Le T-64 : in­no­va­tion so­vié­tique et dé­fen­seur de l’ukraine

DSI - - SOMMAIRE - Par Pierre Pe­tit, spé­cia­liste des ques­tions de dé­fense

Quel que soit le do­maine de pro­duc­tion in­dus­trielle des moyens de trans­port, des en­gins ont mar­qué l’his­toire grâce aux in­no­va­tions tech­no­lo­giques qu’ils ap­por­tèrent à leur do­maine res­pec­tif. Dans le cré­neau des chars de ba­taille, le T-64 so­vié­tique est in­du­bi­ta­ble­ment consi­dé­ré comme un vé­ri­table « mi­les­tone » grâce au bond tech­no­lo­gique qu’il re­pré­sente.

Consi­dé­ré à juste titre comme un char de nou­velle gé­né­ra­tion, le T-64 adopte des so­lu­tions in­no­vantes dans les do­maines de l’agen­ce­ment, de l’op­tique, de l’ar­me­ment et de la pro­tec­tion. Ain­si, grâce à une rup­ture com­plète avec l’an­cienne gé­né­ra­tion, le T-64 peut être consi­dé­ré

comme le pre­mier mo­dèle d’une li­gnée dont l’ul­time re­pré­sen­tant est le T-90M tes­té de­puis l’été der­nier par l’ar­mée russe. À la fin des an­nées 1950, l’état­ma­jor so­vié­tique dé­cide de re­fondre la doc­trine de ses forces blin­dées et mé­ca­ni­sées. Pour me­ner à bien ce chan­tier ca­pi­tal, les So­vié­tiques rayent des ef­fec­tifs les chars lourds JS et T-10, trop coû­teux à en­tre­te­nir et qui ne sont plus adap­tés aux concepts d’em­ploi fu­turs. De plus, ces mas­to­dontes s’avèrent

in­ca­pables de suivre en tout-ter­rain le fu­tur vé­hi­cule de com­bat d’in­fan­te­rie sur le­quel ils fondent de grands es­poirs : le ré­vo­lu­tion­naire BMP-1. Il de­vient alors né­ces­saire pour l’ar­mée rouge de do­ter ses uni­tés blin­dées d’un nou­veau char mé­dian, vé­loce, puis­sam­ment ar­mé, et bien pro­té­gé.

Une ge­nèse pré­coce

Grâce à l’ex­pé­rience qu’il a ac­quise dans les an­nées 1930 avec le

dé­ve­lop­pe­ment duc har­moyent -34 par l’équipe de l’in­gé­nieur en chef Mi­khail Ko­shin, le bu­reau d’études Ma­ly­shev de Khar­kov est sol­li­ci­té pour le pro­jet. En 1941, en rai­son de l’in­va­sion al­le­mande, le bu­reau d’études et les chaînes de mon­tage sont dé­lo­ca­li­sés à Ni­j­ni­ta­gil, dans l’ou­ral, sur le site de l’usine no 183 de construc­tion de ma­té­riels fer­ro­viaires, plus connue de nos jours sous le sigle UVZ (Uralvagonzavod). En 1944, l’ukraine est li­bé­rée, et le bu­reau d’études est ré­im­plan­té à Khar­kov, sur le site re­cons­truit de l’usine no 75. Il ne reste plus alors à Ni­j­ni-ta­gil QU’UVZ avec un bu­reau d’études per­for­mant et des ate­liers de pro­duc­tion épar­gnés par les com­bats. Du­rant toute la guerre froide, ces deux bu­reaux d’études vont se li­vrer une lutte achar­née en termes d’in­no­va­tions avec, d’un cô­té, l’équipe me­née par le suc­ces­seur de Ko­shin, dé­cé­dé en 1940, Alexan­der Mo­ro­zov, et, de l’autre, l’équipe de Leo­nid Kart­sev D’UVZ qui, de­puis l’in­dé­pen­dance de l’ukraine en 1991, est de­ve­nu le prin­ci­pal centre de pro­duc­tion de chars en Rus­sie. De re­tour à Khar­kov en 1944, l’équipe de Mo­ro­zov se met au tra­vail afin de trou­ver un suc­ces­seur au T-34. Ce se­ra le T-44, qui au­ra une exis­tence éphé­mère, mais qui ser­vi­ra à éla­bo­rer ul­té­rieu­re­ment les T-55 et T-62 qui au­ront les des­ti­nées que l’on connaît.

En 1947, Alexan­der Mo­ro­zov com­mence à tra­vailler sur un pro­jet de nou­veau char moyen, de­van­çant ain­si les sou­haits de l’état-ma­jor so­vié­tique. Ses tra­vaux donnent nais­sance en mai 1952 au pro­gramme NST (No­voes­red­niy Tank), ou nou­veau char mé­dian, qui va cor­res­pondre au ca­hier des charges éla­bo­ré par les ser­vices tech­niques de l’ar­mée rouge. Le fu­tur char doit en ef­fet pe­ser moins de 50 t, et avoir une pro­tec­tion et une puis­sance de feu égales, voire su­pé­rieures à celles des chars lourds JS et T-10 afin de conte­nir le nou­veau M-26 Per­shing amé­ri­cain. Ain­si, grâce au pro­jet NST, qui prend le 17 no­vembre 1952 la dé­no­mi­na­tion in­dus­trielle Ob­jekt 430, l’équipe de Mo­ro­zov ne part pas d’une feuille blanche pour dé­fi­nir le de­si­gn du fu­tur char. L’ob­jekt 430 rompt de ma­nière to­tale dans de nom­breux do­maines avec les chars moyens an­té­rieurs en pré­sen­tant di­verses nou­veau­tés qui vont être adop­tées sur le T-64. Si ses di­men­sions et son poids sont as­sez proches de ceux du T-54, le train de rou­le­ment est to­ta­le­ment dif­fé­rent. En ef­fet, de­puis l’in­tro­duc­tion des chars BT, les chars moyens so­vié­tiques sont do­tés d’un train de rou­le­ment d’ori­gine amé­ri­caine de type « Ch­ris­tie » dé­pour­vu de rou­leaux por­teurs. Bien qu’au­to­ri­sant des vi­tesses éle­vées en tout-ter­rain, il est plus lourd, re­pré­sen­tant 20% du poids to­tal. Afin d’al­lé­ger le plus pos­sible l’en­semble, c’est le train de rou­le­ment de type « Vi­ckers », avec rou­leaux por­teurs, qui est re­te­nu. Dé­jà tes­té sur les chars lourds de type KV en 1940 et JS en 1943, il ne re­pré­sente que 16 % du poids to­tal.

La mo­to­ri­sa­tion bé­né­fi­cie elle aus­si d’in­no­va­tions. Tou­jours à la re­cherche de ré­duc­tion de poids, l’équipe de Mo­ro­zov va op­ter pour un mo­teur Die­sel deux-temps à cy­lindres op­po­sés dé­ri­vé du mo­teur d’avia­tion al­le­mand Ju­mo 205 et de ce­lui de la lo­co­mo­tive amé­ri­caine Fair­banks-morse dont cer­tains exem­plaires ont été li­vrés à L’URSS. Ain­si, plu­sieurs mo­teurs pos­sé­dant cette ar­chi­tec­ture vont être tes­tés, dont le Cha­rom­sky 4TPD de 480 ch, rem­pla­cé en 1953 par une ver­sion plus puis­sante de 600 ch. Mais l’in­no­va­tion la plus spec­ta­cu­laire de l’ob­jekt 430 est sans nul doute l’adop­tion d’un blin­dage com­po­site de type « sand­wich » qui se­ra dé­taillé in­fra. La tou­relle, ser­vie par trois hommes, est ar­mée du nou­veau ca­non de 100 mm D-54TS. Ca­pable de per­cer 235 mm d’acier à 1 000 m, il est sta­bi­li­sé en site et en gi­se­ment grâce au sys­tème Me­tel. Mais le choix se porte ra­pi­de­ment sur une tou­relle bi­place do­tée d’un char­geur au­to­ma­tique à 18 coups. Ain­si ar­mé, le pro­to­type semble plus qu’adap­té au champ de ba­taille au­quel le fu­tur char est des­ti­né : les plaines d’al­le­magne du Nord dans les­quelles les dis­tances d’en­ga­ge­ment sont de l’ordre de 3 000 m dans 83 % des cas.

Afin de pou­voir en­ga­ger des ob­jec­tifs à de telles dis­tances, l’ob­jekt 430 bé­né­fi­cie d’une lu­nette de tir équi­pée d’un té­lé­mètre à coïn­ci­dence. Cette tech­no­lo­gie, ins­tal­lée par les Al­le­mands sur la tou­relle du Pan­ther II, qui ne se­ra ja­mais pro­duit, re­pré­sente un bond tech­no­lo­gique réel par rap­port aux lu­nettes de tir de l’époque, équi­pées de courbes sta­di­mé­triques gra­vées dans le ré­ti­cule. L’ob­jekt 430 est pré­sen­té à Mos­cou en fé­vrier 1954, mais il est loin de faire l’una­ni­mi­té, car ses in­no­va­tions sont ju­gées trop avant-gar­distes. Après de nom­breuses ter­gi­ver­sa­tions, le con­seil des mi­nistres ap­prouve le 6 mai 1955 la construc­tion, à par­tir de 1957, de cinq pro­to­types pour des es­sais

ap­pro­fon­dis. Une ma­quette en bois à l’échelle 1 de l’ob­jekt 430 est pré­sen­tée à Mos­cou en mai 1956. En août 1958, les es­sais dé­butent à Khar­kov et trois pro­to­types sont ex­pé­diés en jan­vier 1959 au centre de tests (NIIBT) de Ku­bin­ka. Mal­heu­reu­se­ment, d’im­por­tants pro­blèmes sont consta­tés au ni­veau de la mo­to­ri­sa­tion. Des mo­di­fi­ca­tions sont ap­por­tées et, ain­si re­vu, re­vu l’ob­jekt 430 de­vient l’ob­jekt 430M.

En 1958, un vent de pa­nique souffle dans le camp so­vié­tique. Cet émoi est tout d’abord créé par l’ap­pa­ri­tion du puis­sant ca­non bri­tan­nique de 105 mm L7 sur le char Cen­tu­rion, fai­sant craindre un manque de pro­tec­tion du fu­tur char. En­suite, les nou­veaux chars de L’OTAN, le M-60 amé­ri­cain et le Chief­tain bri­tan­nique pré­sen­té en août 1958, semblent avoir un blin­dage d’une épais­seur en­core ja­mais at­teinte sur un char oc­ci­den­tal. Les in­gé­nieurs so­vié­tiques doivent alors se rendre à l’évi­dence : le fu­tur char ne peut plus être ar­mé du ca­non de 100 mm D -54T. Par chance, UVZ de Ni­j­ni-ta­gil vient de mettre au point un ca­non UT-5 de 115 mm à âme lisse ca­pable de ti­rer des mu­ni­tions-flèches. Le nou­veau tube est ins­tal­lé sur l’ob­jekt 430M en 1959, mais il s’avère trop en­com­brant pour la pe­tite tou­relle. Le bu­reau d’études OKB-9 de Perm, spé­cia­li­sé en pièces d’ar­tille­rie, est mis à contri­bu­tion et dé­ve­loppe le tube de 115 mm D-68TS ou 2A21. Ce ca­non a la par­ti­cu­la­ri­té de pou­voir ti­rer des mu­ni­tions en deux par­ties, ogive et charge, of­frant un gain de place si­gni­fi­ca­tif en tou­relle. Ain­si ar­mé, l’ob­jekt 430M de­vient l’ob­jekt 435, ca­pable, es­pèrent les in­gé­nieurs so­vié­tiques, de per­cer la par­tie avant de la caisse d’un M-60 à 800 m et celle d’un Chief­tain à 500 m. Les es­sais ne peuvent se pour­suivre de ma­nière sé­pa­rée, car les tra­vaux d’in­té­gra­tion de la tou­relle sur le châs­sis sont ca­pi­taux. Le 17 fé­vrier 1961, sur ordre du con­seil des mi­nistres, l’ob­jekt 435 est re­nom­mé Ob­jekt 432 afin de me­ner à bien cette in­té­gra­tion.

Pre­miers es­sais

Cinq pro­to­types sont com­man­dés en 1962, sui­vis de 20 l’an­née sui­vante. Deux exem­plaires sont prêts dès sep­tembre et im­mé­dia­te­ment en­voyés à Ku­bin­ka. Le 22 oc­tobre, l’ob­jekt 432 est pré­sen­té de ma­nière of­fi­cielle aux di­gni­taires du ré­gime, dont Kh­roucht­chev qui, en­thou­sias­mé, or­donne la mise en pro­duc­tion im­mé­diate. Mais les es­sais sont loin d’être ter­mi­nés et les in­gé­nieurs sont en­core confron­tés à d’in­nom­brables pro­blèmes, dont ceux de la mo­to­ri­sa­tion et de la pro­tec­tion. Pour ré­soudre le pre­mier, on dé­cide d’aban­don­ner pour la

pro­duc­tion le mo­teur 5TD et de le rem­pla­cer par un mo­teur Die­sel stan­dard, mais plus lourd. Quant au blin­dage, dé­ve­lop­pé à Mos­cou par une fi­liale de la firme Trans­mash de Le­nin­grad, il n’est pas en­core au point. Il faut l’aide d’un autre bu­reau d’études spé­cia­li­sé dans ce do­maine : Ts NII-48, au­jourd’hui de­ve­nu NII Sta­li. Le blin­dage com­po­site de la caisse est ter­mi­né en pre­mier. Il se com­pose de plaques mé­ca­no­sou­dées consti­tuées d’une épais­seur de 80 mm d’acier pour la face ex­terne, de deux couches de 52 mm de fibre de verre au centre et de 20 mm d’acier pour la face in­terne. La pro­tec­tion de la tou­relle est beau­coup plus com­plexe, avec l’adop­tion du blin­dage ré­vo­lu­tion­naire «Ul­tra­far­for». Dé­ve­lop­pé en 1961, il est consti­tué de boules de cé­ra­mique main­te­nues dans une ca­vi­té grâce à des res­sorts, cou­lées dans un blin­dage en acier. Ce blin­dage unique dans l’his­toire des vé­hi­cules de com­bat fe­ra alors du T-64 le char le plus se­cret du monde. S’il ré­siste à des mu­ni­tions-flèches et à charge creuse de 115 mm, le poids to­tal aug­mente de 250 kg par rap­port à la pre­mière so­lu­tion qui consis­tait à cou­ler une épais­seur de 330 mm d’alu­mi­nium entre deux couches d’acier de 50 et de 100 mm.

La pro­duc­tion de l’ob­jekt 432 dé­bute à Khar­kov en oc­tobre 1963. La ca­dence, lente les deux pre­mières an­nées, doit être ac­cé­lé­rée avec 500 exem­plaires en 1965 et 700 en 1966, pour at­teindre 1 800 par an par la suite. Pour me­ner à bien le pro­jet, il est pré­vu d’ar­rê­ter la fa­bri­ca­tion des T-55 à Om­sk, en Si­bé­rie, ain­si que celle des T-62 à Ni­j­ni-ta­gil afin que les deux sites se consacrent uni­que­ment à la pro­duc­tion du nou­veau char. À la fin de l’an­née 1964, 218 Ob­jekt 432 sont pro­duits. Les pre­miers exem­plaires sont af­fec­tés à la 41e di­vi­sion de la Garde, sta­tion­née non loin de Khar­kov. Com­mence alors la pé­riode d’ex­pé­ri­men­ta­tion en uni­té, qui va s’avé­rer ca­tas­tro­phique : l’équipe de Mo­ro­zov, dans sa lutte avec celle de Kars­tev, s’est mon­trée beau­coup trop op­ti­miste en ce qui concerne la mise au point dé­fi­ni­tive du pro­jet et la fia­bi­li­té n’est pas au ren­dez-vous.

Par ailleurs, il s’avère que les équi­pages doivent être beau­coup plus ins­truits que ceux ser­vant sur T-62 au re­gard de la com­plexi­té du nou­veau char. Mal­gré de nou­veaux es­sais au sein de la 37e di­vi­sion blin­dée de la Garde, lo­ca­li­sée en Bié­lo­rus­sie, l’is­sue du pro­gramme pa­raît bien sombre, car les pro­blèmes de mo­to­ri­sa­tion et de char­ge­ment au­to­ma­tique sub­sistent. Les es­sais se ter­minent en mars 1964 sans que les pro­blèmes soient ré­so­lus. Plus grave en­core, le prin­ci­pal sou­tien du pro­jet, Kh­roucht­chev, est rem­pla­cé par Leo­nid Bre­j­nev à la tête du gou­ver­ne­ment. Ce der­nier cherche à ar­rê­ter ce pro­gramme ju­gé trop oné­reux, car, à cette époque, la fa­bri­ca­tion d’un Ob­jekt 432 de­mande quatre fois plus d’heures de tra­vail que celle d’un T-62 et, sur­tout, coûte deux fois et de­mie plus cher. Le 16 avril 1965, le cou­pe­ret tombe : le pro­gramme est stop­pé sur ordre du co­mi­té cen­tral. Contre toute at­tente, c’est grâce à une me­nace oc­ci­den­tale qu’il va être re­lan­cé. En 1966, les États-unis mettent en ser­vice le M-551 She­ri­dan, ar­mé du ca­non M-81 de 152 mm pou­vant ti­rer des obus et le mis­sile an­ti­char MGM-151 Shil­le­lagh ca­pable de per­cer 390 mm d’acier à 3 000 m. Avec un tel mis­sile, la me­nace est sé­rieuse, et L’URSS se doit alors d’ap­por­ter une ré­ponse ra­pide à cette der­nière. Après de nom­breuses luttes in­tes­tines au plus haut som­met de l’état, la dé­ci­sion est prise de re­lan­cer le dé­ve­lop­pe­ment de l’ob­jekt 432, qui prend le nom of­fi­ciel de T-64 le 30 dé­cembre 1966. Pro­duit de 1964 à 1968 à 1 192 exem­plaires, il est ex­clu­si­ve­ment dé­ployé au sein des uni­tés sta­tion­nées en Ukraine et en Bié­lo­rus­sie en rai­son de son manque de fia­bi­li­té.

Mal­heu­reu­se­ment, pour re­le­ver le dé­fi amé­ri­cain du mis­sile ti­ré par le ca­non, le 2A21 de 115 mm s’avère in­adap­té. Les in­gé­nieurs so­vié­tiques ont ce­pen­dant tra­vaillé de­puis la fin des an­nées 1950 sur divers pro­grammes de mis­siles an­ti­chars de 125 mm ti­rés par des tubes ins­tal­lés sur des châs­sis d’ob­jekt 430 dé­pour­vus de tou­relle. Afin de ga­gner du temps, on dé­cide de res­ter sur un dia­mètre de ca­non iden­tique. Tous les re­gards se tournent une nou­velle fois vers le bu­reau OKB-9 qui, de­puis 1962, a dé­ve­lop­pé 20 pro­to­types Ob­jekt 434 ar­més du puis­sant ca­non de 125 mm D-81T (2A26). Après des es­sais po­si­tifs, qui se sont dé­rou­lés à l’été 1966, la pro­duc­tion est lan­cée à par­tir de mai 1968 sans que la fonc­tion mis­sile soit en­core réel­le­ment prise en compte. Le T-64A est né.

En sep­tembre 1969, les 12 pre­miers exem­plaires sortent de l’usine de Khar­kov et en­tament la pé­riode d’es­sais en uni­té. Cette der­nière se dé­roule de ma­nière plus se­reine que celle du T-64, car le mo­teur deux-temps 5TDF

dé­li­vrant 700 ch, sans être pour au­tant ar­ri­vé à ma­tu­ri­té, fait preuve d’une plus grande fia­bi­li­té. Le T-64A adopte à par­tir de 1973 un nou­veau blin­dage com­po­site dé­nom­mé Kom­bi­na­tion K, plus per­for­mant. Grâce à son ca­non de 125 mm, il va connaître une lon­gé­vi­té ac­crue par rap­port au T-64 et bé­né­fi­cier de nom­breuses amé­lio­ra­tions jus­qu’en 1981 avec sa ver­sion ul­time, le T-64R (Re­mont­niy, ou «re­cons­truit»). Prin­ci­pa­le­ment des­ti­né aux uni­tés d’élite de la Garde, il est pro­duit à 4 600 exem­plaires ; il existe éga­le­ment 780 T-64AK, la ver­sion com­man­de­ment. Sur le T-64A sont in­tro­duites une nou­velle lu­nette TPD-2-49 pour le ti­reur, cou­plée au té­lé­mètre à coïn­ci­dence, et une op­tique de vi­sion noc­turne TPN-1-49-23. Pour la conduite de nuit, le pi­lote dis­pose d’une op­tique TBN-4PA et le chef de char d’une op­tique de tir de nuit TNP-165A. Ce der­nier voit son poste amé­lio­ré avec l’ins­tal­la­tion d’un tou­rel­leau pi­vo­tant à com­mande élec­trique ar­mé d’une mi­trailleuse lourde de 12,7 mm NSVT ap­pro­vi­sion­née à 300 coups, cou­plée à une lu­nette PZU-5.

Concer­nant la ca­pa­ci­té de tir mis­siles par le ca­non, il faut at­tendre mai 1968 pour que le con­cept soit va­li­dé. Deux sys­tèmes mis­sile sont tes­tés sur un Ob­jekt 434 : le 9K112 Ko­bra à gui­dage ra­dio­élec­trique et le Gyur­za (« vi­père ») à gui­dage in­fra­rouge, qui se­ra aban­don­né en jan­vier 1971. Ju­gé plus fiable, le sys­tème Ko­bra est re­te­nu et ins­tal­lé en sep­tembre 1969 sur un T-64A qui ser­vi­ra de base au dé­ve­lop­pe­ment dé­ci­dé le 12 août 1973 de l’ob­jekt 447 Sos­na (« sa­pin »). Ti­ré par le nou­veau tube de 125 mm à âme lisse D-81TM ou 2A46-M1 jus­qu’à 4 000 m, le Ko­bra est ap­pe­lé AT-8 Song­ster par L’OTAN. Ar­ti­cu­lés en deux par­ties, six mis­siles sont em­bar­qués à bord du nou­veau char­geur au­to­ma­tique hy­drau­lique 6Ehts40 im­plan­té sous la tou­relle en com­plé­ment des 22 obus. Les tests ef­fec­tués par l’ob­jekt 447 sont cou­ron­nés de suc­cès et le pro­jet est dé­cla­ré bon pour le ser­vice le 3 sep­tembre 1976, date à la­quelle l’ob­jekt 447 de­vient le T-64B. Outre le fait qu’il peut ti­rer L’AT-8, le T-64B bé­né­fi­cie d’amé­lio­ra­tions im­por­tantes, comme une nou­velle lu­nette ti­reur d’un gros­sis­se­ment de 3,9 et de 9 avec té­lé­mètre la­ser in­té­gré et sta­bi­li­sée sur deux axes, une nou­velle conduite de tir avec cap­teur aé­ro­lo­gique et une op­tique de nuit TPN1-49-23 cou­plée au phare in­fra­rouge mon­té à gauche du ca­non. À par­tir de 1983, deux amé­lio­ra­tions ma­jeures sont ap­por­tées. La pre­mière est l’adop­tion du re­vê­te­ment an­ti­neu­tro­nique PAZ, consé­cu­tive au dé­ploie­ment par L’OTAN des pre­mières charges nu­cléaires à neu­trons en Eu­rope. Le PAZ se pré­sente sous la forme d’une couche de ré­sine cou­lée sur le toit de tou­relle. La se­conde est le rem­pla­ce­ment du mo­teur 5TDF par le 6TD -1 de 1 000 ch sur les der­niers mo­dèles, dé­sor­mais dé­nom­més AM et BM.

Avec l’ap­pa­ri­tion en 1982, lors de l’opé­ra­tion « Paix en Ga­li­lée », du blin­dage ré­ac­tif Bla­zer sur les M-60 de Tsa­hal, L’URSS fi­na­lise les re­cherches dans ce do­maine entre juillet 1982 et jan­vier 1983. La firme spé­cia­li­sée NII Sta­li met alors au point le blin­dage ré­ac­tif Kon­takt-1 qui est ap­prou­vé en 1985 et im­mé­dia­te­ment ins­tal­lé sur les T-64A et T-64B. Ces mo­dèles sont res­pec­ti­ve­ment re­nom­més T-64AV et T-64BV – « V » pour Vz­ryv­niy (« ex­plo­sif»). Con­sé­cu­ti­ve­ment à l’in­dé­pen­dance de l’ukraine en août 1991, L’URSS perd les bre­vets de construc­tion, ukrai­niens, et l’au­to­ri­sa­tion de pro­duire le T-64 sur son sol. Ain­si, la flotte de T-64 ex-so­vié­tique va pro­gres­si­ve­ment être re­ti­rée du ser­vice, lais­sant place à celle de T-72, et de son suc­ces­seur, le T-80. L’ar­mée rouge au­ra, du­rant la guerre froide, dé­ployé face à L’OTAN, toutes ver­sions confon­dues, 3 982 T-64, dont 2 091 en Ukraine. Il est à no­ter que, en 2014, 2 000 T-64 res­tent en­core sto­ckés à l’est de l’ou­ral.

Dé­sor­mais in­dé­pen­dante, l’ukraine pour­suit le dé­ve­lop­pe­ment du T-64 en pro­dui­sant le T-64BM2 mû par un mo­teur 57DFM de 850 ch et équi­pé d’un nou­veau char­geur au­to­ma­tique ca­pable d’ac­cueillir les suc­ces­seurs de L’AT-8 : les 9M119 Svir et 9M119M Re­fleks, ou AT-11 Sni­per, ayant des por­tées res­pec­tives de 4 000 et 5 000 m. Un se­cond mo­dèle est dé­ve­lop­pé. Il s’agit du T-64U qui re­prend la conduite de tir du T-80 et sa pro­tec­tion amé­lio­rée grâce à l’ins­tal­la­tion du nou­veau kit de blin­dage ré­ac­tif Kon­takt-5. Le T-64U sert de base au T-64BM Bu­lat, ou Ob­jekt 447AM-1, pro­té­gé par le blin­dage ré­ac­tif de der­nière gé­né­ra­tion Nozh (« cou­teau ») qui se­ra aus­si adop­té sur le fu­tur T-84. Pro­duit à 75 exem­plaires, le T-64 Bu­lat est équi­pé entre autres d’une ca­mé­ra ther­mique TPN-4 E Bu­ran-e et du mo­teur 6TDF de 1 000 ch.

En in­cluant les nom­breuses ver­sions qui n’ont pu être évo­quées dans le pré­sent ar­ticle, la pro­duc­tion to­tale de T-64 est es­ti­mée à en­vi­ron

12 000 exem­plaires. Si le T-64 est res­té dans les fron­tières du pays, les T-64A ont été af­fec­tés à par­tir de 1976 au GFSA (Grou­pe­ment des Forces So­vié­tiques en Al­le­magne de l’est). La pre­mière uni­té a en être do­tée est la 14e di­vi­son de la Garde alors sta­tion­née à Jü­ter­borg. Con­fon­du à cette époque par les ex­perts oc­ci­den­taux avec le tout nou­veau T-72, il est dé­ployé par la suite au sein des uni­tés de chars lo­ca­li­sées dans le nord de l’al­le­magne de l’est et plus pré­ci­sé­ment au sein des 2e et 20e ar­mées blin­dées de la Garde et au sein de la 3e ar­mée de choc. À par­tir d’avril 1983, il est gra­duel­le­ment rem­pla­cé par son suc­ces­seur, le T-80, au sein de ces uni­tés d’élite.

L’uti­li­sa­tion opé­ra­tion­nelle

Jus­qu’au dé­but du conflit qui éclate dans l’est de l’ukraine, le T-64 est très peu en­ga­gé en opé­ra­tions. Il fait une pre­mière et brève ap­pa­ri­tion en jan­vier 1980 en Af­gha­nis­tan, au sein de la 40e ar­mée. Mais il est ra­pi­de­ment re­ti­ré à cause de pro­blèmes de mo­to­ri­sa­tion ré­cur­rents, dé­cu­plés par l’al­ti­tude. En juin 1992, 18 T-64BV sont dé­ployés en Trans­nis­trie avec la 59e di­vi­sion de fu­si­liers mo­to­ri­sée, après des pro­blèmes fron­ta­liers avec la Mol­da­vie. Deux sont per­dus, dont un dé­truit par une pièce an­ti­char de 100 mm M12 Ra­pi­ra de l’ar­mée mol­dave. Mais les plus im­por­tants com­bats dans les­quels le T-64 est en­ga­gé sont sans nul doute ceux de l’été 2014, dans le bas­sin du Don­bass. Il de­vient le char em­blé­ma­tique de ce conflit de haute in­ten­si­té aux portes de l’eu­rope, lors du­quel en­vi­ron 400 T-64BV et une soixan­taine de Bu­lat sont en­ga­gés. Le T-64 se ré­vèle fra­gile face aux simples mu­ni­tions RPG, et en­vi­ron 170 T-64 BV et une ving­taine de Bu­lat sont dé­truits. Ces pertes peuvent être en par­tie ex­pli­quées par la vé­tus­té des ex­plo­sifs des bri­quettes ré­ac­tives. Car, sans avoir de date de pé­remp­tion, les ex­plo­sifs qui com­posent les tuiles du blin­dage Kon­takt-1 se sont sou­vent ré­vé­lés in­opé­rants après une ex­po­si­tion pro­lon­gée aux in­tem­pé­ries et am­pli­tudes ther­miques im­por­tantes de la ré­gion.

Sur le mar­ché de l’ex­por­ta­tion, le T-64 ne brille guère, han­di­ca­pé par les nom­breux dé­boires mé­ca­niques évo­qués su­pra. Hor­mis quelques exem­plaires en­ser­vi­ce­dansd’an­cien­nes­ré­pu­bliques so­vié­tiques, comme le Ka­za­khs­tan et l’ouz­bé­kis­tan, le T-64 ne trouve pre­neur qu’au­près de la Ré­pu­blique dé­mo­cra­tique du Con­go qui passe com­mande en fé­vrier 2014 de 50 T-64B1M ré­tro­fi­tés avec le blin­dage ré­ac­tif ukrai­nien Nozh, pour un mon­tant de 11,5 mil­lions de dol­lars. Mais l’écla­te­ment du conflit dans le Don­bass pousse Kiev à li­vrer en fé­vrier 2014 la pre­mière tranche de 25 exem­plaires des­ti­née à Kin­sha­sa à sa Garde na­tio­nale. La RDC de­vra at­tendre 2016 pour voir ses 25 pre­miers chars ar­ri­ver sur son sol et août 2017 pour les sui­vants.

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Un T-64 ukrai­nien.

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Exer­cice de tir pour ce T-64 ukrai­nien.

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Un T-64B, do­té de ses bri­quettes de blin­dage ré­ac­tif, se di­rige vers le ter­rain d’en­traî­ne­ment.

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Pro­gres­sion d’une co­lonne de T-64 ukrai­niens. La Rus­sie conti­nue d’en main­te­nir en stock.

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La vo­lée du ca­non de 125 mm est im­pres­sion­nante.

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Un T-64 de la Ré­pu­blique de Do­netsk du­rant la pa­rade du 9 mai 2017. On note la forte cou­ver­ture ERA (Ex­plo­sive Reac­tive Ar­mor).

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