XCLUSIF Jé­rôme Ker­viel, com­ment il va re­faire sau­ter la banque

Ker­viel contre-at­taque ! L’ex-tra­der ac­cu­sé d’avoir fait perdre 4,9 mil­liards d’eu­ros à la So­cié­té Gé­né­rale s’ap­prête à lan­cer un ré­seau de contre-ex­perts. L‘ob­jec­tif de ce cou­pable idéal de­ve­nu « vic­time » d’un sys­tème ? Lutter contre la fi­nan­cia­ri­sa­tion

GQ (France) - - Sommaire - Stéphanie Mar­teau Jean-fran­çois Ro­bert

’ex-tra­der ac­cu­sé d’avoir fait perdre 4,9 mil­liards d’eu­ros à la So­cié­té gé­né­rale ré­vèle son plan se­cret contre le sys­tème fi­nan­cier.

Cette af­faire a bou­le­ver­sé ma vie », dit Jé­rôme Ker­viel en s’as­seyant dans un res­tau­rant de Le­val­lois-per­ret, dont les murs sont cou­verts de têtes d’ani­maux em­paillés. La ser­veuse le re­con­naît et l’ap­pelle « Jé­rôme ». Grave, il la re­garde à peine, avant de dé­cor­ti­quer son pois­son. Scène em­bar­ras­sante. « Je suis de­ve­nu un ob­jet. Il ar­rive que cer­tains me sou­tiennent en at­ten­dant quelque chose en re­tour, quand ils ne glissent pas car­ré­ment dans l’éro­to­ma­nie », ra­conte-t-il à GQ. Une « fan », un jour, l’a ap­pe­lé. Elle se trou­vait à Pont-l’ab­bé, dans le Fi­nis­tère, de­vant la porte de la mai­son de sa mère. Ker­viel lui a de­man­dé de dé­ga­ger, mal à l’aise avec ce genre de dé­mons­tra­tion. À 38 ans, l’ex-tra­der, condam­né à trois ans de pri­son pour avoir fait perdre –ce qu’il conteste – 4,9 mil­liards d’eu­ros à la So­cié­té Gé­né­rale en 2008, est de­ve­nu une icône. C’est par­fois amu­sant : une pe­tite chaîne de té­lé lui a pro­po­sé de pré­sen­ter des ch­ro­niques d’éco­no­mie, une start-up ai­me­rait en faire son égé­rie. Sa quête de ré­demp­tion, sym­bo­li­sée par une ren­contre avec le pape Fran­çois le 19 fé­vrier 2014 et la longue marche en Ita­lie qui a sui­vi au prin­temps, a ému les foules. « Dans une so­cié­té qui est en dé­fiance vis-à-vis des pro­ces­sus dé­mo­cra­tiques et des po­li­tiques, Jé­rôme est, étran­ge­ment, l’in­car­na­tion de l’exem­pla­ri­té », as­sure l’un de ses amis. En tout cas, son com­bat contre la So­cié­té Gé­né­rale ins­pire. Il est même de­ve­nu un su­jet de thèse sou­te­nu à Pa­ris Ouest (so­bre­ment in­ti­tu­lé: « Théo­rie de l’ar­chi­tec­ture or­ga­ni­sa­tion­nelle et pré­ven­tions des com­por­te­ments dé­viants: quelles le­çons des scan­dales fi­nan­ciers? »).

L‘éten­dard du « plus ja­mais ça » Après six ans, son épo­pée ju­di­ciaire touche à sa fin. Il a pur­gé 112 jours à Fleu­ry-merogis sur les trois ans de pri­son ferme aux­quels il a été condam­né. Il fi­nit sa peine sous bra­ce­let élec­tro­nique. La troi­sième de­mande d’ex­per­tise in­dé­pen­dante sur les pertes su­bies par la So­cié­té Gé­né­rale, for­mu­lée par sa dé­fense en no­vembre der­nier, de­vrait être re­je­tée le 14 jan­vier. Pour Jean-phi­lippe De­nis, pro­fes­seur de ges­tion à Pa­ris-sud, qui a fait l’ex­per­tise « tech­nique » du dos­sier, le pro­blème reste en­tier : « Le ju­ge­ment condam­nant Jé­rôme Ker­viel ne tient que sur l’idée que ses su­pé­rieurs igno­raient ce qu’il fai­sait. Or, c’est im­pos­sible. » L’état n’a-t-il pas oc­troyé 2,2 mil­liards d’eu­ros d’avan­tages fis­caux à la So­cié­té Gé­né­rale pour pal­lier les dé­fi­cits qu’elle im­pu­tait à Ker­viel ? L’uni­ver­si­taire s’ap­prête donc à lan­cer un ap­pel à contri­bu­tion en 2015 au­près de la com­mu­nau­té scien­ti­fique : « On sol­li­cite des ex­per­tises va­riées, dans

les do­maines de la fi­nance, des res­sources hu­maines, de la ges­tion, afin de dé­ter­mi­ner la res­pon­sa­bi­li­té de la banque, puisque la justice ne le fait pas. » Car dans le clan Ker­viel, l’heure de la contre-at­taque a son­né. Pour ses amis, ce­lui qui a in­car­né l’achar­ne­ment du sys­tème à bri­ser un homme doit prendre la tête d’un mou­ve­ment ci­toyen et de­ve­nir l’éten­dard du « plus ja­mais ça ». Ain­si, nous ré­vèle-t-il, lui et sa bande s’ap­prêtent à ini­tier un ré­seau de « contre-ex­perts » des­ti­né à dé­non­cer la fi­nan­cia­ri­sa­tion du mi­lieu ban­caire, dont il a été la « vic­time expiatoire ». « L’ex­hor­ta­tion apos­to­lique du Pape, qui dit que les bons chré­tiens doivent lutter contre la ty­ran­nie des mar­chés, est notre ligne », pré­cise Da­vid Koub­bi, son avo­cat et ami, dé­fi­ni­ti­ve­ment à l’aise dans le champ de va­leurs édic­tées par le Vatican. « Le pape Fran­çois est le seul homme au monde qui a une vraie la­ti­tude. Il a fait fer­mer des cen­taines de comptes de la banque du Vatican parce qu’ils ap­par­te­naient à la ma­fia. » Leur mou­ve­ment non-par­ti­san mon­te­rait « des confé­rences pour don­ner les clés aux gens, qu’ils com­prennent que si leurs pâtes coûtent si cher, c’est parce que des banques spé­culent sur le prix des ma­tières pre­mières », ex­plique Ker­viel. « On a des pa­trons de desks de tra­ding, des cadres de banques spé­cu­la­tives hy­per agres­sives qui, en off, tra­vaillent avec nous », lâche Koub­bi, évo­quant « la théo­rie des baïon­nettes in­tel­li­gentes ». L’uni­ver­si­taire Jean-phi­lippe De­nis en se­ra : « On doit dire pour­quoi, en France, on est in­ca­pable de faire tom­ber le di­ri­geant d’une grande en­tre­prise, com­ment la dy­na­mique des grands corps per­met d’or­ga­ni­ser leur ir­res­pon­sa­bi­li­té. Ils ne peuvent pas en­cais­ser les bé­né­fices et ne pas as­su­mer les pertes sans qu’il y ait un sé­rieux pro­blème dé­mo­cra­tique », plaide-t-il dé­jà.

Opé­ra­tion ra­chat Pour « faire mal au sys­tème » dont l’an­cien Ker­viel était le pro­duit, le tra­der re­pen­ti va mettre à pro­fit les com­pé­tences qu’il a si chè­re­ment ac­quises. Avec l’ac­ti­viste Julien Bayou, élu EELV au Conseil ré­gio­nal d’ile-de-france, il en­vi­sage la créa­tion d’une as­so­cia­tion qui ra­chè­te­rait des cré­dits à la consom­ma­tion pour les faire an­nu­ler. L’idée a ger­mé aux États-unis, où le col­lec­tif « Strike debts » rem­bourse les créances contrac­tées par des par­ti­cu­liers au­près d’hô­pi­taux ou dans le cadre de prêts étu­diants. En sep­tembre der­nier, 3,8 mil­lions de dol­lars de dette ont ain­si été ra­che­tés qua­rante fois moins cher que leur prix ini­tial. Une membre du col­lec­tif, As­tra Tay­lor, in­ter­ro­gée par le journal éco La Tri­bune, a ex­pli­qué que le projet ti­rait avan­tage « d’un phé­no­mène que peu de per­sonnes connaissent : cer­tains types de dettes sont re­ven­dus par des créan­ciers pour quelques cen­times par dollar.

Ain­si une fac­ture de 1 000 dol­lars peut ne va­loir que 30 à 50 dol­lars sur le mar­ché se­con­daire de la dette. » Au­tre­ment dit, le col­lec­tif n’a eu be­soin que de 100 000 dol­lars pour rem­bour­ser ces prêts. Pour l’heure, confirme Bayou, le projet est en ro­dage : ju­ristes et spé­cia­listes s’as­surent que l’idée est ex­por­table.

Mas­ca­rade po­li­tique Pa­ra­doxa­le­ment, Jé­rôme Ker­viel est aus­si in­ves­ti qu’il as­pire, dé­sor­mais, à dis­pa­raître. Il ne prend plus le mé­tro et ne vit plus qu’en clan, ni­ché dans la cha­leur d’une tri­bu – plu­tôt une garde rap­pro­chée – à la fois com­ba­tive et ras­su­rante. Il quitte peu l’om­bra­geux Da­vid Koub­bi, son « reuf », chez qui il lui ar­rive d’al­ler dor­mir. Le té­nor anar’, qui va cher­cher les sou­tiens avec les dents (l’eu­ro­dé­pu­tée EELV Eva Jo­ly, le jour­na­liste De­nis Ro­bert, l’évêque de Gap, Mon­sei­gneur Di Fal­co) est à la ma­noeuvre… Ker­viel s’ap­puie aus­si sur le pré­sident de son co­mi­té de sou­tien, Ri­chard Amal­vy, consul­tant en stra­té­gie et an­cien res­pon­sable D’ONG. Les soirs de spleen, il lui en­voie des dic­tons qui le font mar­rer du type « Dans la dif­fi­cul­té, le scout siffle et sou­rit ». Sans comp­ter le père Pa­trice Gour­rier et tous ceux qui l’ont ral­lié du­rant « l’épi­sode ita­lien ». Dé­ga­gé de l’ur­gence ju­di­ciaire, l’ex-tra­der qui jon­glait avec les mil­liards dans les tours de La Dé­fense a bru­ta­le­ment re­noué avec le réel. Le sort du SDF qu’il croise chaque jour l’in­digne. L’odeur du salon de coif­fure de sa mère, où il fai­sait des sham­pooings le mer­cre­di, lui rap­pelle la sim­pli­ci­té des va­leurs trans­mises par ses pa­rents. Ker­viel et Koub­bi ont le ta­lent d’hu­mer l’air du temps. « Sor­tant de la bulle du tra­ding, Ker­viel a dé­cou­vert la vie telle qu’elle est », iro­nise gen­ti­ment la sé­na­trice so­cia­liste Ma­rie-noëlle Lie­ne­mann. « Je ne com­prends même pas pour­quoi il n’y a pas de ré­vo­lu­tion », lâche-t-il. Le Bre­ton qui se sent proche des Bon­nets rouges au­rait tout aus­si bien pu être za­diste à Notre-dame-des-landes. Lui dont le nom fi­gu­rait sur une liste UMP aux mu­ni­ci­pales de 2001 à Pont-labbé ne vote plus de­puis long­temps. Da­vid Koub­bi non plus. « Pas en­vie de par­ti­ci­per à une mas­ca­rade », clament-ils en choeur. C’est pour­tant aux po­li­tiques qu’ils ont écrit quand Ker­viel était au fond du trou, « parce que c’est eux qui ont les clés ». Cer­tains sont de­ve­nus des amis. Le dé­pu­té UMP Georges Fenech, an­cien ma­gis­trat, a de­man­dé sa grâce à Fran­çois Hol­lande. L’ex-opé­ra­teur de mar­ché a sur­tout noué avec Jean-luc Mé­len­chon une his­toire so­lide. De­puis la vi­site de Ker­viel à la Fête de l’hu­ma l’an­née der­nière, le pa­tron du Par­ti de Gauche vient ré­gu­liè­re­ment re­faire le monde dans le salon de son nou­vel ami dans l'ouest pa­ri­sien. Ils ri­golent des offres d’em­ploi de fonds d’in­ves­tis­se­ment ou de banques étran­gères qui lui pro­posent de ve­nir re­cons­truire sa vie ailleurs. Re­lan­cer sa vie, « ça ne peut pas pas­ser par de la fi­nance, même si ça m’in­té­resse tou­jours. Je me suis per­du dans ce mi­lieu. Et j’au­rais l’im­pres­sion de re­nier tout ce que j’ai fait ces der­nières an­nées », ex­plique Ker­viel. Il pré­fère s’oc­cu­per de la mise en place de lo­gi­ciels pour une pe­tite boîte des Hauts-de-seine. « Pas exac­te­ment mon do­maine », concède-t-il. Mais le pa­tron est un ami: « En 2008, quand l’af­faire a écla­té, quand tout Pa­ris me cher­chait, juste avant que je ne parte en garde à vue, j’étais al­lé dor­mir chez lui. »

Agré­ger les bonnes vo­lon­tés « Ce projet contri­bue au re­po­si­tion­ne­ment de Jé­rôme, au-de­là de sa ré­ha­bi­li­ta­tion ju­di­ciaire », in­dique Ri­chard Amal­vy. De toute évi­dence, chez Ker­viel, la résilience passe par cette ca­pa­ci­té toute bre­tonne à te­nir tête long­temps. « Il boxe, mais le jour où ça s’ar­rête, il tombe. Il est pau­mé. Il se met des rails de­vant lui, mais il est fra­gile », s’in­quiète pour­tant un co­pain. Pour De­nis Ro­bert, qui a ré­vé­lé l’af­faire Clears­tream et a été l’un des pre­miers à l’in­ter­vie­wer, Ker­viel doit se pro­té­ger: « S’il com­mence à croire qu’il re­pré­sente quelque chose, il va souf­frir. La po­li­tique – parce que c’en est –, c’est beau­coup trop dur pour un type comme lui. » « Ce n’est pas son tem­pé­ra­ment d’être dans le com­bat fron­tal, à Jé­rôme, confirme Amal­vy. Sa ma­gie, c’est d’agré­ger. Il faut vite que sa cause le dé­passe. » Le prin­ci­pal in­té­res­sé est d’ac­cord, parle d’in­tros­pec­tion né­ces­saire. « Je fe­rai un jour une ana­lyse pour ré­pondre à la ques­tion “pour­quoi moi ?”. » Quant à pas­ser sa vie dans le com­bat: « Je ne sais pas si j’y ar­ri­ve­rai. Là, je n’ai pas le choix. C’est mon des­tin, main­te­nant. »

« Mon ave­nir ne passe pas par la fi­nance. j’au­rais l’im­pres­sion de re­nier tout Ce que je fais. »

Jé­rôme Ker­viel et son frère de col rou­lé, l‘avo­cat Da­vid Koub­bi, qui l‘ac­com­pagne dans ses nou­veaux com­bats.

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