Pen­ser la guerre. Le ser­vice na­tio­nal uni­ver­sel : vers un ser­vice ci­vil de dé­fense ?

DSI - - SOMMAIRE - Par Laure BARDIÈS so­cio­logue à L’ENS Rennes, en­sei­gnante-cher­cheuse aux Écoles mi­li­taires de Saint-cyr Coët­qui­dan de 2001 à 2017

Le pro­jet de Ser­vice Na­tio­nal Uni­ver­sel (SNU) du gou­ver­ne­ment fran­çais se dé­bat de­puis la pro­po­si­tion de cam­pagne ini­tiale du can­di­dat Ma­cron dans un mé­lange de ré­af­fir­ma­tion ferme de l’idée de la part de l’exé­cu­tif et de flou ar­tis­tique en­tou­rant les mo­da­li­tés du dis­po­si­tif et de sa mise en oeuvre. Sans doute au­rait-il fal­lu plus et mieux ré­flé­chir en amont à cette pro­messe de cam­pagne qui in­carne le grand pro­jet ré­ga­lien du quin­quen­nat en cours.

Àdé­faut et dans le doute, on pou­vait pré­fé­rer l’ana­lyse de la si­tua­tion et la mise en avant d’ob­jec­tifs po­li­tiques et so­ciaux clairs à la dé­ci­sion pré­ci­pi­tée concer­nant le moyen éven­tuel de les at­teindre. Il au­rait en­suite été tout à fait loi­sible, sans pres­sion au­cune, de ré­flé­chir aux dif­fé­rentes voies et dis­po­si­tifs en­vi­sa­geables pour al­ler vers les ob­jec­tifs an­non­cés, ain­si qu’à la ma­nière d’ar­ti­cu­ler et d’har­mo­ni­ser les nou­veau­tés avec ce qui existe dé­jà (1).

Le pro­jet tel qu’énon­cé il y a bien­tôt un an en pleine cam­pagne pré­si­den­tielle était un ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire et uni­ver­sel d’un mois. Il fai­sait écho à la de­mande d’ordre et de sé­cu­ri­té d’une so­cié­té fran­çaise ré­gu­liè­re­ment tou­chée par le ter­ro­risme is­la­miste de­puis 2015 et à un plé­bis­cite nos­tal­gique d’une ma­jo­ri­té de Fran­çais à l’égard du ser­vice mi­li­taire, sus­pen­du en 1996. Des va­ria­tions dans les opi­nions sont tou­te­fois dé­ce­lables en fonc­tion du contexte et des contours du pro­jet : si

80 % des son­dés étaient fa­vo­rables à un re­tour du ser­vice na­tio­nal dans la fou­lée des at­ten­tats de jan­vier 2015 (2), ils ne sont plus que 59 % à être fa­vo­rables à l’ins­tau­ra­tion d’un ser­vice na­tio­nal obli­ga­toire en juillet 2017 (3). Tou­jours ma­jo­ri­taires néan­moins, les opi­nions po­si­tives aug­mentent avec l’âge des son­dés.

Un rap­port com­man­dé par ma­ti gnon en sep­tembre 2017 à cinq ins­pec­tions gé­né­rales (ad­mi­nis­tra­tion, ar­mées, fi­nances, édu­ca­tion, jeu­nesse et sports)

a de­puis in­sis­té sur les nom­breux pro­blèmes po­sés par le pro­jet ini­tial : « Les po­si­tions ex­pri­mées à ce jour sur le ser­vice uni­ver­sel d’un mois font res­sor­tir d’im­por­tantes ré­serves te­nant à la fois au ca­rac­tère obli­ga­toire de ce ser­vice, à l’im­por­tance des moyens ma­té­riels et hu­mains à mo­bi­li­ser pour ac­cueillir et en­ca­drer toute une classe d’âge, pen­dant plu­sieurs se­maines, aux doutes ex­pri­més sur la pos­si­bi­li­té d’en­tre­te­nir un ré­sul­tat si­gni­fi­ca­tif, en un mois, au re­gard des ob­jec­tifs af­fi­chés ». Les

(4) dé­pu­tées Ma­rianne Du­bois (LR) et Émi­lie Gué­rel (LREM), à l’ori­gine d’un rap­port par­le­men­taire, n’étaient en fé­vrier 2018 pas plus convain­cues par l’idée ori­gi­nelle, et ont pro­po­sé la mise en place d’un « par­cours ci­toyen » en trois étapes entre 11 et 25 ans, avec un vo­let consa­cré à la dé­fense (5). Le pré­sident de la Ré­pu­blique a quant à lui ré­agi le 13 fé­vrier pour dé­fendre un nou­veau pro­jet : un ser­vice na­tio­nal uni­ver­sel et obli­ga­toire de trois à six mois, qui ne se­ra pas mi­li­taire, mais com­pren­dra « une ou­ver­ture à la chose mi­li­taire », ne né­ces­si­te­ra pas d’in­fra­struc­tures pour lo­ger les jeunes Fran­çais, et dont l’ob­jec­tif pre­mier est de ren­for­cer la co­hé­sion na­tio­nale. L’opi­nion semble suivre la pro­po­si­tion du chef de l’état et un groupe de tra­vail

(6) sur ce nou­veau pro­jet ren­dra ses conclu­sions fin avril.

Au mi­lieu de ces pé­ri­pé­ties et mal­gré l’exé­cu­tif, un em­bryon de dé­bat s’est en­ga­gé mê­lant cri­tiques et re­marques de l’op­po­si­tion, tri­bunes dé­fen­dant tel ou tel ob­jec­tif, poin­tant les coûts, dou­tant de l’ef­fi­ca­ci­té du dis­po­si­tif, s’in­ter­ro­geant sur le rôle et la contri­bu­tion des ar­mées, sou­te­nant prin­cipes et va­leurs du ser­vice dans l’ab­so­lu ou dis­cu­tant des fonc­tions concrètes du ser­vice mi­li­taire, de leur sens et de leur hié­rar­chie. Les ar­gu­ments avan­cés par les sou­tiens ou cri­tiques du SNU sont de na­ture et de qua­li­té va­riables. On trouve par exemple ré­gu­liè­re­ment men­tion­née, aus­si bien par les uns que par les autres, l’idée que l’adhé­sion à la Conven­tion eu­ro­péenne des droits de l’homme, par son re­fus de l’es­cla­vage et du tra­vail for­cé, nous em­pê­che­rait de re­tour­ner à un ser­vice na­tio­nal, mi­li­taire ou non, à ca­rac­tère obli­ga­toire. Or l’ar­ticle 4 de la Conven­tion pré­cise : « N’est pas consi­dé­ré comme “tra­vail for­cé ou obli­ga­toire” au sens du pré­sent ar­ticle [...] tout ser­vice de ca­rac­tère mi­li­taire ou, dans le cas d’ob­jec­teurs de conscience dans les pays où l’ob­jec­tion de conscience est re­con­nue comme lé­gi­time, un autre ser­vice à la place du ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire ». Qu’un

(7)

État sou­ve­rain, même dé­mo­cra­tique, ait pu adhé­rer à une conven­tion su­pra­na­tio­nale qui lui in­ter­di­rait de mo­di­fier son sys­tème mi­li­taire ap­pa­raît donc à cer­tains, par­fois per­son­na­li­tés qua­li­fiées, comme une hy­po­thèse plau­sible… En l’ab­sence d’un pro­jet clair comme point de dé­part de la dis­cus­sion, ce dé­bat ne peut de toute fa­çon al­ler bien loin, et il n’est pas utile d’ajou­ter ici du bruit à la confu­sion. On se per­met­tra néan­moins, à par­tir de la ma­tière four­nie par les com­men­taires, points de vue, ana­lyses ex­pri­més dans l’es­pace pu­blic, de for­mu­ler deux re­marques gé­né­rales sur des re­pré­sen­ta­tions et idées im­pli­cites que la ques­tion du ser­vice na­tio­nal uni­ver­sel semble en contexte vé­hi­cu­ler.

La pre­mière est qu’à l’ori­gine l’idée de SNU re­le­vait plus d’un re­cours ins­tinc­tif et rou­ti­nier, peut-être un peu dé­ma­go­gique aus­si, à un dis­po­si­tif ap­par­te­nant à la tra­di­tion mi­li­taire et po­li­tique de la France ré­pu­bli­caine, que d’une pièce de la dé­fense du pays, pen­sée et pla­ni­fiée en tant que telle. Quand on s’at­tarde sur les ar­gu­ments fa­vo­rables les plus fré­quents au su­jet du ser­vice mi­li­taire, on se rend compte que les opi­nions sont gui­dées par ce que la mé­moire col­lec­tive en a re­te­nu, et non par la connais­sance his­to­rique et mi­li­taire. Or cette mé­moire as­so­cie sou­vent, dans une re­com­po­si­tion his­to­rique «bri­co­lée», les mo­da­li­tés et l’es­prit du ser­vice mi­li­taire tels qu’ils se sont dé­ve­lop­pés après la guerre d’al­gé­rie aux bé­né­fices so­ciaux, po­li­tiques et cultu­rels ren­voyant à l’image my­thi­fiée de la so­cié­té de la IIIE Ré­pu­blique. La mé­moire du ser­vice mi­li­taire est ain­si ma­jo­ri­tai­re­ment hé­ri­tée d’une pé­riode du­rant la­quelle les conscrits ne font plus la guerre et sont de moins en moins nom­breux à réa­li­ser un ser­vice de plus en plus court. La fonc­tion pre­mière du ser­vice mi­li­taire – four­nir des troupes – est pro­gres­si­ve­ment re­lé­guée au se­cond plan dans les es­prits par rap­port à sa fonc­tion édu­ca­tive. Et le fait est que la plu­part des pa­rents fa­vo­rables au ser­vice mi­li­taire parlent d’ordre, de dis­ci­pline, de res­pect, de bras­sage so­cial, de vie en com­mu­nau­té, etc., mais n’ima­ginent pas leurs en­fants par­ti­ci­per à des opé­ra­tions mi­li­taires. Si­mul­ta­né­ment, la so­cié­té ac­co­lée à cette per­cep­tion du ser­vice mi­li­taire est

plus celle de la IIIE Ré­pu­blique que la so­cié­té fran­çaise de la fin du XXE siècle : l’idéal au­quel ren­voient les pro­pos est ce­lui d’une so­cié­té ho­mo­gène cultu­rel­le­ment, cen­trée sur des va­leurs au­jourd’hui conçues comme tra­di­tion­nelles, pour la­quelle l’idée de na­tion est

« La plu­part des pa­rents fa­vo­rables au ser­vice mi­li­taire parlent d’ordre, de dis­ci­pline, de res­pect, de bras­sage so­cial, de vie en com­mu­nau­té, etc., mais n’ima­ginent pas leurs en­fants par­ti­ci­per à des opé­ra­tions mi­li­taires. »

cen­trale. Et d’ailleurs, les of­fi­ciers fa­vo­rables à un re­tour du ser­vice mi­li­taire se ré­fèrent sou­vent à la pé­riode de la IIIE Ré­pu­blique lorsque, par la mise en place pro­gres­sive d’un ser­vice mi­li­taire per­son­nel, obli­ga­toire et éga­li­taire, ils étaient consi­dé­rés non seule­ment comme des cadres mi­li­taires, mais aus­si comme des cadres de la na­tion. Les per­cep­tions mé­mo­rielles nous pa­raissent donc en­tre­te­nir des désa­jus­te­ments his­to­riques pro­blé­ma­tiques entre les trois élé­ments que consti­tuent le ser­vice mi­li­taire, les ca­rac­té­ris­tiques de la so­cié­té au sein de la­quelle il prend place sous telle ou telle forme à tel ou tel mo­ment, et les ef­fets que l’on peut rai­son­na­ble­ment at­tendre de sa ré­in­tro­duc­tion dans un nou­veau contexte so­cial, po­li­tique et cultu­rel. À ces brouillages his­to­riques pro­duits par la mé­moire s’ajoutent un cer­tain nombre de confu­sions. Ben­ja­min Gri­veaux, porte-pa­role du gou­ver­ne­ment, a par exemple ex­pli­qué le 15 fé­vrier que l’idée est de créer « un mo­ment de ren­contre im­por­tant entre la jeu­nesse d’un pays et la Na­tion », de « re­créer du col­lec­tif » et « du vivre en­semble ». Les élé­ments

(8) énu­mé­rés comme qua­si-sy­no­nymes ne le sont pour­tant pas. La co­hé­sion so­ciale est af­faire de lien so­cial et de rap­port entre in­di­vi­dua­lisme et vie col­lec­tive; la na­tion et la co­hé­sion na­tio­nale sont af­faire d’iden­ti­té po­li­tique com­mune ; le « vivre en­semble », est, quant à lui, af­faire de co­ha­bi­ta­tion dans la dif­fé­rence.

La se­conde re­marque gé­né­rale concerne le rap­port du SNU avec la fonc­tion de dé­fense. D’abord ser­vice mi­li­taire, puis ser­vice ci­toyen com­pre­nant une di­men­sion mi­li­taire, le fu­tur SNU doit of­fi­ciel­le­ment par­ti­ci­per à la co­hé­sion na­tio­nale, in­cul­quer va­leurs ci­toyennes et ré­pu­bli­caines, ré­pondre au dé­sir d’en­ga­ge­ment et in­suf­fler l’es­prit de dé­fense au sein de la jeu­nesse fran­çaise. Puisque l’idée d’un ser­vice mi­li­taire a été aban­don­née, la seule jus­ti­fi­ca­tion à un nou­veau dis­po­si­tif, compte te­nu par ailleurs de l’exis­tence et de la mon­tée en puis­sance du ser­vice ci­vique, est que tout en étant un ser­vice à do­mi­nante ci­vile et cen­tré sur l’édu­ca­tion ci­toyenne, il se dis­tin­gue­rait du pré­cé­dent par sa contri­bu­tion à la dé­fense de la France. La si­tua­tion sé­cu­ri­taire in­terne et stra­té­gique ex­terne qui a pré­si­dé à la pre­mière

for­mu­la­tion du pro­jet va éga­le­ment dans ce sens. Il ne s’agi­rait donc pas de faire par­ti­ci­per la jeu­nesse du pays à sa dé­fense de ma­nière di­recte, par le biais d’un ser­vice mi­li­taire four­nis­sant de « gros ba­taillons » aux ar­mées – d’au­tant plus coû­teux qu’in­utiles en contexte, et qui de toute fa­çon ne sont plus en­vi­sa­gés au­jourd’hui par ceux qui y sont fa­vo­rables comme un moyen mi­li­taire –, mais de ma­nière in­di­recte, par deux voies théo­riques prin­ci­pales. D’abord en aug­men­tant la fa­mi­lia­ri­té des jeunes Fran­çais avec les ques­tions et ins­ti­tu­tions de dé­fense, en­suite en par­ti­ci­pant à li­mi­ter les frac­tures in­ternes de la so­cié­té – so­ciales, cultu­relles, idéo­lo­giques – pro­pices au dé­ve­lop­pe­ment de l’en­ne­mi de l’in­té­rieur. Am­bi­guï­té et pa­ra­doxe : un ser­vice ci­vil uni­ver­sel et obli­ga­toire in­té­gré dans le sys­tème de dé­fense ; un moyen de la dé­fense vi­sant, dans l’idéal, à conju­rer les craintes de vio­lences ter­ro­ristes en­do­gènes et, au­de­là, de guerre ci­vile, c’est-à-dire à ne pas être confron­té à la guerre. Le fu­tur SNU se­ra-t-il un dis­po­si­tif ci­vil, ou ci­vi­lo-mi­li­taire, cal­qué ini­tia­le­ment sur le mo­dèle du ser­vice mi­li­taire, mais dont la fonc­tion de dé­fense au­ra été dé­pla­cée de l’ob­jet mi­li­taire à l’ob­jet édu­ca­tif et dont la fonc­tion stra­té­gique ne se­ra pas guer­rière ou dis­sua­sive, mais pré­ven­tive ?

Il n’est ques­tion ici que d’idées, les consi­dé­ra­tions concrètes et la ca­pa­ci­té du SNU, sous la forme qu’il pren­dra, à ré­pondre à de telles am­bi­tions sont vo­lon­tai­re­ment lais­sées de cô­té. Mais même du seul point de vue des idées, il nous semble que ce­la n’a ja­mais été très clai­re­ment for­mu­lé tout en étant bien ce vers quoi, à tâ­tons, confu­sé­ment, nous nous ache­mi­nons.

Le fu­tur ser­vice mi­li­taire uni­ver­sel reste en­core flou, au­tant sur la forme que sur le fond. (© sylv1­rob1/shut­ter­stock)

Le casque Adrian, un des sym­boles his­to­riques des ar­mées du temps de la conscrip­tion… Il n’est plus ques­tion dans l’ac­tuel SNU d’en re­ve­nir aux lo­giques de l’époque. (© Phi­lip­pi­mage/shut­ter­stock)

Le conscrit est his­to­ri­que­ment un sol­dat « plein et en­tier » là où les lo­giques ac­tuelles visent des fonc­tions non pas mi­li­taires, mais so­cio­po­li­tiques. (© Ni­to/shut­ter­stock)

Pa­trouille de sol­dats en­ga­gés dans « Sen­ti­nelle » à Stras­bourg. La fonc­tion du fu­tur SNU pour­rait être utile à la dé­fense, sans pour au­tant, et pa­ra­doxa­le­ment, être mi­li­taire.(© J. Louis Bry­son/shut­ter­stock)

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