Pen­ser les opé­ra­tions. Théo­rie de la fu­sion

DSI - - SOMMAIRE - Par Mi­chel GOYA co­lo­nel des troupes de ma­rine (r), ani­ma­teur du blog La voie de l’épée

En juin 2006, lorsque le co­lo­nel Grons­ki, com­man­dant la 2e bri­gade de la 2e di­vi­sion d’in­fan­te­rie de L’US Ar­my, quitte la ville de Ra­ma­di, son constat est sans ap­pel : la ca­pi­tale de la pro­vince ira­kienne d’an­bar et ses alen­tours ne peuvent être contrô­lés sans la pré­sence d’au moins trois bri­gades. Il pointe alors du doigt la dif­fi­cul­té des ar­mées pro­fes­sion­nelles mo­dernes, puis­santes lo­ca­le­ment, mais peu vo­lu­mi­neuses, à oc­cu­per le ter­rain. Mal­gré son im­mense ca­pi­tal tech­no­lo­gique et sa puis­sance de feu, le corps ex­pé­di­tion­naire amé­ri­cain en Irak n’a pas les ef­fec­tifs né­ces­saires pour contrô­ler Bag­dad et les villes sun­nites.

Ra­ma­di ne com­prend que 400000 ha­bi­tants, mais, mal­gré des ef­forts consi­dé­rables et la perte de 148 sol­dats amé­ri­cains en trois ans, c’est Al-qaï­da en Irak (AQI) qui y règne. Huit mois plus tard, AQI, de­ve­nue entre-temps l’état is­la­mique en Irak (EII), a été ef­fec­ti­ve­ment chas­sée de la ville et de ses alen­tours. Comme le sou­hai­tait le co­lo­nel Grons­ki, ce

ré­sul­tat a été ob­te­nu grâce à un ren­for­ce­ment im­por­tant, mais pas ce­lui qu’il at­ten­dait.

Apaches, sec­tions com­bi­nées et Fils de l’irak

La guerre au mi­lieu des po­pu­la­tions est af­faire de masse cri­tique. Les 15 à 20 bri­gades amé­ri­caines pré­sentes en Irak de 2003 à 2007 ont été comme

des pièces de jeu d’échecs sur un pla­teau de go. Elles ont tou­jours été ca­pables d’écra­ser les pions en­ne­mis dans n’im­porte quel sec­teur, mais éga­le­ment in­ca­pables de te­nir tous les sec­teurs en même temps. La nou­velle ar­mée ira­kienne a re­pré­sen­té un ren­fort ap­pré­ciable à par­tir de 2005, mais il n’a été vrai­ment im­por­tant qu’à par­tir de 2008. Cette ar­mée ré­gu­lière pré­sen­tait éga­le­ment l’in­con­vé­nient ma­jeur

d’être mas­si­ve­ment com­po­sé de chiites, peu vo­lon­taires pour sé­cu­ri­ser des pro­vinces sun­nites où ils ap­pa­rais­saient comme un oc­cu­pant sup­plé­men­taire.

Au bout du compte, le ren­for­ce­ment le plus im­por­tant a été lo­cal. À Ra­ma­di, c’est en ef­fet l’al­liance entre les tri­bus sun­nites de la ré­gion, ex­cé­dées par les exac­tions de L’EII, et de la nou­velle bri­gade amé­ri­caine sur place, la 1re bri­gade de la 1re di­vi­sion blin­dée, qui a tout chan­gé. En quelques mois, le nou­veau mou­ve­ment du Ré­veil («Sah­wa»), coa­li­tion de tri­bus et or­ga­ni­sa­tions sun­nites for­mée en sep­tembre 2006, a four­ni 4 000 com­bat­tants en ren­fort à la bri­gade du co­lo­nel Mac­far­land. Grâce à ce ren­fort, les Amé­ri­cains ont pu sor­tir des grandes bases ex­té­rieures où ils étaient confi­nés pour créer 24 postes de com­bat (Com­bat Out­post, COP) – l’équi­valent de pions de jeu de go. Ces COP as­so­ciaient sys­té­ma­ti­que­ment Amé­ri­cains, Ira­kiens ré­gu­liers et sup­plé­tifs du Sah­wa, les pre­miers ap­por­tant leurs moyens, les se­conds leur nombre et sur­tout leur connais­sance du mi­lieu.

L’im­plan­ta­tion pro­gres­sive de ces postes mixtes vers le centre-ville, l’ac­cu­mu­la­tion de pe­tites vic­toires contre l’en­ne­mi, les re­tom­bées éco­no­miques (soldes des mi­li­ciens, ré­duc­tion du chô­mage, ex­ten­sion des ac­tions ci­vi­lo­mi­li­taires, re­cons­truc­tion) dans les zones sé­cu­ri­sées ont mo­di­fié la per­cep­tion gé­né­rale de la si­tua­tion. Le par­te­na­riat avec les Amé­ri­cains de­ve­nant vi­si­ble­ment à la fois ef­fi­cace et ren­table, les tri­bus et les groupes se sont ral­liés de plus en plus nom­breux et les re­cru­te­ments se sont mul­ti­pliés. Le suc­cès, qui pa­rais­sait im­pos­sible quelques mois plus tôt, s’est ac­cé­lé­ré jus­qu’à l’étouf­fe­ment de l’en­ne­mi.

Cette ex­pé­rience re­pre­nait en réa­li­té celles dé­jà réa­li­sées de­puis 2004 par le 3e ré­gi­ment de ca­va­le­rie à Tal Afar, sur la fron­tière de la Sy­rie, ou par plu­sieurs ba­taillons de Ma­rines dans la pro­vince d’an­bar. Les ca­va­liers, comme Mac­far­land ou Mc­mas­ter à Tal Afar, re­met­taient alors au goût du jour les mé­thodes du gé­né­ral Crook, connu pour avoir vain­cu les in­diens apaches en Ari­zo­na en 1871 en in­té­grant jus­te­ment des Apaches dans ses forces. Les Ma­rines, de leur cô­té, se ré­fé­raient plu­tôt à leur ex­pé­rience des Com­bi­ned Ac­tion Pla­toons (CAP) au Viet­nam, elle-même ins­pi­rée des ex­pé­di­tions du Corps en Amérique cen­trale dans l’entre-deux-guerres.

De 1965 à 1971, le Corps des Ma­rines avait en­voyé des groupes de com­bat de 13 hommes, 120 au to­tal au plus fort de l’en­ga­ge­ment, dans des vil­lages viet­na­miens pour s’y as­so­cier avec les forces de dé­fense lo­cales afin d’y consti­tuer des sec­tions mixtes, les CAP. L’ex­pé­rience avait été un grand suc­cès. Au­cun sec­teur te­nu par une CAP n’a ja­mais été pris par l’en­ne­mi et chaque sol­dat amé­ri­cain qui y était af­fec­té était en moyenne deux fois plus ef­fi­cace contre l’en­ne­mi que ce­lui des ba­taillons dans les bases. Plus éton­nant, il s’avé­rait que ce même sol­dat cou­rait sta­tis­ti­que­ment moins de risques que ce­lui qui vi­vait dans les bases et le tout pour un coût in­fi­ni­ment moins im­por­tant. L’ex­pé­rience des CAP, trop contraire à l’idée d’une ar­mée mo­derne,

mo­bile et of­fen­sive mul­ti­pliant les« opé­ra­tions de re­cherche et des­truc­tion» et sur­tout trop à la confluence de com­man­de­ments dif­fé­rents et concur­rents( ci­vil et mi­li­taire, amé­ri­cain et viet­na­mien) est ce­pen­dant res­tée très li­mi­tée.

En 2007, en re­vanche, et en par­tie grâce à des of­fi­ciers prag­ma­tiques (et d’une grande culture his­to­rique) comme le gé­né­ral Pe­traeus, nou­veau com­man­dant en chef en Irak, l’ex­pé­rience de Ra­ma­di est éten­due à l’échelle du théâtre. En juillet 2007, pour l’équi­valent de moins de 40 mil­lions d’eu­ros de soldes par mois (moins de 1 % des dé­penses amé­ri­caines), la Force mul­ti­na­tio­nale en Irak a pu dis­po­ser de 100 000 com­bat­tants lo­caux (sous l’ap­pel­la­tion gé­né­rale de « Fils de l’irak ») in­té­grés dans son dis­po­si­tif. Plus de la moi­tié d’entre eux ont été en­ga­gés dans les quar­tiers de Bag­dad au sein de dix bri­gades amé­ri­caines et aux cô­tés de 80 000 sol­dats ou po­li­ciers ira­kiens. Après l’échec de 2006, c’est seule­ment au prix de cet ef­fort hu­main consi­dé­rable que le qua­drillage de la ville a pu être réa­li­sé et que L’EII a pu en être chas­sé en 2007 et l’ar­mée du Mah­di vain­cue en 2008.

L’ap­pel au re­cru­te­ment lo­cal

Cette pra­tique du re­cru­te­ment lo­cal n’est évi­dem­ment pas nou­velle. Les grandes cam­pagnes fran­çaises loin­taines n’au­raient ja­mais pu être me­nées sans elle. La guerre d’in­do­chine n’a été sou­te­nable pen­dant huit ans que parce que le Corps Ex­pé­di­tion­naire Fran­çais en Ex­trême-orient (CEFEO) était com­po­sé de ba­taillons et com­man­dos au­toch­tones divers, en­ca­drés par des Fran­çais, as­so­ciés à des ba­taillons « fran­çais » qui eux-mêmes sont tous de­ve­nus mixtes avec le temps. Au to­tal, au­tour d’un maxi­mum de 60 000 Fran­çais mé­tro­po­li­tains, ce sont 350 000 au­toch­tones qui se sont por­tés vo­lon­taires pour com­battre dans les rangs du CEFEO, sans par­ler des ti­railleurs afri­cains et des lé­gion­naires de toutes ori­gines. Ja­mais, pro­ba­ble­ment, une ar­mée n’a pous­sé aus­si loin la fu­sion avec le mi­lieu lo­cal. Tout ce­la s’est ef­fec­tué en pa­ral­lèle de la for­ma­tion de l’ar­mée na­tio­nale viet­na­mienne (où 2500 cadres fran­çais oeu­vraient jus­qu’à leur rem­pla­ce­ment par des cadres viet­na­miens). Si l’ar­mée de Terre fran­çaise ac­tuelle, avec sa ca­pa­ci­té de dé­ploie­ment de 15 000 sol­dats, re­ce­vait tout-à-coup la mis­sion de re­mon­ter le temps et de com­battre le Viêt-minh à la place du CEFEO, il est peu pro­bable qu’elle puisse pro­cé­der au­tre­ment mal­gré l’ac­cu­sa­tion, qui ne man­que­rait pas de sur­ve­nir, de re­for­mer des ba­taillons co­lo­niaux.

En ce dé­but du XXIE siècle, ja­mais les ar­mées oc­ci­den­tales pro­fes­sion­nelles n’ont eu aus­si peu de masse. La ca­pa­ci­té de pro­jec­tion mi­li­taire réelle de la France est dé­sor­mais de l’ordre d’une bri­gade pour 20 mil­lions de ses ha­bi­tants, un point bas his­to­rique. Avec ces moyens, il est sans doute pos­sible en quelques se­maines ou quelques mois de vaincre jus­qu’à l’équi­valent de trois bri­gades d’un groupe ar­mé de ni­veau 1 (do­té d’équi­pe­ments peu so­phis­ti­qués) dans un es­pace plu­tôt ou­vert, de deux bri­gades dans un es­pace ur­bain dense, ou en­core d’une bri­gade de ni­veau 2 (de type Hez­bol­lah, Ha­mas, ou même État is­la­mique) so­li­de­ment re­tran­chée (1).

Si le com­bat contre un groupe ar­mé doit du­rer, le rap­port de forces ne doit se cal­cu­ler que face au po­ten­tiel de re­cru­te­ment de l’en­ne­mi (2). En Irak, ce­la a si­gni­fié très con­crè­te­ment l’im­pos­si­bi­li­té de vaincre sans dé­ployer au moins un sol­dat pour 50 ha­bi­tants d’une ville sun­nite. Dans ces condi­tions, la ca­pa­ci­té maxi­male de contrôle des forces fran­çaises se si­tue au maxi­mum à moins d’un mil­lion d’ha­bi­tants, deux fois la po­pu­la­tion de Ka­pi­sa-su­ro­bi en Af­gha­nis­tan, ou de Ra­ma­di en Irak. Sans masse, il est vain d’es­pé­rer contrô­ler un es­pace hu­main im­por­tant. Sans in­ser­tion dans le mi­lieu, il est éga­le­ment vain d’es­pé­rer que ce contrôle soit ef­fi­cace.

Dans les deux cas, il n’y a guère d’autre so­lu­tion que de faire ap­pel aux forces lo­cales. Ce­la peut, et doit, se faire avec les forces ré­gu­lières du lieu, à condi­tion que celles-ci soient el­les­mêmes d’un nombre suf­fi­sant, consi­dé­rées comme lé­gi­times et fassent preuve

d’un mi­ni­mum d’ef­fi­ca­ci­té. Lorsque ce n’est pas le cas, ce qui ar­rive fré­quem­ment, si­non il ne se­rait pas be­soin de faire ap­pel à une aide ex­té­rieure, il est pos­sible de se ren­for­cer di­rec­te­ment avec des re­crues lo­cales. Le com­bat «cou­plé» avec un ac­teur po­li­tique au­to­nome fait alors place, sans for­cé­ment le concur­ren­cer, au com­bat « fu­sion­né » (3).

Lors de la cam­pagne du Tchad de 1969 à 1972, une des rares cam­pagnes mo­dernes de contre-in­sur­rec­tion réus­sies, le corps ex­pé­di­tion­naire fran­çais – 2 500 hommes à son maxi­mum – a en réa­li­té consti­tué une force mixte fran­co-tcha­dienne. Outre des mi­lices d’au­to­dé­fense, la France a for­mé des com­pa­gnies tcha­diennes d’in­fan­te­rie en­ca­drées par un to­tal de 650 Fran­çais et in­té­grées dans les grou­pe­ments tac­tiques fran­çais. Comme les ba­taillons du CEFEO, le 6e bataillon d’in­fan­te­rie de ma­rine com­pre­nait par exemple deux uni­tés fran­çaises et une com­pa­gnie pa­ra­chu­tiste tcha­dienne. Par la suite, au fur et à me­sure de la for­ma­tion des cadres lo­caux, les uni­tés tcha­diennes ont pris leur au­to­no­mie et for­mé l’ar­mée na­tio­nale.

Une re­crue lo­cale, c’est sou­vent un chô­meur de moins, voire un en­ne­mi po­ten­tiel de moins. C’est sur­tout quel­qu’un qui connaît bien le pays, les gens, les lieux, et parle la langue. C’est un atout tac­tique re­mar­quable lors­qu’il est as­so­cié sur le ter­rain aux sol­dats fran­çais ou amé­ri­cains, puis­sants mais étran­gers. En gé­né­ral, comme en Irak, plus le com­bat semble por­ter ses fruits et as­su­rer réel­le­ment la sé­cu­ri­té des proches, et plus le re­cru­te­ment s’avère fa­cile, d’au­tant plus que la solde est sou­vent bonne se­lon les cri­tères lo­caux et, élé­ment es­sen­tiel, as­su­rée. Pour 20 % du sur­coût de l’opé­ra­tion fran­çaise « Bar­khane » au Sa­hel, il se­rait pos­sible de dis­po­ser d’au moins 40 com­pa­gnies fran­co-afri­caines (4).

La prin­ci­pale dif­fi­cul­té de cette fu­sion ap­pa­raît sur­tout lors­qu’il faut y mettre fin. Avec le re­trait amé­ri­cain, les Fils de l’irak de­vaient nor­ma­le­ment être in­té­grés dans les forces de sé­cu­ri­té ré­gu­lières ou dans des em­plois pu­blics. Ce­la n’a été que par­tiel­le­ment le cas, le pou­voir de Bag­dad se mé­fiant énor­mé­ment de ces mi­li­ciens sun­nites. La frus­tra­tion a été grande dans le mou­ve­ment du Sah­wa qui es­pé­rait ob­te­nir par son en­ga­ge­ment plus de place pour la com­mu­nau­té sun­nite, et ce­la n’a pas été pour rien dans la nou­velle ré­volte de 2013 et la ré­im­plan­ta­tion de l’état is­la­mique.

En­core s’agis­sait-il, en 2008 en Irak, d’une vic­toire. Le pro­blème se pose avec beau­coup plus d’acui­té lorsque la fin du contrat coïn­cide avec la dé­faite. À l’ins­tar des Har­kis d’al­gé­rie, lorsque le corps ex­pé­di­tion­naire se re­plie, la po­si­tion de ses sup­plé­tifs qui res­tent sur place est très dan­ge­reuse. À ce mo­ment-là, lorsque l’in­tel­li­gence de pré­voir tous les cas de fi­gure n’a pas été au ren­dez-vous, c’est à l’hon­neur des na­tions qu’il faut faire ap­pel. Il n’y a rien de pire pour la confiance des fu­turs al­liés que le constat que les pré­cé­dents ont été aban­don­nés. Or, rap­pe­lons-le, sans eux, au­cune vic­toire n’est pos­sible.

« La ca­pa­ci­té de pro­jec­tion mi­li­taire réelle de la France est dé­sor­mais de l’ordre d’une bri­gade pour 20 mil­lions de ses ha­bi­tants, un point bas his­to­rique. »

Pa­trouille conjointe amé­ri­ca­no-ira­kienne. Les lo­giques de com­bat « cou­plé » ou « fu­sion­né » offrent une com­pen­sa­tion à la ré­duc­tion de la masse des ar­mées oc­ci­den­tales, mais ont éga­le­ment d’autres avan­tages. (© DOD)

Brie­fing d’une Com­bi­ned Ac­tion Pla­toon (CAP) au Viet­nam, en 1971. (© US Ma­rine Corps Uni­ver­si­ty)

Un sol­dat amé­ri­cain congra­tule des membres des Fils de l’irak. La for­mule adop­tée a éga­le­ment pour avan­tage de faire en sorte que la po­pu­la­tion lo­cale se ré­ap­pro­prie sa sé­cu­ri­té. (© DOD)

Jour de paie­ment des soldes pour les Fils de l’irak. En 2008, elle était de l’ordre de 300 dol­lars men­suels. (© DOD)

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