­plo­ré un concept de ce type (19). Deux en­gins en tête de convoi (dé­tec­tion et vé­ri­fi­ca­tion) étaient té­lé­opé­rés par un seul homme si­tué dans un vé­hi­cule de com­man­de­ment. Le deuxième en­gin était en fait en « mo­de­sui­vi»du­pre­mier.

L’uti­li­sa­tion de drones aé­riens est aus­si pro­met­teuse. Le pre­mier sys­tème de dé­tec­tion d’ex­plo­sifs mon­té sur un drone, le Spec­tro­drone a été dé­voi­lé en fé­vrier 2017 par La­ser De­tect Sys­tems, une so­cié­té is­raé­lienne (20). Il se­rait ca­pable de dé­tec­ter quelques mi­cro­grammes d’ex­plo­sifs sous forme de ré­si­dus ou de va­peurs. La­col­la­bo­ra­tio­nentre plu­sieurs robots est aus­si une piste in­té­res­sante. La so­cié­té ECA en a fait la dé­mons­tra­tion en 2017 avec un ro­bot dé­mi­neur Igua­na et un DROGEN (21). Tout ce­la ne doit ce­pen­dant pas nous faire ou­blier que les modes d’ac­tion uti­li­sés par l’état is­la­mique en Irak et en Sy­rie dé­montrent une nou­velle fois la né­ces­si­té de dis­po­ser d’en­gins pro­té­gés pour fran­chir des zones d’obs­tacles. Le bré­chage de­meure une ca­pa­ci­té es­sen­tielle qui doit, elle aus­si, être re­nou­ve­lée.

L’un des élé­ments de L’AMX-30B2 DT de dé­mi­nage, qui com­prend trois vé­hi­cules, de même que le mo­dule de com­man­de­ment, sur VAB. Do­té de ca­mé­ras, d’un rou­leau an­ti-mines et d’un sys­tème de lar­gage de fa­nions per­met­tant de dé­li­mi­ter la zone sûre, le sys­tème est té­lé­opé­ré. (© Nex­ter)

Un Poo­kie, en mau­vais état. L’ar­chi­tec­ture gé­né­rale de l’en­gin, spé­ci­fique à sa mis­sion, se re­trou­ve­ra en­suite sur le Hus­ky ou les SOUVIM. (© D.R.)

Un Hus­ky amé­ri­cain, dé­pour­vu du sys­tème de dé­tec­tion po­si­tion­né à l’avant. (© US Ar­my)

Le Buf­fa­lo re­tient l’ar­chi­tec­ture des en­gins de trans­port sud-afri­cains et est do­té d’un bras ro­bo­ti­sé per­met­tant de ma­ni­pu­ler les ob­jets trou­vés. (© US Ar­my)

Le SOUVIM 2 (pour l’in­dus­triel, le Vé­hi­cule de Dé­tec­tion de Mines, ou VDM). (© MBDA)

Le drone IT-180 du sys­tème DROGEN. Exa­mi­né en dé­tail dans DSI no 85, le sys­tème per­met, par sa prise de hau­teur, d’of­frir un autre angle de vue et plus de champ vi­suel aux sa­peurs. (© DGA via ECA)

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