La guerre dans l’es­pace : quelles pos­si­bi­li­tés dans un fu­tur proche ?

DSI - - SOMMAIRE - Par Da­mien Gar­dien, co­lo­nel (air), of­fi­cier de syn­thèse « es­pace et sys­tèmes d’in­for­ma­tion opé­ra­tion­nels », EMAA ; Béa­trice Hai­naut, ca­pi­taine (air), di­vi­sion « stra­té­gie », bu­reau Plans, EMAA et Pa­trick Bou­het, ad­joint au chef de la di­vi­sion « stra­té­gie

La Re­vue stra­té­gique de dé­fense et de sé­cu­ri­té na­tio­nale 2017 ré­af­firme, à l’ins­tar de la ma­jo­ri­té des do­cu­ments stra­té­giques pu­bliés à tra­vers le monde, l’im­por­tance du sec­teur spa­tial, tant pour les ac­ti­vi­tés mi­li­taires que pour les ac­ti­vi­tés ci­viles. Elle constate l’ac­cès fa­ci­li­té à cet es­pace com­mun pour une plus grande va­rié­té d’ac­teurs, ce qui amène ce­lui-ci à être sa­tu­ré et contes­té, donc à de­ve­nir po­ten­tiel­le­ment un es­pace de confron­ta­tion ma­jeure. Le pré­sent ar­ticle a pour ob­jet de faire un point sur l’évo­lu­tion, tant tech­nique que po­li­tique et ju­ri­dique, dans ce do­maine et de pré­sen­ter des axes de ré­flexion s’agis­sant de l’as­pect que pour­raient prendre des opé­ra­tions mi­li­taires conduites dans, de­puis et vers l’es­pace. La réa­li­té tech­nique

Les ap­pli­ca­tions spa­tiales sont nées du conflit. L’al­le­magne, avec les mis­siles A4/ V2 de von Braun, a dé­ve­lop­pé le pre­mier mis­sile ba­lis­tique opé­ra­tion­nel. Son al­ti­tude de croi­sière (en­vi­ron 88 km), sans être en­core clai­re­ment dans le do­maine spa-

tial, s’éle­vait dé­jà bien au-de­là du plus per­for­mant des avions. C’est bien cette tech­no­lo­gie qui a ou­vert, quelques an­nées plus tard, la porte vers l’es­pace. L’URSS a mis en or­bite le pre­mier sa­tel­lite ar­ti­fi­ciel de la Terre, Spout­nik, en 1957, grâce à une fu­sée dé­ri­vée du pre­mier mis­sile in­ter­con­ti­nen­tal R-7. Ce fut, pour le monde oc­ci­den­tal, la dé­mons­tra­tion pu­blique qu’il était à por­tée des têtes nu­cléaires de L’URSS.

La course à l’es­pace com­men­ça alors pour ne ces­ser qu’à la fin de la guerre froide. Elle sti­mu­la dès lors de nom­breux pro­grammes mi­li­taires qui furent, la plu­part du temps, des pré­ludes aux ap­pli­ca­tions spa­tiales ci­viles. L’URSS mit en or­bite dans les an­nées 1970 des sta­tions spa­tiales ha­bi­tées (sta­tions Sa­liout) puis des ver­sions ar­mées de ca­nons (sta­tions Al­maz). Le mo­dule Za­ria de la sta­tion spa­tiale in­ter­na­tio­nale hé­rite di­rec­te­ment de ce pro­gramme mi­li­taire.

L’in­ci­dent de l’u2 abat­tu au-dessus de L’URSS a consti­tué un ac­cé­lé­ra­teur sans pré­cé­dent du dé­ve­lop­pe­ment de l’ob­ser­va­tion par sa­tel­lite du cô­té de l’al­liance at­lan­tique. Dès les an­nées 1950, les deux camps ont ten­té de dé­ve­lop­per des ca­pa­ci­tés an­ti­sa­tel­lites : mis­siles ti­rés de­puis le sol ou de­puis un aé­ro­nef (Bold Orion), têtes nu­cléaires (Pro­gram 437), charges conven­tion­nelles, ren­dez-vous en or­bite (Is­tre­bi­tel Spout­nik), éner­gie di­ri­gée (Ter­ra-3), etc.

Les moyens amé­ri­cains de sur­veillance de l’es­pace furent, comme les so­vié­tiques, dé­ployés pour dé­tec­ter les mis­siles, puis sur­veiller les sa­tel­lites d’ob­ser­va­tion ad­verses, avant de ser­vir à la ges­tion des risques de col­li­sion entre sa­tel­lites. Les pre­miers sys­tèmes de ra­dio­na­vi­ga­tion par sa­tel­lite, au­jourd’hui d’un usage pu­blic in­con­tour­nable (un stan­dard de nos té­lé­phones mo­biles) – GPS et GLONASS – sont des pro­grammes mi­li­taires.

Ce sont quelques-unes des illus­tra­tions les plus si­gni­fi­ca­tives. Il reste no­table que toutes les puis­sances spa­tiales qui ont émer­gé de­puis (France, Ja­pon, Chine, Inde, Iran, Co­rée du Nord) ont sui­vi peu ou prou le même che­mi­ne­ment. Elles dé­ve­loppent des mis­siles, jus­qu’à mettre un sa­tel­lite en or­bite, dé­mon­trant ain­si leur ca­pa­ci­té de me­na­cer/dis­sua­der leurs ad­ver­saires, tout en ren­for­çant leur pres­tige et leur in­fluence. Une puis­sance spa­tiale, qui se ca­rac­té­rise par sa ca­pa­ci­té de construire, mettre en or­bite et contrô­ler un sa­tel­lite en toute au­to­no­mie, s’ac­com­pagne in­va­ria­ble­ment d’une vo­lon­té de puis­sance, au moins ré­gio­nale. Cer­taines des puis­sances spa­tiales les plus ma­tures dé­ve­loppent éga­le­ment des moyens de sur­veillance des ob­jets en or­bite et, pour les plus sou­cieuses de leur dé­fense, des moyens qui s’ap­pa­rentent à des armes an­ti­sa­tel­lites.

Avec la fin de la guerre froide, bon nombre d’ef­forts éta­tiques dans ce do­maine di­mi­nuèrent. Les ap­pli­ca­tions spa­tiales com­mer­ciales n’ont pas at­ten­du la fin de la guerre froide pour se dé­ve­lop­per : les té­lé­com­mu­ni­ca­tions com­mer­ciales par sa­tel­lite existent de­puis les an­nées 1960. C’est en ef­fet une ac­ti­vi­té par­ti­cu­liè­re­ment ren­table, no­tam­ment une fois l’ac­cès à l’es­pace ac­quis par les États. En­jeux financiers à l’ap­pui, le do­maine géo­sta­tion­naire s’est re­mar­qua­ble­ment bien au­to­ré­gu­lé au sein de l’union in­ter­na­tio­nale des té­lé­com­mu­ni­ca­tions. Pro­duc­tion de sa­tel­lites en sé­rie, pré­po­si­tion­ne­ment en or­bite pour ga­ran­tir les ser­vices : c’est la seule ap­pli­ca­tion spa­tiale qui fonc­tionne au­jourd’hui comme un vé­ri­table mar­ché. Mis à part des fonc­tion­na­li­tés très spé­ci­fiques comme le dur­cis­se­ment ou la ré­si­lience, les ca­pa­ci­tés stric­te­ment mi­li­taires de té­lé­com­mu­ni­ca­tions par sa­tel­lite sont, en vo­lume, bien in­fé­rieures à l’offre com­mer­ciale.

L’ob­ser­va­tion de­puis l’es­pace s’est éga­le­ment ba­na­li­sée jus­qu’à voir ap­pa­raître les pre­miers opé­ra­teurs com­mer­ciaux dans les an­nées 1980. À pré­sent an­crée dans le quo­ti­dien du grand pu­blic (mé­téo­ro­lo­gie, vi­sua­li­sa­tion gra­tuite en ligne), elle reste une ca­pa­ci­té par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible d’un point de vue stra­té­gique. Mal­gré la concur­rence fé­roce entre les opé­ra­teurs com­mer­ciaux de dif­fé­rents pays, les États ré­gulent tou­jours les ca­pa­ci­tés des sa­tel­lites com­mer­ciaux, et conservent donc les meilleures per­for­mances pour leurs sa­tel­lites de dé­fense, même si l’écart ne cesse de di­mi­nuer.

La sur­veillance de l’es­pace s’est ou­verte plus ré­cem­ment, à la fin des

an­nées 2000, au do­maine commercial. Ce chan­ge­ment était mo­ti­vé par le be­soin de ser­vices com­plé­men­taires à l’ex­ploi­ta­tion de sa­tel­lites, en par­ti­cu­lier pour les opé­ra­teurs de sa­tel­lites de té­lé­com­mu­ni­ca­tions (main­tien à poste, ré­cu­pé­ra­tion de sa­tel­lite, ges­tion des risques de col­li­sion, etc.), de­puis la Space Da­ta As­so­cia­tion (2009), jus­qu’aux ser­vices plus ré­cents four­nis par Aria­ne­group. La ten­dance est ren­for­cée par les in­ci­ta­tions du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain à pri­va­ti­ser au maxi­mum les ac­ti­vi­tés spa­tiales.

Seuls les lan­ce­ments sem­blaient res­ter l’apa­nage des or­ga­ni­sa­tions éta­tiques. Les suc­cès ré­cents (de­puis 2008) de la so­cié­té Spa­cex ont re­mis en cause ce sta­tu quo, sui­vant le même sou­hait des au­to­ri­tés amé­ri­caines. Ex­plo­rant des choix tech­niques, comme la ré­cu­pé­ra­tion de tout ou par­tie du lan­ceur, as­so­ciés à des mo­dèles éco­no­miques dif­fé­rents et à une ta­ri­fi­ca­tion agres­sive, le lan­ceur Fal­con 9 est par­ve­nu à concur­ren­cer Ariane 5 mal­gré son rap­port coût/fia­bi­li­té sans égal.

L’in­dus­trie af­fiche à pré­sent des am­bi­tions et une vo­lon­té su­pé­rieures à celle des puis­sances spa­tiales, et c’est peut-être là le chan­ge­ment le plus si­gni­fi­ca­tif. Après la ba­na­li­sa­tion de l’usage, voi­ci celle de l’ac­cès à l’es­pace. D’autres avan­cées tech­no­lo­giques viennent ren­for­cer cette ten­dance, comme la pro­pul­sion spa­tiale élec­trique ou les na­no­sa­tel­lites. Ces tech­no­lo­gies per­mettent, entre autres, d’ex­ploi­ter des or­bites plus basses et des sa­tel­lites plus lé­gers, deux fac­teurs ma­jeurs de ré­duc­tion des coûts de lan­ce­ment. En plus des nou­velles mo­da­li­tés d’af­fron­te­ment of­fertes par les avan­cées tech­no­lo­giques, cette ba­na­li­sa­tion de l’ac­cès, cette pro­fu­sion d’ac­teurs, et donc d’in­té­rêts, est-elle à la source d’une conflic­tua­li­té gran­dis­sante en or­bite ?

(1)

À l’ins­tar des mi­lieux ter­restre, ma­ri­time et aé­rien, le mi­lieu spa­tial consti­tue éga­le­ment une res­source. Son ex­ploi­ta­tion ac­tuelle en montre les li­mites avec des or­bites basses dan­ge­reu­se­ment en­com­brées de dé­bris et des or­bites géo­sta­tion­naires sa­tu­rées à cer­tains mé­ri­diens, ce qui pré­sente tou­jours le risque de ren­for­cer la com­pé­ti­tion. En­fin, une ca­pa­ci­té pla­cée ou tran­si­tant en or­bite de­vient par construc­tion stra­té­gique : elle trans­cende par na­ture les fron­tières, et ce, de sur­croît, en toute lé­ga­li­té. Le pla­ce­ment d’un sa­tel­lite en or­bite n’est par consé­quent ja­mais un acte ano­din du point de vue de la dé­fense, et mé­rite donc tou­jours un mi­ni­mum d’at­ten­tion dans l’ap­pré­cia­tion de la si­tua­tion spa­tiale. Pour au­tant, à ce stade, le do­maine spa­tial semble res­ter plus un en­jeu ré­vé­la­teur d’un état de ten­sion qu’une cause de conflit, ain­si que l’illustre l’éclai­rage his­to­rique.

Les as­pects ju­ri­diques

Pour ré­gu­ler au­tant que faire se peut ce mi­lieu stra­té­gique, on a ins­ti­tué le droit spa­tial. Ce­pen­dant, qui peut se van­ter au­jourd’hui d’avoir été le té­moin d’un rè­gle­ment de conten­tieux entre deux uti­li­sa­teurs de l’es­pace ? Les cas sont rares. D’une part, ce­la est lié à la na­ture hau­te­ment po­li­tique des ques­tions spa­tiales. La voie di­plo­ma­tique est pri­vi­lé­giée lors­qu’il y a li­tige. D’autre part, il faut que les par­ties concer­nées aient la ca­pa­ci­té de consta­ter un évé­ne­ment et de l’at­tri­buer à un tiers. Le club des États dis­po­sant d’une sur­veillance de l’es­pace est res­treint : États-unis, Rus­sie, Royaume-uni, France, Chine très pro­ba­ble­ment et Iran (2).

Le droit spa­tial est né lorsque les États en étaient les seuls uti­li­sa­teurs. Qui plus est, deux puis­sances

do­mi­naient ce mi­lieu stra­té­gique : les États-unis et L’URSS. De 1957 à nos jours, le pay­sage spa­tial a pro­fon­dé­ment chan­gé. La dé­mo­cra­ti­sa­tion de l’ac­cès à l’es­pace a per­mis à une soixan­taine d’états de bé­né­fi­cier des bien­faits du « point haut » sans pour au­tant de­voir in­ves­tir mas­si­ve­ment «pour en être ». De plus, les ac­teurs pri­vés ont fait, à la fin des an­nées 1990 et sur­tout

(3) en 2010 (4), une en­trée re­mar­quée dans le do­maine, bous­cu­lant les équi­libres d’alors. Fort de ces élé­ments, cer­tains spé­cia­listes évoquent un chan­ge­ment de pa­ra­digme. Toutes ces évo­lu­tions ap­pel­le­raient lo­gi­que­ment à une mise à jour du droit spa­tial. Ce­pen­dant, cette éven­tua­li­té sans cesse évo­quée est ré­gu­liè­re­ment re­mise à plus tard.

Les deux Grands consi­dé­raient que la confron­ta­tion dans l’es­pace ne de­vait pas dé­pas­ser un cer­tain seuil qui l’au­rait ren­du in­uti­li­sable. Ce mi­lieu est un ter­rain idéal pour exer­cer leur com­pé­ti­tion et une at­ti­tude des­truc­trice au­rait été contre-pro­duc­tive. La contrainte était donc d’ordre plus stra­té­gique que ju­ri­dique. Ils ont néan­moins sou­hai­té ins­crire leurs dé­marches dans le droit. De ce cor­pus, il res­sort cer­tains grands prin­cipes : des prin­cipes fon­da­men­taux (prin­cipe de non-ap­pro­pria­tion et d’uti­li­sa­tion pa­ci­fique de l’es­pace : Trai­té de l’es­pace en 1967), ceux per­met­tant de res­pon­sa­bi­li­ser les États (l’état doit ré­pa­ra­tion à un tiers en cas de dom­mages : Conven­tion sur la res­pon­sa­bi­li­té in­ter­na­tio­nale pour les dom­mages cau­sés par des ob­jets spa­tiauxen 1972), et ceux per­met­tant d’as­su­rer un mi­ni­mum de ré­gu­la­tion (prin­cipe de la res­pon­sa­bi­li­té di­recte des États pour toutes ses ac­ti­vi­tés na­tio­nales dans l’es­pace : Conven­tion sur l’im­ma­tri­cu­la­tion des ob­jets spa­tiauxen 1975). Le droit spa­tial est sciem­ment la­cu­naire, ce qui per­met aux États de ne pas s’in­ter­dire cer­taines ac­tions dans l’es­pace. L’«usage pa­ci­fique » de l’es­pace n’est par exemple pas dé­fi­ni. Ain­si, seul le pla­ce­ment d’armes de des­truc­tion mas­sive (ADM) dans l’es­pace est in­ter­dit; le dé­ploie­ment d’armes conven­tion­nelles ou le pas­sage D’ADM dans l’exoat­mo­sphère ne l’est pas.

Les la­cunes du droit spa­tial ont pous­sé cer­tains États à pro­po­ser dès les an­nées 1990 des me­sures de soft law per­met­tant de contraindre sans in­ter­dire. Leur ap­pel­la­tion est pro­met­teuse : il s’agit de construire de la confiance entre les États (TCBM (5)). Ap­pli­quées au mi­lieu spa­tial, elles ren­voient à un ob­jec­tif de trans­pa­rence entre les États spa­tiaux, dont les échanges d’in­for­ma­tions sont le fon­de­ment. Elles ont été uti­li­sées par le pas­sé pen­dant la guerre froide afin d’évi­ter un conflit lié à la pro­li­fé­ra­tion ba­lis­tique. Il est dif­fi­cile d’éva­luer leurs ef­fets ou leur ef­fi­ca­ci­té quant à la course aux ar­me­ments dans l’es­pace. Elles ont été et sont en­core au­jourd’hui des al­ter­na­tives à l’in­ca­pa­ci­té des di­ri­geants à se mettre d’ac­cord sur un texte re­nou­ve­lé en­ca­drant un tant soit peu les ac­ti­vi­tés spa­tiales.

Néan­moins, le pro­ces­sus nor­ma­tif n’a ja­mais ces­sé. Les dé­bats se sont dé­rou­lés es­sen­tiel­le­ment au sein de la Confé­rence du Désar­me­ment (CD) et du Co­mi­té des Uti­li­sa­tions Pa­ci­fiques de l’es­pace Ex­tra-at­mo­sphé­rique (CUPEEA), tous deux en­ti­tés des Na­tions unies. Mais de­puis une di­zaine d’an­nées, deux pro­po­si­tions ma­jeures se font face. D’un cô­té, la pro­po­si­tion eu­ro­péenne de code de conduite (dont le pre­mier pro­jet of­fi­ciel fut dé­po­sé en dé­cembre 2008), sou­te­nue par les Étatsu­nis à par­tir de jan­vier 2012, et gé­rée par le Ser­vice Eu­ro­péen pour l’ac­tion Ex­té­rieure (SEAE) ; et, de l’autre, la pro­po­si­tion si­no-russe de trai­té PPWT

(6) (un pre­mier pro­jet dé­po­sé à la CD en juin 2002 et un autre en fé­vrier 2008). Le code de conduite prône la du­ra­bi­li­té des ac­ti­vi­tés dans l’es­pace en met­tant l’ac­cent sur la ré­duc­tion de la pro­duc­tion des dé­bris. Le PPWT exige lit­té­ra­le­ment l’in­ter­dic­tion des armes dans l’es­pace, mais sans les dé­fi­nir. Le cli­vage ju­ri­dique, texte non contrai­gnant contre texte contrai­gnant, évo­lue chro­no­lo­gi­que­ment vers le cli­vage po­li­tique, op­po­sant sché­ma­ti­que­ment le « bloc oc­ci­den­tal » ou les « amis du code» (États eu­ro­péens, États-unis, Ja­pon, etc.) au groupe des 77 des Na­tions unies. De­puis l’été 2015, sur fond de ten­sions crois­santes entre les États-unis et la Rus­sie, le pro­jet de code est au point mort. Le PPWT, quant à lui, par­ti­cipe du blo­cage de la CD. À ce jour, les ini­tia­tives se pour­suivent, mais sous d’autres formes, soit dans l’en­ceinte des Na­tions unies au tra­vers de l’ini­tia­tive

LTSSA (7), soit de ma­nière bi­la­té­rale (8).

De­vant l’in­ca­pa­ci­té des États à se mettre d’ac­cord, les ac­teurs com­mer­ciaux s’or­ga­nisent. C’est no­tam­ment le cas au tra­vers de la Space Da­ta As­so­cia­tion. Créée en 2009, elle ras­semble des opé­ra­teurs pri­vés de sa­tel­lites, prin­ci­pa­le­ment amé­ri­cains et exer­çant dans les té­lé­com­mu­ni­ca­tions spa­tiales. Sur une base vo­lon­taire, les membres échangent les don­nées or­bi­tales de leurs sa­tel­lites. Cette as­so­cia­tion a pris une di­men­sion par­ti­cu­lière lorsque, en 2014, elle a conclu un ac­cord de co­opé­ra­tion avec le Dé­par­te­ment de la Dé­fense amé­ri­cain, per­met­tant aux États-unis de ren­for­cer leur sur­veillance de l’es­pace. Cette der­nière de­vrait d’ailleurs être sub­stan­tiel­le­ment amé­lio­rée par la mise en place de la Space Fence d’ici à 2019. Ce nou­veau sys­tème de sur­veillance de l’es­pace doit per­mettre de suivre un nombre d’ob­jets plus im­por­tant, qui plus est de pe­tite taille. La France dis­pose quant à elle de son propre sys­tème lui don­nant une au­to­no­mie d’ap­pré­cia­tion de la si­tua­tion spa­tiale : le Grand Ré­seau Adap­té à la Veille Spa­tiale (GRAVES), ca­pable de suivre les ob­jets spa­tiaux d’une taille d’un mètre car­ré évo­luant jus­qu’à 1000 km d’al­ti­tude. Il s’agit d’un ou­til po­li­tique et di­plo­ma­tique qui vient en sou­tien du droit spa­tial comme moyen de vé­ri­fi­ca­tion né­ces­saire à son res­pect par les États si­gna­taires.

Guerre aé­rienne et po­ten­tielle guerre dans l’es­pace : une pro­bable pa­ren­té

L’élé­ment fon­da­men­tal de l’élé­va­tion du ni­veau de conflic­tua­li­té dans l’es­pace est la vo­lon­té par un ac­teur de re­mettre en cause l’équi­libre ac­tuel, ce qui condui­rait à une es­ca­lade dans les modes d’ac­tion et moyens em­ployés. Or nous sa­vons à quel point nos ou­tils de dé­fense sont dé­pen­dants de l’es­pace et ne pas sou­hai­ter re­mettre en ques­tion les règles ap­pli­quées jus­qu’ici n’im­plique pas qu’il ne faille pas ré­flé­chir à ce scé­na­rio. Car, s’il y a bien une constante dans l’his­toire des guerres, c’est que ce­lui qui n’an­ti­cipe pas ou peu ne s’adapte pas à de nou­velles règles, donc me­naces, sur­tout lors­qu’elle sont im­po­sées de l’ex­té­rieur, et s’ex­pose à une dou­lou­reuse dé­faite, voire pire.

L’exemple de l’émer­gence du fait aé­rien mi­li­taire pen­dant la Pre­mière Guerre mondiale peut nous four­nir à ce titre des in­di­ca­tions. Les or­bites sont uti­li­sées mi­li­tai­re­ment au­jourd’hui au titre de trois mis­sions prin­ci­pales : le re­cueil du ren­sei­gne­ment (ISR) sur la base de sen­seurs de plu­sieurs types (image, ra­dar, écoute…) ; la trans­mis­sion de don­nées en tant que re­lais (sa­tel­lites de té­lé­com­mu­ni­ca­tions); les aides à la na­vi­ga­tion et à la pré­ci­sion des frappes. Cha­cune de ces mis­sions s’avère pri­mor­diale dans la pré­pa­ra­tion, la pla­ni­fi­ca­tion et la conduite des opé­ra­tions. Sans avoir un ef­fet ci­né­tique di­rect sur l’ad­ver­saire, ces moyens donnent un avan­tage tech­nique fon­da­men­tal à ce­lui qui sait les mettre au point, les pla­cer à l’en­droit vou­lu et les uti­li­ser en lien étroit avec ses sys­tèmes d’armes. Dès lors, la pre­mière ten­ta­tion pour s’en pré­mu­nir est au moins de gê­ner l’ac­tion des sa­tel­lites ou constel­la­tions concer­nés, voire de les rendre in­opé­rants quelle que soit l’or­bite. C’est ce qui est ar­ri­vé au dé­but de la ba­taille de Ver­dun. Que ce soit d’un point de vue opé­ra­tif ou tac­tique (10),

(9) la toute jeune aé­ro­nau­tique mi­li­taire a dé­mon­tré ses ca­pa­ci­tés dès 1914. En consé­quence, l’état-ma­jor al­le­mand dé­ci­da en fé­vrier 1916 d’en­ga­ger en masse des ap­pa­reils des­ti­nés à em­pê­cher l’aé­ro­nau­tique fran­çaise de rem­plir son rôle. Il ob­tint la su­pé­rio­ri­té aé­rienne, au moins lo­cale, et em­pê­cha toute ré­ac­tion ef­fi­cace de l’état-ma­jor et de l’ar­tille­rie fran­çais dans les pre­mières phases de la ba­taille. Ce n’est qu’en op­po­sant à son tour une concen­tra­tion d’ap­pa­reils de chasse que l’ar­mée

(11) fran­çaise réus­sit à ré­ta­blir l’équi­libre puis à conqué­rir une su­pé­rio­ri­té qui joua un grand rôle dans l’échec de l’of­fen­sive al­le­mande. L’uti­li­sa­tion des moyens spa­tiaux ré­pon­dant à la même fi­na­li­té qui vise à la conquête du point haut, dans des condi­tions au­tre­ment plus com­plexes, ne peut qu’ame­ner le même type de ré­ponse pour ce­lui qui vou­drait en dé­nier les avan­tages à un ad­ver­saire. Or nous avons bien vu que l’ac­tion contre des sa­tel­lites est tech­ni­que­ment pos­sible – (désor­bi­ta­tion, aveu­gle­ment, des­truc­tion de tout ou par­tie des seuls cir­cuits ou sources

d’éner­gie…). Dans tous les cas, les ques­tions qui se posent sont du même ordre que celles qui se sont im­po­sées aux jeunes armes aé­riennes en 1916 : construire le moyen an­ti­aé­rien (an­ti­spa­tial) le plus adap­té, ob­te­nir ou re­con­qué­rir la su­pé­rio­ri­té en lut­tant contre les moyens ad­verses en étant su­pé­rieur en masse et en qua­li­té. Ce­la ne peut être ob­te­nu qu’en or­ga­ni­sant les moyens, les uni­tés, modes d’ac­tion et sys­tèmes de com­man­de­ment en fonc­tion de ces ob­jec­tifs. La consta­ta­tion à ce jour est que bien peu de pays, voire au­cun, dis­posent de ré­serves de lan­ceurs et de sa­tel­lites ca­pables de ré­pondre dans les dé­lais les plus courts à une at­tri­tion im­pré­vue (dé­faut de ré­si­lience). Mais le fait que peu de puis­sances spa­tiales dé­ve­loppent – fort heu­reu­se­ment – des ca­pa­ci­tés of­fen­sives dans l’es­pace n’im­plique pas que les moyens et tech­niques n’existent pas d’ores et dé­jà. D’ailleurs, une étude du sys­tème dans son en­semble montre aus­si qu’un moyen ef­fi­cace d’at­teindre les ca­pa­ci­tés spa­tiales d’un ad­ver­saire peut consis­ter soit en une at­taque cy­ber, soit en une at­taque contre les in­fra­struc­tures au sol plu­tôt que dans le dé­ploie­ment de moyens spa­tiaux. Par ailleurs, un des prin­ci­paux fac­teurs de choix du mode d’ac­tion, en de­hors des seules dif­fi­cul­tés d’ordre tech­nique, peut être ce­lui de la si­gna­ture et de la dis­cré­tion de l’at­taque. Ce­lui qui dis­pose du plus large spectre de modes d’ac­tion peut choi­sir tan­dis que d’autres ac­teurs sont li­mi­tés.

La lutte pour l’uti­li­sa­tion ou le dé­ni d’uti­li­sa­tion de l’es­pace peut conduire, là aus­si à l’exemple de l’évo­lu­tion de la guerre aé­rienne, à une lutte pour la su­pé­rio­ri­té ou même la su­pré­ma­tie spa­tiale. La su­pé­rio­ri­té est li­mi­tée dans le temps et l’es­pace se­lon les moyens mis en oeuvre et les ef­fets à ob­te­nir, tan­dis que la su­pré­ma­tie, ou le dé­ni to­tal, peut ame­ner une des­truc­tion de tous les moyens ad­verses. S’y ajoute une pos­si­bi­li­té moins en­vi­sa­geable pour la guerre aé­rienne : celle de dé­nier l’es­pace en dé­trui­sant le maxi­mum de moyens en or­bite basse, par exemple en mul­ti­pliant les dé­bris, ren­dant ain­si l’or­bite ci­blée im­propre à l’uti­li­sa­tion pour tous les bel­li­gé­rants. Ce­lui qui fe­rait ce choix, en li­mi­tant vo­lon­tai­re­ment sa dé­pen­dance à l’es­pace, peut ga­gner un avan­tage au moins mo­men­ta­né dans les opé­ra­tions sur un ad­ver­saire dé­pen­dant. Un bel­li­gé­rant ca­pable de « jon­gler » entre uti­li­sa­tion et in­dé­pen­dance des moyens spa­tiaux mul­ti­plie­rait d’au­tant ses pos­si­bi­li­tés en ma­tière de modes d’ac­tion, donc aus­si en ca­pa­ci­té à pro­vo­quer la sur­prise.

Le bom­bar­de­ment est aus­si une pos­si­bi­li­té as­sez na­tu­relle dont il peut être ti­ré par­ti à l’égal de l’exemple de la guerre aé­rienne. En ef­fet, par na­ture, les be­soins sont as­sez sem­blables : le point haut per­met de s’af­fran­chir des lignes de front et des dé­fenses et ain­si de frap­per l’ad­ver­saire dans la pro­fon­deur. Le dé­ve­lop­pe­ment des sys­tèmes de dé­fense (type A2/ AD) peut à cet égard conduire à une re­mise en ques­tion des ca­pa­ci­tés de pé­né­tra­tion dans la pro­fon­deur, voire d’en­trée en pre­mier des moyens aé­riens clas­siques. Le point haut ne fe­rait alors que se dé­pla­cer à un ni­veau plus éle­vé (12).

Ce­la peut à nou­veau pro­vo­quer une évo­lu­tion ma­jeure en don­nant un rôle par­ti­cu­lier à un sa­tel­lite na­tu­rel comme la Lune, qui est par dé­fi­ni­tion in­des­truc­tible, tout comme une île est un porte-avions na­tu­rel en termes de guerre aé­ro­na­vale. Dès lors, ce sont les ques­tions de trans­port, de pro­tec­tion des lignes de com­mu­ni­ca­tion, de pro­tec­tion et d’ins­tal­la­tion des in­fra­struc­tures qui de­vront être ré­so­lues

(13) dans un es­pace en­core moins na­tu­rel à l’homme que l’es­pace at­mo­sphé­rique, mais se­lon des prin­cipes qui pren­dront beau­coup aux théo­ries et à l’his­toire des guerres na­vale et aé­rienne.

Dans tous les cas, la ques­tion n’est plus sim­ple­ment d’agir dans l’es­pace à par­tir de la Terre, mais bien d’opé­rer dans l’es­pace, de­puis l’es­pace et vers l’es­pace. Une nou­velle di­men­sion de la conflic­tua­li­té qui ti­re­ra beau­coup

de l’ex­pé­rience et des théo­ries pré­exis­tantes, car la guerre conser­ve­ra sa na­ture fon­da­men­tale. Mais il res­te­ra aus­si beau­coup à in­ven­ter compte te­nu des spé­ci­fi­ci­tés de ce do­maine somme toute très nou­veau pour l’homme, dans un cadre concep­tuel très proche de ce qu’il fut dans les pre­miers temps de l’aé­ro­nau­tique mi­li­taire tant la pa­ren­té est ap­pa­rente par-de­là la dif­fé­rence de na­ture des mi­lieux. Ce­pen­dant, même si les prio­ri­tés ac­tuelles se concentrent sur la ga­ran­tie de notre ca­pa­ci­té à ac­cé­der à l’es­pace et à l’uti­li­ser, les in­ves­tis­se­ments hu­mains, ma­té­riels et financiers à consen­tir sont si­gni­fi­ca­tifs. En consé­quence, si la loi de pro­gram­ma­tion mi­li­taire 2019-2025 pré­voit de conso­li­der nos ca­pa­ci­tés spa­tiales na­tio­nales, c’est bien dans l’op­tique d’une co­opé­ra­tion in­ter­na­tio­nale, no­tam­ment eu­ro­péenne, qui seule ga­ran­ti­ra notre place par­mi les puis­sances spa­tiales.

Une ré­plique de Spout­nik 1 au-dessus de divers types de fu­sées et de mis­siles. (© US Air Force)

Des­sin d’ar­tiste du Man­ned Or­bi­ting La­bo­ra­to­ry (MOL) amé­ri­cain, une sta­tion spa­tiale mi­li­taire en­vi­sa­gée – puis aban­don­née – dans les an­nées 1960. (© US Air Force)

At­ter­ris­sage d’un STS (Sys­tème de Trans­port Spa­tial). La concep­tion de la na­vette spa­tiale a été do­mi­née par le be­soin mi­li­taire d’une charge utile la plus im­por­tante pos­sible.(© US Air Force)

Un mo­dule Al­maz russe.La dis­tinc­tion entre as­pects mi­li­taires et as­pects ci­vils du pro­gramme Sa­liout était mince. (© Jh/areion)

Re­pré­sen­ta­tion du sa­tel­lite de ren­sei­gne­ment He­lios 2B, ac­tuel­le­ment opé­ra­tion­nel. L’es­pace est de­ve­nu in­dis­pen­sable aux opé­ra­tions contem­po­raines. (© CNES)

Tir d’un ASM-135 de­puis un F-15, le 13 sep­tembre 1985.L’es­sai, réus­si, s’est conclu par la des­truc­tion du sa­tel­lite.De­puis lors, d’autres tech­niques de neu­tra­li­sa­tion, plus dis­crètes et moins pol­luantes pour les or­bites, sont ap­pa­rues. (© US Air Force)

Le drone spa­tial X-37B après un re­tour sur Terre. Les mo­da­li­tés de conduite d’opé­ra­tions spa­tiales se di­ver­si­fient. (© US Air Force)

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