Be­noît Poel­voorde à Fré­dé­ric Tad­deï : « Les arbres et l’ar­gent, ça me ras­sure »

’ac­teur livre à GQ son vrai vi­sage : ce­lui d’un hé­do­niste amou­reux de la trans­gres­sion.

GQ (France) - - Sommaire -

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Be­noît Poel­voorde est un gé­nie. J’en ai eu la ré­vé­la­tion la pre­mière fois qu’il m’est ap­pa­ru. C’était en 1992 dans C’est ar­ri­vé près de chez vous pen­dant une pro­jec­tion de presse. Je fai­sais par­tie du tout petit nombre de spec­ta­teurs que son rôle de se­rial killer al­lègre rem­plis­sait de joie. Je l’ai écrit dans Ac­tuel à l’époque et je me suis dé­pê­ché de l’in­vi­ter sur Ra­dio No­va. Ce fut le dé­but de notre ca­ma­ra­de­rie et la pre­mière d’une longue sé­rie d’in­ter­views, éta­lée sur un peu plus d’une ving­taine d’an­nées, dans « Pa­ris Der­nière », sur Eu­rope 1, sur France Cul­ture, dans « Ce soir (ou ja­mais !) » et au­jourd’hui dans GQ… Il est tou­jours stu­pé­fiant, Be­noît Poel­voorde, en in­ter­view. Il fait preuve à chaque fois d’une in­tel­li­gence, d’une lu­ci­di­té, d’une sen­si­bi­li­té, d’un raf­fi­ne­ment, d’une poé­sie ex­tra­or­di­naires… Je ne m’en lasse pas. Lui, c’est dif­fé­rent. Il m’a fait pro­mettre que cette in­ter­view se­rait la der­nière. Vous vous ren­dez compte ? Ma der­nière in­ter­view de Be­noît Poel­voorde ! J’en au­rais presque les larmes aux yeux. Il dit qu’on se connaît de­puis trop long­temps. Trop de conni­vence. Il a peur que ça me fasse du tort. C’est vrai que je le suis de­puis tou­jours. J’ai même as­sis­té à son unique one-man-show, « Mo­dèle dé­po­sé », en 1996. À l’époque, il n’était pas sûr de vou­loir de­ve­nir co­mé­dien. Il se tes­tait. Et j’étais à Ca­nal + quand il leur a pro­po­sé « Les Car­nets de Mon­sieur Ma­na­tane ». J’étais par­mi les quelques per­sonnes aux­quelles Alain De Greef a fait vi­sion­ner le pi­lote pour avoir leur avis. Ce cher Alain ne sa­vait pas que j’étais dé­jà un très grand ma­lade de Be­noît Poel­voorde et que je ne pou­vais qu’ado­rer. Même dans ses mau­vais films, je l’adore. C’est comme Jules Berry (Le Crime de mon­sieur Lange, Les Vi­si­teurs du soir…), je ne vois que lui. Est-ce que ça pour­rait

fi­nir par me faire du tort? Oui, sans doute. Be­noît a rai­son. Il est gen­til de pen­ser à moi. Et puis, il pense aus­si un peu à lui. De­puis qu’il m’a in­vi­té à Na­mur, sa ville na­tale, j’ai l’im­pres­sion d’en sa­voir plus long, de com­prendre un peu mieux son gé­nie, du moins la ma­nière dont il s’est construit. Sa fa­çon de por­ter la voix, par exemple, de la faire re­ten­tir, c’est Na­mur le soir. Son goût des mots, c’est le si­lence de Na­mur. Son cô­té joyeux, c’est Na­mur sous la pluie. Et son amour de la lit­té­ra­ture, c’est Na­mur dans l’obs­cu­ri­té. Pour cette der­nière in­ter­view, nous nous sommes donc re­trou­vés de­vant des as­siettes de ta­pas et de grands verres de mo­ji­to au Man­da­rin Orien­tal. Il y était des­cen­du pour la pro­mo de La Ran­çon de la gloire, une ré­flexion sur la co­mé­die si­gnée Xa­vier Beau­vois ins­pi­rée de l’his­toire vraie de deux hommes qui ont vo­lé le cercueil de Cha­plin (sor­tie le 7 jan­vier). Je me de­man­dais quelle tête il al­lait faire sur la couverture de GQ. La séance pho­to or­ga­ni­sée dans un bow­ling pa­ri­sien n’avait pas en­core eu lieu. Il de­vait y pen­ser aus­si. C’est lui qui a po­sé la pre­mière ques­tion : « C’est quoi GQ ? Un ma­ga­zine pour des types qui mettent de la crème pour dor­mir, non? » Et voi­là, c’était par­ti… BP : Alain Jup­pé ? Je m’ins­cris to­ta­le­ment dans le style de cet homme. Il a comme moi une sen­sua­li­té qui sent la crainte. BP : C’est la plus belle phrase du film. Quand Beau­vois m’a ra­con­té son projet, il sa­vait dé­jà que ce se­rait la pre­mière ré­plique. Je ne com­pre­nais pas bien ce qui al­lait se pas­ser en­suite. C’était as­sez vague dans sa tête. Xa­vier est très el­lip­tique. Tout de­vient clair au mo­ment où il dit : « Cou­pez ! » La pre­mière sé­quence avec « Il faut que t’ar­rêtes de faire le clown » était par­faite. BP : Oui et pour Xa­vier. Il est res­té quatre jours chez moi. Il y avait cette phrase, après c’était au ci­né­ma de faire le reste. La vraie ques­tion, c’est pour­quoi à chaque fois qu’un réa­li­sa­teur gé­nial m’ap­pelle, c’est juste au mo­ment où il va se plan­ter ? Pour­quoi ça tombe tou­jours sur moi ? Je sais très bien qu’il ne faut ja­mais tour­ner avec un mec qui vient de faire un suc­cès comme Des hommes et des dieux ou Bien­ve­nue chez les Ch’tis. Tu es sûr que ça va faire beau­coup moins d’en­trées et qu’on va crier à l’échec! BP : Bien sûr ! Mais il ne l’au­rait ja­mais fait. Je ne fai­sais pas par­tie de son monde. Il n’a ja­mais fait de co­mé­die. Il fait des mots d’es­prit. Y’a rien de pire que les mots d’es­prit ! Il m’a ap­pe­lé en me di­sant: « J’ai dé­ci­dé de faire une co­mé­die. » Ça sonne un peu comme quel­qu’un qui dit: « J’ai dé­ci­dé de faire du mo­to-cross. On va s’ache­ter des bottes et un casque. » Je suis un peu le casque…

BP : Non, c’est le seul qui ne m’a ja­mais dit : « Je t’ai fil­mé comme per­sonne ne t’a ja­mais fil­mé. » Ils m’ont tous dit ça, sans ex­cep­tion. Sauf Xa­vier. Ils pensent tous m’avoir pris quelque chose qu’eux seuls pou­vaient me prendre. C’est comme un pê­cheur qui dit au pois­son : « Si je t’ai pê­ché toi, c’est parce que tu le mé­ri­tais. » Ce­la dit, il m’est ar­ri­vé de pen­ser qu’il était com­plè­te­ment à la ra­masse. Après une prise, il me di­sait sou­vent : « C’est drôle. Tu vois, je te l’avais dit que ce se­rait drôle. » Bi­zarre, non ? BP : Je n’ai ja­mais connu ça. Le plus ter­rible, c’est l’en­fer de l’ac­teur qui n’a même pas eu le temps d’être co­mique car il est dé­jà tra­gique. Il y a très peu d’ac­teurs co­miques. Ce que j’ap­pelle moi « être co­mique ». Je ne me range pas dans cette case. Beau­coup d’ac­teurs font des films co­miques, mais des ac­teurs co­miques, ça ne court pas les rues. Je me sou­viens d’al­do Mac­cione qui di­sait: « Il y a une dif­fé­rence entre être co­mique et cher­cher à faire rire, moi je suis co­mique. » L’ac­teur co­mique à mes yeux, c’est lui. BP : Non, mais je pense qu’il existe une sorte de re­li­gion au­tour de Cha­plin. Xa­vier, par exemple, est un vé­ri­table amou­reux de Cha­plin, pour des rai­sons qui m’échappent car moi, je ne l’aime pas. Je suis sur­tout fan de Lau­rel & Har­dy. Ou d’ha­rold Lloyd, le co­mique du pauvre. Si Cha­plin était en­core vi­vant, ce se­rait un réa­li­sa­teur qui me cas­se­rait les couilles. Je suis sûr qu’il fe­rait par­tie des bien pen­sants. C’est un gé­nie, j’en conviens, mais ses films, c’est comme re­gar­der quel­qu’un qui sait très bien jouer de la bat­te­rie. Et qui te dit qu’il sait jouer avec deux grosses caisses. C’est pas mon truc… Bref, comme je te le di­sais, avant de tour­ner, Beau­vois est res­té quatre jours chez moi. Une nuit, à 4 heures du ma­tin, il me de­mande de re­gar­der son film culte, Les Feux de la rampe. Comme on est de gros fê­tards, on avait bien pi­co­lé. Je pré­cise que d’ha­bi­tude, je dé­teste quand les gens squattent chez moi. En plus, il m’im­pose de re­gar­der ce film, il ne me laisse pas le choix. J’ai dû le voir jus­qu’au bout alors qu’on était bour­rés, je ne sa­vais même pas où se trou­vait mon in­dex ! Bon, je lui avoue que c’est bien réa­li­sé, qu’il y a des bons plans, mais on ne voit que Cha­plin, et ça m’agace. Je dé­teste les films où l’on ne voit que le hé­ros. Bref, j’ose lui dire en m’ex­cu­sant que je n’aime pas Les Feux de la rampe. Il monte aus­si­tôt sur ses grands che­vaux : « Si tu n’as pas com­pris ce film, tu n’as rien com­pris à mon film. » Fin de la dis­cus­sion. Il part se cou­cher. J’es­père qu’il par­ti­ra le len­de­main en fer­mant la porte de la mai­son der­rière lui. Je des­cends re­joindre ma femme et je lui dis : « Je pense que je ne fe­rai pas le film de Xa­vier Beau­vois. On a un dif­fé­rend sur Char­lot. » Mais le len­de­main, Xa­vier était en­core là. Il s’était ré­veillé très tôt. Il était dans la cuisine. Il m’a re­gar­dé et m’a dit cette phrase ex­tra­or­di­naire : « Bon, je ne te de­mande pas d’ai­mer Cha­plin, je te de­mande de le vo­ler. » Mer­veilleux, non ? BP : J’ai ras­su­ré plein de gens en étant drôle mais Dieu sait si je n’ai­me­rais pas être un clown qui fait rire une pe­tite fille qui a le can­cer ! Je me de­mande par­fois si la vo­lon­té de faire rire les gens n’est pas une forme de so­li­tude cras­seuse. C’est pour ça qu’on de­vient amer ou dé­pres­sif… Oui, ça ne sert à rien d’être ri­go­lo. Tu te dis que tu rends les choses plus fa­ciles mais, au fond, ça ne te sert qu’à toi d’être drôle. La chose la plus ter­rible au monde, c’est que quel­qu’un ait eu l’idée d’in­ven­ter le « rire au cur­seur », les rires sur la bande-son des feuille­tons amé­ri­cains. Le jour où quel­qu’un a in­ven­té ça, il a mis le doigt sur le drame de l’hu­ma­ni­té : sa­voir à quel mo­ment on doit rire ! Parce que c’est une an­goisse exis­ten­tielle ! Quand j’ai tour­né Les Ran­don­neurs, on avait eu cette dis­cus­sion avec Phi­lippe Ha­rel. Je lui avais dit que ce qui m’in­quiète le plus dans une so­cié­té c’est qu’on peut don­ner des si­gnaux à la té­lé pour dire aux gens : c’est main­te­nant ! Per­son­nel­le­ment, je pré­fère me po­ser la ques­tion. Par exemple, je me chie­rais des­sus si on me di­sait: « On va te mon­trer Ba­rack Oba­ma qui re­çoit le Prix No­bel de la paix. » Est-ce que je dois rire ? Est-ce que je dois pleu­rer? Ou res­ter in­sen­sible ? BP : Non, c’est tout l’in­verse. Je suis exac­te­ment comme les gens qui vivent trop au so­leil et qui res­tent à l’ombre. Je suis comme un mec qui ha­bite en Grèce et qui n’ouvre pas ses vo­lets. J’ai im­po­sé mon sys­tème, ma lu­mière, mon rythme… BP : Non, je suis juste ca­pable de trou­ver chaque chose drôle. Mais ça ne veut pas dire que je suis drôle. BP : Je suis un bon vi­vant, j’aime beau­coup rire bê­te­ment avec mon en­tou­rage. J’ai gar­dé un cô­té col­lé­gial. J’ai un vrai plai­sir à faire rire. Tout comme j’aime char­mer ma com­pagne. Mais je re­con­nais être un fou de la ju­bi­la­tion. Il faut que je rie moi-même d’abord. Je ne pour­rais pas re­faire le len­de­main ce que j’ai fait la veille. C’est pour ça que je ne pour­rais pas re­faire de scène, bien qu’on me l’ait pro­po­sé mille fois. Ce que je trouve mer­veilleux, c’est le hap­pe­ning. Je trouve ça pré­cieux. Cer­tains mots ou ex­pres­sions peuvent heur­ter cer­tains. Faut s’adap­ter. Ré­cem­ment, j’ai mi­mé un va­gin avec un bout de steak… C’était vul­gaire, mais bon c’était drôle. Ça m’a fait rire, alors j’ai eu en­vie de le par­ta­ger. Je l’ai fait quinze fois ! Re­gar­der rire les autres, c’est le plus beau ca­deau du monde. J’ai du plai­sir avec ça, comme quel­qu’un qui aime chan­ter… BP : C’est vrai. Le réa­li­sa­teur Ré­my Bel­vaux et moi, on s’en­ten­dait par­fai­te­ment bien. On se com­pre­nait à la mi­nute, je sa­vais ce qui nous fai­sait rire. On est Belges tous les deux ! Mais, mal­gré ça, je sa­vais ar­rê­ter une blague sur un seul mot, spon­ta­né­ment. BP : Oui, sauf « Mon­sieur Ma­na­tane ». Après, c’est comme si j’avais été ache­té par un autre ha­ras. J’étais un che­val as­sez fou­gueux et on m’a fait cou­rir seu­le­ment deux fois par an. Le ci­né­ma t’ap­prend à tour­ner à droite, à gauche, à t’ar­rê­ter à l’en­droit où on te le de­mande. Et à ne pas bou­ger quand on te pho­to­gra­phie.

BP : De Fu­nès tourne au même mo­ment que Go­dard. À l’époque, tous deux parlent de rythme avec des concep­tions très dif­fé­rentes. Au­jourd’hui, De Fu­nès qui est, d’après moi, le plus grand ac­teur de rythme de tous les temps est de­ve­nu un concept, un peu comme la cha­pelle Six­tine. La cha­pelle Six­tine n’est confron­tée à au­cun mou­ve­ment pic­tu­ral de son temps. Elle est in­tem­po­relle. Comme De Fu­nès, que per­sonne ne peut plus si­tuer dans le temps. De Fu­nès n’a ja­mais cher­ché un réa­li­sa­teur qui al­lait lui cas­ser son rythme. Il a in­ven­té son propre rythme. BP : Il y a long­temps, j’avais pro­po­sé l’idée à De Greef. Il m’a ré­pon­du que c’était beau­coup trop tôt. Je vou­lais jouer une or­dure dans des épi­sodes de 26 mi­nutes. Mais il était ca­té­go­rique. Tu connais De Greef, quand il t’in­vi­tait au Costes, c’est qu’il al­lait dire non à ton projet et s’il t’in­vi­tait dans un petit res­to pas cher, c’est que tu avais une chance. Il m’a dit qu’on de­vait at­tendre quatre ans. Il avait rai­son, mais main­te­nant c’est trop tard, il faut trou­ver autre chose. BP : Je ne m’ex­prime pas si bien que ça. Je ne suis pas amou­reux de la langue, je suis amou­reux du texte. Pour moi, les deux per­sonnes qui s’ex­priment le mieux sont Jean-luc Mé­len­chon et Jean-ma­rie Le Pen. Ils ont un vrai amour de la langue. Je suis désolé, ce sont les deux ex­trêmes. J’aime bien la langue parce qu’elle est riche, mais je n’en uti­lise pas un dixième. En­tendre quel­qu’un qui s’ex­prime bien, c’est ad­mi­rable, ceux qui ont des idées claires, des opi­nions bien tran­chées, bien ar­gu­men­tées. Quel art ! BP : Ça dé­pend dans quel film. Si je mets un ca­le­çon, par exemple, soit je fais rire, soit je ne fais pas rire. Si je veux faire rire, je le monte très haut, jus­qu’aux té­tons, comme Chi­rac avec son pan­ta­lon. Mais si je le laisse à sa place nor­male, je dé­çois. Mon corps ne fait que sa­tis­faire les vê­te­ments qu’il porte. Pour que mon corps parle, il fau­drait que je joue nu. Or, ce n’est pas le cas. C’est comme quand De­par­dieu dit cette phrase ex­tra­or­di­naire : « Je suis très gros donc je vais me faire pho­to­gra­phier tout nu. » Quand on le voit, on s’in­quiète illi­co pour l’in­té­rieur de ce corps. Il y a des in­tes­tins, des ar­tères. On se dit : « Merde, ce con va mou­rir un jour ! » BP : C’est la ville dans la­quelle je suis né et où je conti­nue de vivre. C’est une ville de bour­geois et de pay­sans. Moi, je suis un « ba­ra­ki », c’est comme ça qu’on ap­pelle les pay­sans. Je porte la voix car un ba­ra­ki porte la voix pour se faire re­con­naître dans la rue. Na­mur et Liège sont toutes deux des villes uni­ver­si­taires, mais les Fran­çais vont faire leurs études de vé­té­ri­naire à Liège. Leurs pa­rents ont peur de les en­voyer à Na­mur, qui est la ville de l’al­cool et de la drogue. Na­mur est un bas­tion de l’église ca­tho­lique, de l’écri­ture chré­tienne. Bau­de­laire a fait ses pre­mières crises à Na­mur de­vant l’église ro­mane. La plus belle ma­quette de Na­mur a été faite par Louis XIV. Na­mur est d’un en­nui sou­ve­rain… BP : Ce n’est même pas une ville, Na­mur, c’est un ventre ! Et puis, on ne naît pas à Nice, on fi­nit à Nice. Et quand on y est, on fait la « Star Aca­de­my », ou on se met à poil sur des sites por­nos… Di­sons que j’ai eu de la chance. Mais ça n’a rien à voir avec la poé­sie. Un ac­teur, c’est un par­ve­nu. J’ai ga­gné beau­coup d’ar­gent. Je ne suis pas né dans la bour­geoi­sie mais je vis comme un bour­geois. Scott Fitz­ge­rald a dit un jour : « Quelle est la dif­fé­rence entre les riches et les pauvres ? C’est que les riches sont nés riches. » BP : Tu as tout à fait rai­son. Ça m’ex­cite d’être comme ça. Hier, j’ai al­lu­mé une ci­ga­rette dans un as­cen­seur. Il y avait une pho­to­graphe amé­ri­caine qui était là qui m’a re­gar­dé comme si j’étais

un cri­mi­nel. Ce que j’aime le plus en France, c’est que vous vo­tez des lois pour qu’on puisse les trans­gres­ser. Mais ce qu’il y a de plus gra­cieux, c’est l’ordre. Peut-être qu’au fond de moi, je veux juste ré­ta­blir l’ordre. Bon, main­te­nant, vous avez Zem­mour qui hurle contre le désordre. Moi, je ne veux pas de co­lère. Il est fa­ti­gant d’éner­gie, Zem­mour, alors que la France de­mande juste un peu de pa­resse. BP : À par­tir du mo­ment où je me suis mis à comp­ter les jours. Les pre­miers films que j’ai faits, je dis­cu­tais de l’af­fiche, de plein de dé­tails. Et puis, je me suis ren­du compte que c’était un en­gre­nage in­utile. Alors j’ai com­men­cé à m’en­nuyer. Je me de­man­dais sou­vent « Pour­quoi moi ? » Je po­sais la ques­tion au réa­li­sa­teur. Je me di­sais que s’il n’avait pas la bonne ré­ponse, je pour­rais me bar­rer de son film. En fait, j’avais tou­jours en­vie de dire non à tout. À force de boire et de m’ha­bi­tuer à la lâ­che­té des gens, à l’im­pos­si­bi­li­té de com­mu­ni­quer avec eux parce qu’ils sont tous dans l’en­gre­nage, j’ai fi­ni par me faire à une cer­taine forme de com­plai­sance. C’est une mu­sique douce où tu te dis: « Je pose trop de ques­tions, je les mets mal à l’aise. » Et tu fi­nis par être com­pas­sion­nel, même pour les gens qui t’en­gagent. BP : Par­fois ! Dans mon pal­ma­rès des mé­tiers idiots, j’ai mis en pre­mier at­ta­ché de presse, en deuxième agent, en troi­sième dis­tri­bu­teur. On est con­fron­té à des dis­cus­sions qui n’ont pas lieu d’être. J’ai de­man­dé ce ma­tin à une at­ta­chée de presse quel était l’in­té­rêt de faire une in­ter­view pour vendre le film à des gens qui mettent de la crème pour dor­mir, comme les lec­teurs de GQ, ou pour les lec­teurs de Psy­cho­lo­gies, des gens qui se ras­surent d’être mal­heu­reux. Ça ne fe­ra pas une en­trée de plus ! Et tu sais ce que l’at­ta­chée de presse m’a ré­pon­du ? « Rien n’est prou­vé ! » On n’est pas obli­gé de faire de la pro­mo. Les dis­tri­bu­teurs ont bien es­sayé de le mettre dans notre contrat mais ils n’y sont pas par­ve­nus. Les Amé­ri­cains sont payés pour faire de la pro­mo, mais pas nous. En tant qu’ac­teur, tu as un sa­laire payé en cinq tranches, se­lon la du­rée du tour­nage. La der­nière tranche est payée au mo­ment de la post-syn­chro, pour être sûr que tu viennes. Les Amé­ri­cains, eux, touchent la der­nière tranche seu­le­ment s’ils font la pro­mo. Chez nous, il y a juste une clause qui sti­pule que tu ne dois pas nuire au film, mais en par­ler, rien ne nous y oblige. Du coup, pour en re­ve­nir au dis­tri­bu­teur, il va se conten­ter de lire l’in­ter­view pour voir si je ne dis une conne­rie sur sa gueule. C’est tout. BP : On ne parle ja­mais du film, ça em­merde les gens. Et je n’aime pas par­ler de moi, ça peut vite me rendre fou. Ça de­mande énor­mé­ment d’éner­gie de par­ler de soi. BP : Évi­dem­ment. Il y a deux choses qui me ras­surent, les arbres et l’ar­gent. Les arbres, je me dis c’est bien, les cycles re­com­mencent. Et l’ar­gent, c’est au cas où je tombe ma­lade. BP : Ah, je te vois ve­nir. Tu parles de ma dé­pres­sion. J’ai une très belle image pour ex­pli­quer ça, c’est l’aire de sta­tion­ne­ment. J’adore les voi­tures. Je n’ai pas d’en­fants, ma layette à moi, c’est les tur­bines. Je n’ai pas honte de dire que j’ai des Porsche, je m’en fous. Quand je me lève le ma­tin, grâce à mon GPS, je peux sa­voir com­bien il y a de ki­lo­mètres pour al­ler là où je veux al­ler et cal­cu­ler le temps que ça va mettre. Mais tu as beau avoir la voi­ture la plus puis­sante du monde, avec un mo­teur de 500 che­vaux, tu as beau avoir ta tech­nique et ton en­vie d’ar­ri­ver là-bas le plus ra­pi­de­ment pos­sible, tu n’ar­ri­ve­ras pas plus vite. Parce qu’il y au­ra tou­jours un mec sur la file de gauche, ou un truc qui te bar­re­ra la route. Et la vie c’est comme ça. Une dé­pres­sion, c’est l’aire de sta­tion­ne­ment. Où est-ce qu’on met le pneu de se­cours dans une Porsche? Le plus grand luxe, pour moi, ce se­rait de pou­voir m’of­frir une au­to­route. J’ado­re­rais pos­sé­der 5 ki­lo­mètres d’au­to­route. Avec un res­tau­route au mi­lieu, des gens qui m’at­tendent pour une pause dé­jeu­ner. À chaque tra­jet, les spé­cia­li­tés chan­ge­raient. Le jour où c’est l’al­le­magne, il y au­rait de la sau­cisse de Mor­teau, du jam­bon­neau. Une autre fois, ce se­rait l’es­pagne, avec de la pael­la. On me de­man­de­rait : « Avec ou sans frites, M. Poel­voorde ? » Ce se­rait ça le plus émou­vant. Et par­fois, je se­rais sur­pris de me dire : « Dis donc, y’a du monde au­jourd’hui sur ma route. »

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