Mé­thodes et tac­tiques de Bo­ko Ha­ram

DSI - - SOMMAIRE - Par Laurent Tou­chard, spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense

De 2010 à 2013, les « dji­ha­distes ani­mistes » di­ri­gés par Abu­ba­kar (1) She­kau montent en puis­sance au Ni­ge­ria. C’est ce qui per­met à Bo­ko Ha­ram d’en­trer dans une nou­velle phase de son évo­lu­tion. De 2014 à mars 2015, le mou­ve­ment adopte des mé­thodes com­bat propres à la guerre clas­sique (2), face aux Forces de Dé­fense et de Sé­cu­ri­té (FDS) ni­gé­rianes d’abord, puis face aux forces ca­me­rou­naises, ni­gé­riennes et tcha­diennes.

Or­ga­ni­sa­tion et stra­té­gie

Avant la scis­sion d’août 2016, Bo­ko Ha­ram est une « confé­dé­ra­tion de sous-or­ga­ni­sa­tions », un (3) agré­gat d’in­di­vi­dus aux mo­ti­va­tions et aux par­cours va­riés (4). Cet agré­gat

forme un en­semble dé­cen­tra­li­sé à la tête du­quel, pa­ra­doxa­le­ment, le chef est fort et om­ni­pré­sent. Il règne sur un con­seil d’une tren­taine de membres qui, dans les faits, semble n’avoir au­cun vé­ri­table pou­voir. À l’éche­lon in­fé­rieur se si­tuent les cel­lules opé­ra­tion­nelles et les groupes de com­bat qui dé­pendent de chefs lo­caux. S’il existe quelques cel­lules spé­cia­li­sées, par exemple pour la fa­bri­ca­tion d’ex­plo­sifs ou les

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at­ten­tats-sui­cides, les groupes ag­glo­mé­rés sont re­la­ti­ve­ment po­ly­va­lents, ce qui leur per­met de fonc­tion­ner en au­to­no­mie. Il est à no­ter que le « ser­vice de san­té» est in­di­gent, que les mé­di­ca­ments manquent fré­quem­ment. L’or­ga­ni­sa­tion opé­ra­tion­nelle voit ses contours fluc­tuer, par exemple en fonc­tion de l’adhé­sion de tel groupe de cou­peurs de route ren­for­cé par tant de vil­la­geois ca­me­rou­nais qui pré­fèrent

re­joindre les rangs de Bo­ko Ha­ram plu­tôt que d’être as­sas­si­nés, quitte à s’en­fuir à la pre­mière oc­ca­sion, etc. L’état glo­bal du ra­vi­taille­ment, l’im­pact des opé­ra­tions ad­verses et des pertes su­bies, la zone géo­gra­phique d’im­plan­ta­tion et ses ca­rac­té­ris­tiques phy­siques, les fa­ci­li­tés ou non de ra­vi­taille­ment, la proxi­mi­té ou non de fron­tières et, bien sûr, la sai­son sèche ou la sai­son des pluies (no­tam­ment dans le bas­sin du lac Tchad) fa­çonnent ces contours.

En prin­cipe, la stra­té­gie est af­faire de pla­ni­fi­ca­tion. Mais, pour Bo­ko Ha­ram, ce sont les cir­cons­tances du mo­ment qui dictent la stra­té­gie. Si l’agré­gat est fort, Bo­ko Ha­ram est dans une dy­na­mique of­fen­sive. Si la sai­son des pluies com­plique les opé­ra­tions d’en­ver­gure, celles-ci se muent en ac­tions plus rares qui donnent aux groupes le temps de se re­cons­ti­tuer… Mais les cir­cons­tances ne sont pas tout : Bo­ko Ha­ram est une pro­toar­mée avec une pro­to­doc­trine (6). Elle dis­pose donc d’un sem­blant d’or­ga­ni­sa­tion tac­tique pour les groupes com­bat­tants. Ceux-ci ap­pliquent des pro­cé­dures tac­tiques, tan­dis que sont dé­ve­lop­pées des uni­tés. Par exemple, de sep­tembre à fin 2014, Bo­ko Ha­ram met en place ses « uni­tés mo­to­ri­sées », avec une mul­ti­tude de pick-up ar­més, de ca­mions lé­gers, voire de blin­dés cap­tu­rés pour l’es­sen­tiel aux forces ni­gé­rianes. À pro­pos des pro­cé­dures tac­tiques, une flexi­bi­li­té pa­ra­doxale est de mise. À sa­voir, les ac­tions ne sont pas stric­te­ment contin­gen­tées par ces pro­cé­dures, car, en­core une fois, leur mise en oeuvre dé­pend des cir­cons­tances. La seule règle in­tan­gible est que les ac­tions se dé­roulent sous l’au­to­ri­té des chefs d’uni­tés/de groupes, eux-mêmes sous le contrôle de chefs lo­caux qui rendent des comptes à She­kau, toute déso­béis­sance étant pu­nie de mort. La doc­trine mi­li­taire aux ni­veaux opé­ra­tif et tac­tique est simple et prag­ma­tique sans pour au­tant être sim­pliste. Cette sim­pli­ci­té doit, là en­core, aux cir­cons­tances plu­tôt qu’à une vi­sion stra­té­gique. En ef­fet, la plu­part des com­bat­tants de Bo­ko Ha­ram sont peu ins­truits et sans au­cune for­ma­tion mi­li­taire.

La « ter­ro­gué­rilla » et les raids

Quelle que soit l’am­pleur des ac­tions, Bo­ko Ha­ram est plus à l’aise dans l’of­fen­sive que dans la dé­fen­sive. En fonc­tion des phases de son évo­lu­tion, le ci­blage de « soft tar­gets » est plus ou moins ac­cen­tué, ce qui passe par le ter­ro­risme et par la gué­rilla, voire par un mé­lange des deux en frap­pant conco­mi­tam­ment les mi­li­taires et les ci­vils dans des ac­tions de « ter­ro­gué­rilla ». Cette ter­ro­gué­rilla de Bo­ko Ha­ram se concré­tise avec l’usage d’en­gins ex­plo­sifs im­pro­vi­sés (EEI). Même si la plu­part des EEI sont peu so­phis­ti­qués et sou­vent réa­li­sés avec des ex­plo­sifs de mau­vaise qua­li­té (mais aus­si avec des obus d’ar­tille­rie ou des mu­ni­tions air-sol), ils re­pré­sentent un dan­ger lé­tal pour les ci­vils et un ou­til de contre-mo­bi­li­té face aux mi­li­taires. La ter­ro­gué­rilla passe aus­si par des raids. L’ob­jec­tif est de tuer, d’en­le­ver ou de contraindre les ci­vils à co­opé­rer avec les dji­ha­distes tout en cau­sant des pertes aux FDS. Il s’agit de frap­per les opi­nions pu­bliques, mais aus­si de ra­mas­ser un « bu­tin hu­main » (7). Les femmes et les en­fants kid­nap­pés servent à la fois de bou­clier hu­main, de mon­naie d’échange (8), d’es­claves (cui­sine, tâches mé­na­gères su­bal­ternes), d’épouses for­cées, voire de « vec­teurs » pour les at­ten­tats-sui­cides. Avec les

re­cru­te­ments for­cés, les in­di­vi­dus re­joignent les rangs de Bo­ko Ha­ram, bon gré mal gré, pour consti­tuer une pié­taille peu ef­fi­cace qui re­gonfle des ef­fec­tifs amoin­dris par de lourdes pertes. En­fin, ces raids per­mettent éga­le­ment de ré­cu­pé­rer du bu­tin ma­té­riel : armes, mu­ni­tions, uni­formes pris aux FDS, sub­sis­tances pillées dans les vil­lages. Les raids de ter­ro­gué­rilla sont plus ou moins éla­bo­rés, avec quelques di­zaines d’hommes ou beau­coup plus.

L’opé­ra­tion contre la lo­ca­li­té de Chi­bok, dans la nuit du 14 au 15 avril 2014 est un cas d’école (9). Si le sché­ma d’exé­cu­tion n’est pas tou­jours sys­té­ma­ti­que­ment iden­tique, il est néan­moins pos­sible d’en re­trou­ver des as­pects dans cha­cun des raids. À Chi­bok, l’opé­ra­tion dé­bute vers 21h45. Seuls 17 mi­li­taires pro­tègent la lo­ca­li­té. Les as­saillants connaissent la fai­blesse du dis­po­si­tif gou­ver­ne­men­tal, forts d’un ré­seau d’in­for­ma­teurs (vo­lon­taires ou agis­sant sous la contrainte). Les dji­ha­distes ont dé­ployé un dis­po­si­tif qui se struc­ture en élé­ments de sé­cu­ri­té, élé­ments d’ap­pui et élé­ments d’as­saut. Les pre­miers sont po­si­tion­nés afin de blo­quer l’ar­ri­vée d’éven­tuels ren­forts ni­gé­rians. Les élé­ments d’ap­pui prennent à par­tie la pe­tite sec­tion ni­gé­riane. Outre les tirs de sup­pres­sion, ils in­cen­dient les mai­sons et tout ce qui, se­lon eux, re­pré­sente la culture oc­ci­den­tale ou Abu­ja. Dans l’obs­cu­ri­té, au mi­lieu des tirs, le feu ajoute au ta­bleau apo­ca­lyp­tique, exa­cer­bant­la­pa­ni­que­des­ci­vils,ave­cu­nim­pact consi­dé­rable sur la ré­so­lu­tion des FDS. À Chi­bok, sans es­poir de ren­forts, les mi­li­taires ébran­lés rompent le con­tact. Conco­mi­tam­ment, les élé­ments d’as­saut dji­ha­distes pro­gressent. Cer­tains portent des treillis et se font pas­ser pour des sol­dats ni­gé­rians, ce qui leur per­met de ne pas sus­ci­ter de mé­fiance dans l’école et de ras­sem­bler plus fa­ci­le­ment les col­lé­giennes. Le re­pli hors de la lo­ca­li­té s’ac­com­plit sous la pro­tec­tion des élé­ments de sé­cu­ri­té. Mal­gré tout, l’opé­ra­tion n’est pas aus­si pré­pa­rée qu’il l’a été fré­quem­ment af­fir­mé. Les dji­ha­distes sont dé­pas­sés par le nombre de filles. Les ca­mions ne suf­fisent pas et beau­coup par­viennent à s’échap­per. C’est là aus­si une des ca­rac­té­ris­tiques de Bo­ko Ha­ram : la pla­ni­fi­ca­tion opé­ra­tive est sou­vent im­par­faite.

À l’ins­tar de Chi­bok, les tech­niques de dé­cep­tion sont fré­quem­ment uti­li­sées. Les dji­ha­distes se pré­sentent dans des lo­ca­li­tés qui at­tendent l’ar­ri­vée de mi­li­taires : les ci­vils se ras­semblent et les dji­ha­distes ouvrent le feu, comme à Iz­ghe le 15 fé­vrier 2014 (106 morts). Dans au moins un cas, à Kwa­ja­fa, le 6 avril 2015, les tueurs se font pas­ser pour des prê­cheurs. Là en­core, ils pro­fitent du ras­sem­ble­ment des ha­bi­tants du vil­lage pour en abattre un grand nombre (24 morts). Le 31 août 2013, ils at­taquent le mar­ché de Ga­ji­ran après s’être fait pas­ser pour des com­mer­çants (six tués). À Ko­lo­fa­ta au Ca­me­roun, le 28 juillet 2014 à l’aube, les dji­ha­distes en pointe de l’at­taque contre l’ad­mi­nis­tra­tion lo­cale sont ha­billés comme des mi­li­taires ca­me­rou­nais avec des vé­hi­cules gri­més en voi­tures of­fi­cielles. Le re­cours à des femmes et à des en­fants pour les at­ten­tats-sui­cides n’est fi­na­le­ment qu’une va­riante adop­tée dans le cadre des actes ter­ro­ristes. La dé­cep­tion est éga­le­ment par­fois uti­li­sée en pré­pa­ra­tion des of­fen­sives, comme à Am­chi­dé, au Ca­me­roun. Avant le dé­clen­che­ment de l’at­taque du 15 oc­tobre 2014, un faux in­for­ma­teur aver­tit les FDS ca­me­rou­naises d’un raid contre un vil­lage pour dé­tour­ner leur at­ten­tion.

Les of­fen­sives

L’of­fen­sive sur Ba­ga en jan­vier 2015 est un autre cas d’école, cette fois-ci de la conduite opé­ra­tive et tac­tique de la guerre clas­sique par Bo­ko Ha­ram. La

lo­ca­li­té a une va­leur sym­bo­lique et stra­té­gique. Sym­bo­li­que­ment, le quar­tier gé­né­ral de la Mul­ti­na­tio­nal Joint Task Force (MNJTF) est im­plan­té en pé­ri­phé­rie. Même si la MNJTF est en­core lé­thar­gique à l’époque (10), elle re­pré­sente tou­te­fois l’en­tente mi­li­taire théo­rique entre le Ni­ge­ria, le Ca­me­roun, le Tchad et le Ni­ger. Stra­té­gi­que­ment, Ba­ga est un des ver­rous fron­ta­liers avec le Ni­ger, le Ca­me­roun et le Tchad. Or, au cours des se­maines pré­cé­dentes, même si l’ar­mée ni­gé­riane a per­du l’ini­tia­tive, elle a néan­moins por­té des coups aux dji­ha­distes. Ba­ga est dé­fen­due par des élé­ments de l’ar­mée et des Ci­vi­lian Joint Task Force(cjtf),grou­pesd’au­to­dé­fen­se­ni­gé­rians. Du­rant la nuit du 3 jan­vier, plu­sieurs co­lonnes mo­to­ri­sées dji­ha­distes convergent en di­rec­tion du sec­teur. Le dis­po­si­tif est en place avant l’aube et l’at­taque est dé­clen­chée vers 5 heures du ma­tin. Là en­core, le dis­po­si­tif en ques­tion s’or­ga­nise comme à Chi­bok : des élé­ments de sé­cu­ri­té, des élé­ments d’ap­pui et des élé­ments d’as­saut.

Les élé­ments de sé­cu­ri­té sont po­si­tion­nés au sud pour em­pê­cher l’ar­ri­vée de ren­forts. L’at­taque dé­bute avec les tirs de sup­pres­sion des élé­ments d’ap­pui. Ceux-ci sont no­tam­ment ef­fec­tués par les mi­trailleuses lourdes mon­tées sur des pick-up, de­puis plu­sieurs di­rec­tions. Les élé­ments d’as­saut pro­gressent à la fa­veur de ces tirs, éga­le­ment de­puis plu­sieurs di­rec­tions. La pié­taille est en pre­mière ligne, dans le plus grand désordre. Elle est sui­vie par les com­bat­tants les plus che­vron­nés, no­tam­ment ceux qui uti­lisent les mi­trailleuses lé­gères comme les PKM ou les lance-ro­quettes an­ti­chars RPG-7 (11). La base de la MNJTF tombe et les mi­li­taires battent en re­traite vers Ba­ga. Beau­coup vont néan­moins conti­nuer de se battre dans la lo­ca­li­té, avec les CJTF. Alors qu’ils es­saient de dé­bou­cher sur Ba­ga et Do­ron Ba­ga, les dji­ha­distes se heurtent à cette ré­sis­tance qui les sur­prend (12). Néan­moins, l’at­taque re­prend quelques heures plus tard. Cette fois-ci, ils en­gagent des com­bat­tants plus ex­pé­ri­men­tés, de 200 à 300 hommes, et une ving­taine de vé­hi­cules. Les dé­fen­seurs cèdent fi­na­le­ment mal­gré leur cou­rage. Le chaos est to­tal là aus­si, dans les in­cen­dies qui font rage, les tirs, les ex­plo­sions des bombes in­cen­diaires. De nom­breux ci­vils sont mas­sa­crés à Ba­ga et dans les vil­lages en­vi­ron­nants. Se fon­dant sur des images sa­tel­lite, Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal éva­lue à en­vi­ron 3 700 le nombre de bâ­ti­ments dé­truits à Ba­ga et dans ses en­vi­rons.

D’autres grandes ba­tailles ont lieu, comme à Fo­to­kol, au Ca­me­roun, du 20 au 30 jan­vier 2015, où Bo­ko Ha­ram met en ligne des blin­dés cap­tu­rés à l’ar­mée ni­gé­riane. Des blin­dés sont éga­le­ment uti­li­sés avant ce­la, à Am­chi­dé en oc­tobre 2014. Lorsque les of­fen­sives n’amènent pas l’ef­fon­dre­ment des po­si­tions ad­verses, les dji­ha­distes les as­siègent. Ils lancent des ac­tions de har­cè­le­ment en­tre­cou­pées de nou­velles ten­ta­tives of­fen­sives. C’est le cas par exemple à Fo­to­kol où l’of­fen­sive re­prend du 4 au 6 fé­vrier 2015, avec en­vi­ron un mil­lier de dji­ha­distes. Ils sont une nou­velle fois re­pous­sés, avec des pertes en­core plus lourdes : en­vi­ron 300 tués. Dans les pé­riodes de siège et de har­cè­le­ment, des mor­tiers cap­tu­rés (de 81 mm, 82 mm ou en­core 120 mm) sont uti­li­sés, tout comme des ro­quettes ar­ti­sa­nales. Les vé­hi­cules bour­rés d’ex­plo­sifs sont lan­cés contre les FDS lors d’ac­tions sui­cides (S-VBIED) en dé­but d’as­saut, comme à Am­chi­dé le 15 oc­tobre 2014 ou en­core à Ma­da le 16 no­vembre 2015 (13). Le ren­sei­gne­ment lo­cal/tac­tique consti­tue un des atouts de Bo­ko Ha­ram, en­core au­jourd’hui. Ain­si, en août 2017, un drone d’ob­ser­va­tion de tech­no­lo­gie ci­vile uti­li­sé par la fac­tion Bar­na­wi est abat­tu par les FDS ni­gé­rianes. Cet atout du ren­sei­gne­ment per­met au mou­ve­ment de choi­sir les ob­jec­tifs les moins dé­fen­dus ou de frap­per les po­si­tions mi­li­taires en connais­sant leur agen­ce­ment, avec une idée des ef­fec­tifs pré­sents, etc.

Tac­ti­que­ment, les « uni­tés » opé­ra­tion­nelles sont de qua­li­té in­égale. La pié­taille, par­fois nom­mée « les crieurs » en rai­son du va­carme qu’elle pro­voque,

est mé­diocre. Concer­nant le va­carme, Bo­ko Ha­ram fait usage d’am­pli­fi­ca­teurs de son et de haut-par­leurs divers. Mi­cro et am­pli­fi­ca­teurs sont d’ailleurs par­fois fixés à des fu­sils d’as­saut afin de rendre la fu­sillade en­core plus im­pres­sion­nante. Le rôle de cette « chair à ca­non » ré­side donc dans l’im­pact psy­cho­lo­gique qu’elle gé­nère par le bruit et le nombre. Elle sert aus­si à at­ti­rer le feu des dé­fen­seurs qui dé­voilent ain­si leurs po­si­tions où en­core à ame­ner ceux-ci à épui­ser leurs mu­ni­tions, pré­ser­vant les dji­ha­distes plus ex­pé­ri­men­tés. De plus, la pié­taille ne ma­noeuvre pas et sa pro­gres­sion peut vite s’ac­com­plir « mol­le­ment ». D’autres élé­ments sont en re­vanche meilleurs, car plus aguer­ris. La mo­bi­li­té est as­su­rée par tous les moyens de trans­port vo­lés aux ci­vils, aux ad­mi­nis­tra­tions et aux mi­li­taires : pick-up, uti­li­taires lé­gers et ca­mions, mais aus­si blin­dés. Un autre moyen de trans­port est ra­pi­de­ment pri­vi­lé­gié : les mo­to­cy­clettes. Sur cha­cune peuvent être ju­chés jus­qu’à trois com­bat­tants ar­més qui consti­tuent une équipe de com­bat. Grâce aux mo­tos, les dji­ha­distes sont plus mo­biles que les uni­tés de FDS do­tées de pick-up, par exemple dans la « fo­rêt » de Sam­bi­sa ou en­core dans les zones ac­ci­den­tées du nord du Ca­me­roun, au Tchad…

En plus des pick-up sur les­quels sont mon­tées des mi­trailleuses lourdes, les élé­ments d’ap­pui peuvent in­té­grer quelques blin­dés ma­jo­ri­tai­re­ment cap­tu­rés aux Ni­gé­rians, ain­si que des vé­hi­cules im­pro­bables comme des ca­nons D-30 mon­tés sur des châs­sis de ca­mions. Ceux-ci et les blin­dés sont ci­blés en prio­ri­té par les avia­tions ni­gé­riane et de la MNJTF. À par­tir du prin­temps 2015, les co­lonnes de pi­ckup et de blin­dés de Bo­ko Ha­ram sont étrillées. Ses « uni­tés » sont très vul­né­rables aux frappes aé­riennes, mais elles ont ap­pris à se dis­per­ser et à se ca­mou­fler après la phase de guerre clas­sique. Les camps sont dé­sor­mais soi­gneu­se­ment ca­chés, les élé­ments mo­biles se dé­placent es­sen­tiel­le­ment sur des mo­tos, plus dis­crètes. Sur le lac Tchad, des em­bar­ca­tions (par­fois do­tées de mi­trailleuses lourdes) sont elles aus­si ca­chées sous des écrans de vé­gé­ta­tion qui les rendent dif­fi­ci­le­ment dé­ce­lables de­puis le ciel (avions ou drones), même lors­qu’elles na­viguent. Elles confèrent à Bo­ko Ha­ram une vé­ri­table ca­pa­ci­té « am­phi­bie ». Outre la vul­né­ra­bi­li­té à l’avia­tion, Bo­ko Ha­ram est éga­le­ment peu pro­té­gé contre les gaz la­cry­mo­gènes/an­ti­émeutes. Mi-août 2014, à Gwo­za, les dji­ha­distes sont ain­si re­pous­sés par la Mo­bile Po­lice (MOPOL) qui uti­lise ces gaz (vrai­sem­bla­ble­ment à dose lé­tale).

En dé­fense

Dans les em­bus­cades, Bo­ko Ha­ram s’ap­puie là en­core sur un dis­po­si­tif avec des élé­ments de sé­cu­ri­té, d’ap­pui et d’as­saut. Les élé­ments de sé­cu­ri­té se po­si­tionnent à l’ar­rière de la di­rec­tion es­ti­mée du convoi ou de la co­lonne à at­ta­quer. Ils servent à em­pê­cher l’ar­ri­vée de ren­forts, mais aus­si à stop­per l’ad­ver­saire si ce­lui-ci tente de re­brous­ser che­min. Les élé­ments d’ap­pui sont pour leur part dis­po­sés en tête d’em­bus­cade. Par le feu de leurs mi­trailleuses lourdes, ils in­ter­disent à l’en­ne­mi de s’ex­tir­per de l’em­bus­cade. Les élé­ments d’as­saut sont quant à eux char­gés de la « kill zone ». Bo­ko Ha­ram veille le plus sou­vent à ce que les ac­cro­chages soient brefs. Les dji­ha­distes s’éclipsent ra­pi­de­ment avant de se ras­sem­bler à dis­tance. Comme dans la dé­fen­sive, l’usage des EEI est im­por­tant. Ceux-ci sont fa­ciles à uti­li­ser, comme les mines, en­ter­rées dans la terre des pistes, dans les nom­breux «nids de poule». À dé­faut de moyens af­fec­tés à leur neu­tra­li­sa­tion, ils peuvent même blo­quer consi­dé­ra­ble­ment des co­lonnes de FDS.

Dans les pos­tures dé­fen­sives en ter­rain plat, Bo­ko Ha­ram souffre des fra­gi­li­tés in­hé­rentes au manque de moyens ra­dio et d’hommes bien en­traî­nés. Là où Bo­ko Ha­ram est im­plan­té de­puis un cer­tain temps, des po­si­tions ont été plus ou moins bien pré­pa­rées. Des EEI ont été po­sés au­tour d’avant-postes qui font of­fice de son­nettes en cas d’at­taque. Ceux-ci doivent don­ner suf­fi­sam­ment de temps pour l’éva­cua­tion des camps en re­te­nant les éven­tuels as­saillants aus­si long­temps que pos­sible, no­tam­ment lorsque des otages doivent être em­me­nés. Dans les faits, mal­gré leurs re­tran­che­ments com­por­tant par­fois des tun­nels (comme à Bu­la­bu­lin en juillet 2013 ou en­core à Dam­bo­ra en avril 2015), les dji­ha­distes ré­sistent dif­fi­ci­le­ment aux opé­ra­tions ad­verses bien pré­pa­rées bé­né­fi­ciant d’ap­puis (avia­tion et/ou ar­tille­rie). Ils ré­sistent en­core plus dif­fi­ci­le­ment lorsque l’ad­ver­saire ma­noeuvre. Ce­pen­dant, si les FDS montent des opé­ra­tions ti­mides, en ma­noeu­vrant peu, les dji­ha­distes savent ti­rer pro­fit des er­reurs qui se paient en blin­dés dé­truits par des pe­tites équipes an­ti­chars très mo­biles

(à pied ou à mo­tos). Dans un en­vi­ron­ne­ment ur­bain, les com­bat­tants de Bo­ko Ha­ram sont plus ef­fi­cients. Ils savent per­cer des meur­trières dans les murs des mai­sons qu’ils tiennent, ti­rant par ces in­ter­stices dif­fi­ciles à re­pé­rer. Ils opèrent éga­le­ment de­puis les mos­quées, obli­geant ain­si les mi­li­taires à ou­vrir le feu sur les lieux de culte avec toute l’image né­ga­tive qui peut être per­çue par les po­pu­la­tions. Si Bo­ko Ha­ram re­court re­la­ti­ve­ment peu aux sni­pers faute d’in­di­vi­dus suf­fi­sam­ment com­pé­tents, les ti­reurs iso­lés ob­tiennent quel­que­fois des résultats, no­tam­ment lors­qu’ils sont ca­mou­flés dans des mai­sons aban­don­nées si­tuées en bor­dure des bases mi­li­taires.

En 2018, après de lourdes pertes es­suyées du­rant la phase de guerre clas­sique (des of­fen­sives des in­sur­gés aux contre-of­fen­sives des FDS ni­gé­rianes et al­liées), Bo­ko Ha­ram a vu son po­ten­tiel mi­li­taire fondre et les re­vers s’en­chaî­ner. De plus, l’agré­gat a écla­té en deux fac­tions ri­vales en août 2016 : une fac­tion « his­to­rique » sous l’au­to­ri­té d’abu­ba­kar She­kau, et une fac­tion qui se veut plus « mo­dé­rée » (14), avec à sa tête Abu Mu­sab al-bar­na­wi. De fait, les fac­tions de Bo­ko Ha­ram ont ré­tro­gra­dé d’une phase de guerre clas­sique à une phase d’évi­te­ment es­sen­tiel­le­ment faite d’actes ter­ro­ristes et d’ac­tions de gué­rilla. Mais ce qu’elles ont per­du en contrôle ter­ri­to­rial pur, elles l’ont ga­gné en ré­si­lience. Les at­ten­tats-sui­cides ne cessent pas, es­sen­tiel­le­ment per­pé­trés par la fac­tion She­kau, tan­dis que des opé­ra­tions de gué­rilla sont me­nées, par exemple contre un convoi de pros­pec­teurs pé­tro­liers es­cor­té par des FDS ni­gé­rianes le 26 juillet 2017. Le 19 fé­vrier 2018, une cen­taine de col­lé­giennes sont en­le­vées lors d’un raid à Dap­chi (15). Leur li­bé­ra­tion fin mars est per­çue comme une avan­cée des né­go­cia­tions avec la fac­tion Bar­na­wi pour une fin des hos­ti­li­tés que re­fuse la fac­tion She­kau.

Abu­ba­kar She­kau, lea­der de Bo­ko Ha­ram. (© D.R.)

Un sol­dat ni­gé­rian après la li­bé­ra­tion d’otages pris par Bo­ko Ha­ram. Les forces ont dû, non sans mal, s’adap­ter à un type de com­bat au­quel elles n’étaient pas ha­bi­tuées. (© MOD)

« Liste de sus­pects » dif­fu­sée par l’ar­mée ni­gé­riane.La na­ture ir­ré­gu­lière des ac­tions en­ne­mies né­ces­site d’in­ves­tir ra­pi­de­ment dans le ren­sei­gne­ment. (© MOD)

Un des vé­hi­cules uti­li­sés par Bo­ko Ha­ram lors d’une at­taque. L’or­ga­ni­sa­tion a été en me­sure de mettre au point et d’exé­cu­ter des ac­tions par­fois com­plexes. (© MOD)

Des bat­te­ries ayant ser­vi à la confec­tion d’une bombe par Bo­ko Ha­ram. (© MOD)

Des pro­vi­sions de Bo­ko Ha­ram sont dé­ter­rées. L’or­ga­ni­sa­tion a éga­le­ment été ca­pable d’or­ga­ni­ser une lo­gis­tique, y com­pris pré­po­si­tion­née. (© MOD)

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