De­ve­nez fur­tif !

À l’heure de la sur­veillance gé­né­ra­li­sée, petit tour des so­lu­tions pour na­vi­guer bien e-ca­mou­flé...

GQ (France) - - Sommaire - Su­per­birds

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n août der­nier, lors d’un concert à Dé­troit, le bas­siste du groupe de punk hard­core Trash Talk, aga­cé par le drone qui filme la per­for­mance, dé­gomme l’en­gin avec une ca­nette de bière. Le ra­pace nu­mé­rique s’abîme alors sur le bé­ton brut. Ra­pi­de­ment, ce geste ins­tinc­tif se trans­forme en ma­ni­feste vi­ral vu des cen­taines de mil­liers de fois, tra­dui­sant le sen­ti­ment gé­né­ral d’in­ti­mi­té ba­fouée. Plus ré­cem­ment, c’est un ha­bi­tant du New Jer­sey qui a abat­tu le drone de son voi­sin qui sur­vo­lait son jar­din. À coups de fu­sil. Au-de­là de ces en­gins sym­bo­li­sant une nouvelle me­nace pour la pri­vau­té, c’est l’en­semble du dis­po­si­tif tech­no­lo­gique qui pèse sur nos exis­tences, sus­ci­tant une ré­ac­tion de plus en plus épi­der­mique. Le 30 mai 2014, des cen­taines de mails ont ain­si af­flué chez Google en à peine quelques heures. Mais qu’est-ce qui a bien pu sus­ci­ter ain­si un tel en­goue­ment ? Des de­mandes de dé­ré­fé­ren­ce­ment. Las de voir res­sor­tir une af­faire de sai­sie im­mo­bi­lière da­tant de 1998 lors­qu’on ta­pait son nom sur le mo­teur de re­cherche, un Es­pa­gnol a ob­te­nu gain de cause au­près des ins­tances de l’union, ou­vrant un bou­le­vard à ses contem­po­rains. Après cette dé­ci­sion de la Cour eu­ro­péenne de justice sur le droit à l’ou­bli nu­mé­rique, de nom­breux in­ter­nautes ont sai­si l’oc­ca­sion de se re­faire une vir­gi­ni­té sur la Toile. En d’autres mots, re­trou­ver un peu

de cette in­ti­mi­té mise à mal par le ra­dar nu­mé­rique qui ba­laie nos exis­tences jour et nuit. En sep­tembre, on comp­tait dé­jà en France plus de 135000 de­mandes, sa­tis­faites dans en­vi­ron un cas sur deux. « Cet été, je me suis re­trou­vé avec des pho­tos de moi ivre prises à une soi­rée or­ga­ni­sée par mon en­tre­prise, ex­plique Mi­chael, cadre com­mer­cial. Elles avaient été pu­bliées sur In­ter­net par un type dont je n’avais au­cun sou­ve­nir, mais qui avait eu la dé­li­ca­tesse de tag­ger mon nom et ce­lui de ma boîte. Un peu par ha­sard, j’ai uti­li­sé le for­mu­laire mis à dis­po­si­tion par Google. Je ne me fai­sais pas trop d’illu­sion. Quelques jours plus tard, pour­tant, les cli­chés avaient dis­pa­ru. » Ani­més d’une pré­oc­cu­pa­tion iden­tique, des geeks pas­sion­nés de cryp­to­lo­gie et des ci­toyens in­quiets or­ga­ni­saient quelques se­maines plus tard des « cryp­to­par­ties » aux Pays-bas, en Aus­tra­lie, en Al­le­magne, en France… L’oc­ca­sion d’ap­prendre dans un cadre fes­tif à « cryp­ter ses mes­sages », à « pro­té­ger ses don­nées » comme on s’ini­tie­rait aux gestes de pre­miers se­cours. S’il y a une di­zaine d’an­nées, avec

Pour le lan­ceur d’alerte, la fur­ti­vi­té est avant tout un art de la fuite qui se joue sur le grand échi­quier géo­po­li­tique. Après ses ré­vé­la­tions sur le sys­tème de sur­veillance Prism, l’ex-consul­tant de la NSA a quit­té Ha­waï pour at­ter­rir à Hong Kong, puis en Rus­sie. Pas­sa­ger fan­tôme d’un vol Mos­cou-la Ha­vane, Ed­ward Snow­den a per­mis aux jour­na­listes pré­sents à bord de réa­li­ser à la chaîne le cli­ché em­blé­ma­tique de l’ère de la fur­ti­vi­té : un siège d’avion hyp­no­ti­que­ment vide.

stig­ma­ti­sa­tion. Si les ins­tru­ments sont là, les exemples de cette as­pi­ra­tion à l’éva­nes­cence sont éga­le­ment de plus en plus nom­breux. Des Ano­ny­mous aux Pus­sy Riot, en pas­sant par Daft Punk ou le Klub des Loo­sers, l’avè­ne­ment de la pop star masquée est ve­nu sur­li­gner ce nou­veau be­soin so­cial de fur­ti­vi­té. Ne pas fuir, mais contour­ner le sys­tème. Comme J. D. Sa­lin­ger (L’at­trape-coeurs) qui à par­tir de 1953 avait lui-même or­ga­ni­sé sa dis­pa­ri­tion de l’es­pace pu­blic, ils sont de plus en plus nom­breux à ten­ter de trou­ver de nou­velles so­lu­tions. Se­lon une ré­cente étude Ifop, 40 % d’entre nous se­raient per­sua­dés d’être la cible de dis­cus­sions mal­veillantes, quand 20 % ont le sen­ti­ment de se sen­tir épiés. « La vie pri­vée peut être consi­dé­rée comme une ano­ma­lie », avait d’ailleurs an­non­cé il y a dix ans le vice-pré­sident de Google, Vin­ton Cerf, inau­gu­rant ex­pli­ci­te­ment cette nouvelle ère pan­op­tique. Quo­ti­dien scru­té, ha­bi­tudes ana­ly­sées, conver­sa­tions en­re­gis­trées… nous voi­là de­ve­nus des sus­pects po­ten­tiels. En juillet, après quatre mois d’en­quête et l’ana­lyse d’en­vi­ron 160 000 mes­sages et do­cu­ments en­re­gis­trés par la NSA, le Wa­shing­ton Post en ar­ri­vait au constat que les pro­fils de 90 % des in­di­vi­dus sur­veillés étaient vierges de tout dé­lit.

L’om­ni­science des ré­seaux Trak­to­pel (un de ses nom­breux pseu­dos) n’a at­ten­du per­sonne pour échap­per à ce contrôle de masse. De­puis le dé­but d’in­ter­net, ce qua­dra­gé­naire qui of­fi­cie dans l’édi­tion s’ef­force de ne créer au­cune adresse en son nom propre. Il use d’alias, ja­mais deux fois le même, dès qu’il se rend ou s’ins­crit sur un site ou un ré­seau so­cial. Il ima­gine aus­si à chaque fois de nou­veaux mots de passe. Ce ré­flexe, il le tient des an­nées Mi­ni­tel, quand il y pro­gram­mait des ser­veurs : « À l’époque, tout le monde fonc­tion­nait avec des pseu­do­nymes. Au dé­but d’in­ter­net, on a tout de suite com­pris qu’il y avait des sto­ckages de don­nées. Moi, ça me dé­range de lais­ser des traces éter­nelles. La mé­moire hu­maine est bien faite d’ou­bli, non ? » Trak­to­pel a sai­si bien avant les autres cet air du temps aux al­lures d’in­vi­sible fi­let dé­ri­vant. On sait au­jourd’hui, grâce aux ré­vé­la­tions d’ed­ward Snow­den (lire p. 84), que la NSA col­lecte chaque jour près de 200 mil­lions de SMS, des mil­lions de pho­tos pu­bliées sur In­ter­net, dont 55 000 per­met­traient d’iden­ti­fier clai­re­ment un vi­sage (sou­ve­nirs de va­cances, sel­fies pos­tés sur Fa­ce­book et Twit­ter ou en­voyés par mail). Le dan­ger vient de tous ces pe­tits in­dices que nous se­mons lors de l’uti­li­sa­tion ré­créa­tive des ré­seaux. Ba­ron de la drogue mexi­cain, Jose Ro­dri­go Are­chi­ga Gam­boa s’est ain­si fait ar­rê­ter à cause de ses pho­tos pos­tées sur Ins­ta­gram. Snow­den a lui-même lais­sé des di­zaines de traces sur la Toile qui ont per­mis de re­cons­ti­tuer en quelques heures un por­trait nu­mé­rique de lui, pho­tos com­prises. Le monde en­tier sait ain­si que sa co­pine fait de la pole dance. Dé­but sep­tembre, plus spec­ta­cu­laire en­core, une soixan­taine de stars (Jen­ni­fer La­wrence, Am­ber Heard…) ont été vic­times de ha­ckers, leurs pho­tos in­times en­tre­po­sées sur le

cloud sou­dain ré­vé­lées aux yeux de tous. Ce ca­rac­tère de plus en plus po­reux des fron­tières de l’in­ti­mi­té conduit à un cli­mat gé­né­ral de pa­ra­noïa. Une ré­cente étude du pro­fes­seur Da­niel Free­man, psy­chiatre à l’uni­ver­si­té d’ox­ford, tend à le confir­mer: 20 % d’entre nous ont ré­gu­liè­re­ment le sen­ti­ment de se sen­tir épiés. Alors, face à ce monde de­ve­nu Fe­nêtre sur cour, même les no­vices se trans­forment en mi­ni-uni­tés fur­tives, dé­ve­lop­pant cha­cun une tech­nique mai­son. Alex, 33 ans, cadre dans la banque-as­su­rance, re­con­naît faire par­tie de ces nou­veaux mé­fiants en quête d’al­ter­na­tives. « Alors qu’à l’ori­gine, je ne suis pas for­cé­ment quel­qu’un de pa­ra­no, j’ai col­lé sur l’ob­jec­tif de ma web­cam un spa­ra­drap le jour où j’ai ap­pris, en re­gar­dant le film Aux yeux de tous (2012), qu’un ha­cker mal in­ten­tion­né pou­vait en prendre le contrôle et m’ob­ser­ver en temps réel, ex­plique-t-il. À force, j’ai com­men­cé à m’in­té­res­ser à ces pro­blé­ma­tiques de vie pri­vée et, de­puis, j’ai fer­mé l’en­semble de mes comptes ou­verts sous mon vrai nom. » Une at­ti­tude de plus en plus cou­rante. « Il faut par­ler de pru­dence plus que de pa­ra­noïa », nuance Jé­ré­mie Zim­mer­mann, membre fon­da­teur de la Qua­dra­ture du Net, as­so­cia­tion de dé­fense des droits et li­ber­tés des ci­toyens sur In­ter­net. À l’ap­pé­tit voyeu­riste des gou­ver­ne­ments et des tiers s’ajoute ce­lui des en­tre­prises com­mer­ciales, qui ont fait du « Big Da­ta » la nouvelle pierre an­gu­laire de leur bu­si­ness, comme le dé­crypte le ré­cent ou­vrage Pour tout ré­soudre, cli­quez ici ( éd. Fyp). « La sur­veillance contem­po­raine se nour­rit prin­ci­pa­le­ment des ac­ti­vi­tés com­mer­ciales, des don­nées gé­né­rées par nos achats, nos dé­pla­ce­ments, nos in­té­rêts cultu­rels, confirme le phi­lo­sophe Éric Sa­din, au­teur de L’hu­ma­ni­té Aug­men­tée, l’ad­mi­nis­tra­tion nu­mé­rique du monde (éd. L’échap­pée, 2013). Au­tant de don­nées, en grande par­tie ré­col­tées, qui dressent des pro­fils in­di­vi­dua­li­sés et évo­lu­tifs tou­jours plus pré­cis. » Qui ne s’est ja­mais éton­né de voir ses at­tentes les plus in­times en ma­tière d’achats de­van­cées par un pop-up, comme si un lo­gi­ciel es­pion avait été pla­cé au plus pro­fond de vos dé­si­rs?

Se li­bé­rer de la ma­chine La so­cio­logue Ja­net Vertesi a es­sayé d’échap­per à ce sys­tème de pro­fi­lage ef­froya­ble­ment ef­fi­cace, que l’on ap­pelle le da­ta-pan­op­tisme. Pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Prin­ce­ton, elle at­ten­dait un en­fant et comp­tait bien ne pas en in­for­mer toute la pla­nète afin d’évi­ter de tom­ber dans les griffes des marques de cou­ches­cu­lottes. Une ex­pé­rience qu’elle a ra­con­tée en avril der­nier lors de la confé­rence « Theo­ri­zing the Web ». Elle a d’abord re­fu­sé de fi­gu­rer dans les bases de don­nées de toutes ces so­cié­tés, puis s’est abs­te­nue d’an­non­cer la bonne nouvelle sur Fa­ce­book avant de de­man­der à ses proches d’évi­ter de par­ta­ger leur joie avec des mil­liers d’in­ter­nautes. Pour se ca­mou­fler un peu plus, elle a uti­li­sé le lo­gi­ciel d’ano­ny­mi­sa­tion Tor, pri­sé des dis­si­dents po­li­tiques, et ou­vert un compte e-mail lié à une adresse sé­cu­ri­sée. Son but : ne lais­ser au­cune trace lors de ses vi­sites sur les sites dé­diés à la ma­ter­ni­té. Exit éga­le­ment les paie­ments par carte ban­caire et les cartes de fi­dé­li­té pour ré­gler des achats. Oui, mais voi­là, plus Ja­net es­sayait de se ca­cher, plus elle de­ve­nait sus­pecte. « Tout ce que j’ai fait pour dis­si­mu­ler ma gros­sesse me dé­si­gnait en fait comme une per­sonne im­pli­quée dans des ac­ti­vi­tés cri­mi­nelles », ex­plique-t-elle. Comme elle ré­glait ses achats en bons ca­deaux, cer­tains ma­ga­sins l’ont en ef­fet sus­pec­tée d’avoir des choses à ca­cher et l’ont tout bon­ne­ment dé­non­cée aux au­to­ri­tés. « Plus vous ré­sis­tez au tra­çage, plus vous êtes consi­dé­ré comme un mau­vais ci­toyen », dé­crypte-t-elle. Cet état de contrôle per­ma­nent in­quiète l’écri­vain Alain Da­ma­sio. Dans ses ro­mans de science-fic­tion, il n’est ques­tion que de ça. D’ailleurs c’est à lui que l’on doit le concept de fur­ti­vi­té, qu’il dé­ve­lop­pe­ra dans son pro­chain livre : Les Fur­tifs. Lui-même cultive sa propre mé­thode. Pas de compte Fa­ce­book et Twit­ter, pas de té­lé­phone por­table non plus. À peine une adresse mail et un or­di­na­teur. Ré­gu­liè­re­ment, l’écri­vain fait aus­si ap­pel à des ha­ckers qui lui donnent des as­tuces: « Dans l’en­vi­ron­ne­ment mon­dia­li­sé dans le­quel nous vi­vons, le re­gard pan­op­tique s’est gé­né­ra­li­sé. N’im­porte qui peut es­pion­ner n’im­porte qui. J’ap­pelle ce­la la sur­veillance ho­ri­zon­tale. Elle se fait sou­vent au dé­tri­ment des li­ber­tés in­di­vi­duelles. » Le ré­seau aso­cial se­rait-il le nou­vel ho­ri­zon ? Dé­ve­lop­pée en mars der­nier par l’ex-di­rec­teur artistique du site Buzzfeed, l’ap­pli­ca­tion Cloak agrège les don­nées de Fours­quare et Ins­ta­gram, per­met­tant à son uti­li­sa­teur de géo­lo­ca­li­ser ceux qu’il ne sou­haite pas croi­ser dans la rue. « J’ai beau être as­sez pré­sent sur les ré­seaux so­ciaux, j’aime bien l’idée de pou­voir gar­der des es­paces de se­cret dont même mes proches ne sont pas au cou­rant, confie Pierre-yves, 32 ans, in­gé­nieur. C’est la rai­son pour la­quelle je n’ai au­cun smart­phone et ne me dé­place qu’avec des ti­ckets de mé­tro ache­tés à l’uni­té. » Cette de­mande gran­dis­sante de fur­ti­vi­té fait même dé­sor­mais fi­gure de lien so­cial pa­ra­doxal. Ap­pa­raissent no­tam­ment des clubs de ha­ckers, où cha­cun peut ve­nir ten­ter de dé­cryp­ter un sys­tème et maî­tri­ser les nou­velles technologies. Plus d’un mil­lier ont dé­jà été créés dans le monde : El Ran­cho Elec­tro­ni­co au Mexique, le Free­base à Ber­lin, le Me­ta­lab à Vienne… En France, il en existe au moins une ving­taine. « Maî­tri­ser la tech­no­lo­gie, c’est aus­si im­por­tant que de sa­voir lire et écrire, in­siste Jé­ré­mie Zim­mer­man, lui-même adepte de ces cryp­to-ami­cales. Plus tôt l’être hu­main contrô­le­ra la ma­chine, moins il au­ra de risques de la voir prendre le contrôle. C’est le prix de notre li­ber­té. » Un avis par­ta­gé par le phi­lo­sophe Éric Sa­din : « Il faut des lois qui en­cadrent les dé­ve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques. Les so­cié­tés doivent se sai­sir de ces en­jeux sous de mul­tiples formes. » Cer­tains gou­ver­ne­ments surfent dé­jà sur la vague. En France, l’édu­ca­tion na­tio­nale a pro­mis la mise en place d’ini­tia­tions au code in­for­ma­tique sur le temps pé­ri­sco­laire en pri­maire. Alors, à quand dans les ma­ter­nelles L’ABCD de la fur­ti­vi­té ?

La cryp­to­grap­ghie est-elle l’ave­nir de l’in­ter­net ? Plu­sieurs voix ap­pellent à une plus grande pru­dence des uti­li­sa­teurs.

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