En­quête

Ils sont une di­zaine d’avo­cats spé­cia­li­sés dans la dé­fense des « ra­di­ca­li­sés » re­ve­nus de Sy­rie. Qu’est-ce qui anime ces jeunes ex­perts du bar­reau ? La mé­dia­ti­sa­tion des af­faires de ter­ro­risme, le goût de la pro­voc’ ou un sens ai­gu de la jus­tice ? GQ a re

GQ (France) - - Sommaire - PAR LAU­REEN OR­TIZ

Qui osera dé­fendre les dji­ha­distes ? Rencontre avec les nou­veaux avo­cats du diable.

C’est comme si l’avo­cat tren­te­naire vou­lait ré­ta­blir la di­gni­té de tous les lais­sés-pour-compte de sa gé­né­ra­tion. Cette jeu­nesse, pour l’es­sen­tiel magh­ré­bine dont une frac­tion bruyante se dresse contre les va­leurs oc­ci­den­tales, il est ame­né à la dé­fendre au­jourd’hui, lui, le jeune ac­tif à l’ave­nir ra­dieux, dans cette 16e chambre du Tri­bu­nal de Grande Ins­tance de Pa­ris. « Sou­vent, mes clients ont le même âge que moi, on est de la même gé­né­ra­tion », consta­tet-il avec dé­so­la­tion. Mais sus­ci­ter l’em­pa­thie en­vers la fi­gure de l’en­ne­mi pu­blic est un vrai sport de com­bat. Et l’homme en robe noire se jette sur le ring sans prendre de gants : « Je suis un peu gê­né pour vous, Mon­sieur le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique. (…) Vous qui êtes le por­te­pa­role de la so­cié­té, vous n’avez pas fait des ré­qui­si­tions ci­toyennes ! », ac­cuse-t-il. Son client, un Fran­çais d’ori­gine ma­ro­caine, a pas­sé l’hi­ver en Sy­rie il y a près de trois ans. Coin­cé par la po­lice en­vi­ron un mois après son re­tour, au prin­temps 2014, il compte de­puis ses jours à la mai­son d’ar­rêt de Ville­pinte, en Seine-saint-de­nis. Un bâ­ti­ment sur­peu­plé qui a vu ar­ri­ver des di­zaines d’ap­pren­tis dji­ha­distes comme lui. Mais alors qu’il crou­pis­sait der­rière les bar­reaux, les at­ten­tats de 2015 ont chan­gé la donne. Ce pe­tit brun ori­gi­naire de Stras­bourg, grin­ga­let et fa­cé­tieux, in­carne dé­sor­mais l’ad­ver­saire à abattre d’un ré­gime en état d’ur­gence. Tout comme ses six aco­lytes qui com­pa­raissent à ses cô­tés pour as­so­cia­tion de mal­fai­teurs en vue de la pré­pa­ra­tion d’actes de ter­ro­risme. Ces sept dji­ha­distes sont d’au­tant plus dans le viseur de la jus­tice qu’ils comptent dans leurs rangs, as­sis à gauche de Ra­douane, Ka­rim Mo­ha­med-ag­gad, le frère d’un des ka­mi­kazes du Ba­ta­clan. Tan­dis que Xa­vier No­gue­ras dé­clame sa plai­doi­rie sur­vol­tée, l’ombre du mas­sacre du 13 no­vembre 2015 plane donc sur la pe­tite salle d’au­dience où sont ju­gées la plu­part des af­faires de dji­ha­disme, no­tam­ment celles des fi­lières de jeunes Fran­çais par­tis en Sy­rie. Ré­gu­liè­re­ment, jour­na­listes et proches des ac­cu­sés s’y en­tassent, comme ce jour de prin­temps où ils viennent suivre le pro­cès de la fi­lière de Stras­bourg, une bande de potes à l’ami­tié scel­lée « par le foot et la chi­cha ». Et, comme pour ac­cen­tuer la pe­san­teur des dé­bats, la pluie ne cé­de­ra qua­si­ment pas sa place à la lu­mière du­rant les sept jour­nées d’au­dience.

Deux sortes de dji­ha­distes?

À 35 ans Xa­vier No­gue­ras est en­core un jeune avo­cat, mais plus un no­vice. La charge sym­bo­lique que consti­tue la dé­fense d’un dji­ha­diste après les at­ten­tats de dé­but et fin 2015 ne lui a pas échap­pé. Ha­bile, il ex­tirpe de cette fu­neste nuit du 13 no­vembre, quand 130 per­sonnes pé­rirent sous les balles des ter­ro­ristes, une anecdote cen­sée ex­pri­mer l’hu­ma­ni­té de son client. Six mois plus tôt, l’avo­cat fan de Muse et de Rage Against The Ma­chine prend un « up­per­cut » en dé­cou­vrant le bi­lan des at­taques des ter­rasses de l’est pa­ri­sien et du

« C’EST UN HON­NEUR pour moi de dé­fendre Ra­douane Ta­her, et que sa mère l’en­tende ! » Exal­té, en sueur, la pa­role en­dia­blée : quand Xa­vier No­gue­ras dé­fend son client, un dji­ha­diste de 27 ans qui risque dix ans de pri­son, son cri du coeur sai­sit l’au­di­toire.

Ba­ta­clan : « C’est le rock, c’est la bière, c’est ma gé­né­ra­tion. Ça m’a fait mal, ça fait peur. » Au même ins­tant, il re­çoit un tex­to : « Ça va, Maître ? Tout va bien ? » Stu­pé­fac­tion : c’est Ra­douane-le-dji­ha­diste qui lui écrit de­puis sa cel­lule. Mais l’up­per­cut se­ra dou­blé d’un di­rect quand le grand gaillard aux yeux bleus écar­quillés, re­gard mi-éton­né mi-tor­tu­ré, dé­cou­vri­ra l’iden­ti­té d’un des tueurs, Foued Mo­ha­med-ag­gad, qui n’est autre qu’un ami de son client. Ils étaient par­tis en Sy­rie en­semble. No­gue­ras va­cille. Il re­pense au mes­sage d’apai­se­ment qu’il en­voie dans les mé­dias : « Tous les dji­ha­distes ne sont pas des ter­ro­ristes… » Puis il « re­prend ses es­prits ». Certes, le ga­min de Grasse aime la France, « ce pays qui [lui] a don­né la pos­si­bi­li­té d’être avo­cat ». Mais cet amour ne doit pas être aveugle. « La haine de ces gens-là contre la France nous em­bête, alors on frappe, on frappe, on frappe pour cal­mer l’opi­nion pu­blique. » Xa­vier No­gue­ras se convainc que même les jeunes dji­ha­distes doivent être dé­fen­dus face à la dé­ter­mi­na­tion et la puis­sance de la ma­chine ju­di­ciaire. L’avo­cat veut en­core faire la dis­tinc­tion entre ceux qui ont clai­re­ment du sang sur les mains et les autres. Alors il re­com­mence ses vi­sites à la pri­son de Ville­pinte : 26 au to­tal. Des liens très forts se tissent avec Ra­douane Ta­her. Une vraie ami­tié. Il est même ques­tion d’écrire un livre en­semble. « Éta­blir un contact avec ces gens, c’est un tra­vail de par­loir ; le mo­teur du mé­tier, ce n’est pas que le ré­sul­tat à l’au­dience, c’est aus­si l’ac­com­pa­gne­ment du­rant l’en­quête », in­siste ce­lui qui gère une tren­taine de dos­siers de ter­ro­risme, dont ce­lui de Re­da Kri­ket, un caïd de Cour­be­voie qui au­rait fo­men­té un at­ten­tat dé­joué à Argenteuil fin mars. Un Fran­çais de 34 ans, un an de moins que lui.

Une <<de­fer­lante>> de dos­siers

Quand ils ne sont pas d’em­blée pla­cés en dé­ten­tion, ses clients sont ac­cueillis dans son bu­reau ave­nue de l’opé­ra où, sur ses éta­gères, se cô­toient une carte pos­tale du Pape et un kef­fieh. « C’est pour leur mon­trer qu’on n’est pas du même bord, mais que je vais leur tendre la main. » Un mé­lange de pro­voc’ et de mise en scène comme les aime ce pé­na­liste pur jus, at­ti­ré par les pro­jec­teurs même s’il s’en dé­fend pour évi­ter les re­proches de ses pairs, aux yeux des­quels il est pour­tant de­ve­nu une ré­fé­rence dans les af­faires de dji­ha­disme. Pour preuve, une poi­gnée de jeunes avo­cats se fau­filent dans la salle d’au­dience lors­qu’il plaide au pro­cès de la fi­lière de Stras­bourg. Ceux-ci au­ront même droit à une double plai­doi­rie, puisque No­gue­ras, conscient « d’avoir peut-être dé­pas­sé les bornes » avec son client, s’est ad­joint les ser­vices de son ami et confrère Flo­rian Las­telle, un tren­te­naire des Al­pesMa­ri­times, comme lui. Tous deux ont le vent en poupe dans les cou­loirs du Pa­lais : ils ont fait par­tie en 2013 des douze « se­cré­taires de la Confé­rence du stage » sé­lec­tion­nés chaque an­née lors d’un pres­ti­gieux concours d’élo­quence. Cette vieille ins­ti­tu­tion du bar­reau de Pa­ris, créée voi­ci plus de deux cents ans, se consacre à la dé­fense pé­nale d’ur­gence des plus dé­mu­nis en four­nis­sant des avo­cats com­mis d’of­fice, dé­si­gnés par le bâ­ton­nier de Pa­ris à la demande des juges d’ins­truc­tion. En ma­tière de ter­ro­risme, elle a ac­quis de fac­to un mo­no­pole quand il faut com­mettre un avo­cat d’of­fice. Ces temps-ci, les membres de ce club sé­lect ne chôment pas. La pro­mo­tion 2016 fait même face à une « dé­fer­lante » de dos­siers ter­ro­ristes. « Ça n’ar­rête pas, on ne fait que ça », confie un se­cré­taire de la Confé­rence 2016. Éprou­ve­raient-ils quelque ré­ti­cence ? « Il se­rait mal ve­nu de re­fu­ser : quand on est “se­cré­taire”, on sait qu’on est ex­po­sé à la dé­fense des dji­ha­distes », ex­plique David Apel­baum, 28 ans, croi­sé du­rant l’hi­ver à la 16e chambre lors du pro­cès d’une autre bande, la fi­lière dite de Trappes, qui a elle aus­si ten­té de prendre le che­min de la Sy­rie sans par­ve­nir au terme de son pé­riple.

David Apel­baum, mil­lé­sime 2015 de la Confé­rence, n’a pas plus de cas de conscience à dé­fendre ces gar­çons « qu’un pé­do­phile ou un vio­leur ». « En gé­né­ral, dit-il, on n’est pas là pour dé­fendre des gens bien. » Seul le dos­sier du Ba­ta­clan lui pose un sou­ci. « J’y ai per­du un ami proche, donc ça crée­rait un conflit d’in­té­rêts. » Un écart pu­ni par le Code de dé­on­to­lo­gie de la pro­fes­sion. S’il existe bien aus­si une clause de conscience qui per­met de re­fu­ser de dé­fendre un client pour des rai­sons mo­rales, Dominique At­tias, la vice-bâ­ton­nière de Pa­ris, n’a pas en­ten­du par­ler d’un seul cas où elle fut uti­li­sée. Elle ne l’ac­cueille­rait d’ailleurs pas très bien : « Si on se pose la ques­tion de sa­voir si ces gens ont droit à une dé­fense, c’est un signe que notre dé­mo­cra­tie est en dan­ger », tranche-t-elle.

Prê­cher dans le dé­sert

Dans la mé­ca­nique bien hui­lée des re­tours de Sy­rie, les se­cré­taires se tiennent donc dans les star­ting-blocks pour in­ter­ve­nir. Une fois sur le sol fran­çais, les dji­ha­distes sont ar­rê­tés, pla­cés en garde à vue à Le­val­lois-per­ret, dans les lo­caux de la Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (DGSI), puis dé­fé­rés de­vant un des juges spé­cia­li­sés de la ga­le­rie Saint-éloi (« pôle an­ti­ter­ro­riste »), cet antre du Pa­lais in­ac­ces­sible et ul­tra-sé­cu­ri­sée, créée voi­là trente ans suite à une autre vague d’at­ten­tats is­la­mistes à Pa­ris, celle de Fouad Ali Sa­leh. Puis ils sont mis en exa­men et pla­cés dans la fou­lée en dé­ten­tion pro­vi­soire, en at­ten­dant la fin d’une ins­truc­tion qui peut du­rer jus­qu’à deux ou trois ans. Et un se­cré­taire est dé­si­gné. « C’est là qu’on entre en jeu », ex­plique Ed­ward Huylebrouck, 30 ans, ori­gi­naire de Bruxelles et se­cré­taire en 2015. L’avo­cat es­saie de voir ses clients en pri­son une fois par mois. La pre­mière ap­proche n’est pas tou­jours fa- cile. « On se scrute un peu, ils me demandent : quelle est ta religion, ton opi­nion ? On a parfois des dé­bats doc­tri­naux. Il y a des scènes un peu ab­surdes où un client m’ex­plique que pour lui, c’est la loi du ta­lion : oeil pour oeil, dent pour dent. » Une loi du ta­lion fai­sant ré­fé­rence aux frappes oc­ci­den­tales. Il y a aus­si « ceux qui craquent en dé­cou­vrant la pri­son », ra­conte Ed­ward. « J’ai une cliente qui est trau­ma­ti­sée par ce qu’elle a vu sur place (en Sy­rie, ndlr) ; elle était par­tie pour se ma­rier, main­te­nant elle en­tend des avions au­des­sus de la pri­son, elle croit qu’on va lâ­cher des bombes ou ve­nir la tuer en cel­lule car elle a fui l’état is­la­mique. » Mais les heures pas­sées au par­loir suf­fisent ra­re­ment à in­ver­ser la ten­dance ini­tiale du dos­sier : dans ces af­faires, dé­fendre rime ra­re­ment avec ga­gner. « On est beau­coup moins en­ten­dus que sur d’autres dos­siers, notre im­pact est très li­mi­té », sou­ligne Ed­ward Huylebrouck, se­lon le­quel les juges suivent gros­so mo­do les re­com­man­da­tions de l’avo­cat gé­né­ral, qui porte l’ac­cu­sa­tion au nom du mi­nis­tère pu­blic. « Il y a une frus­tra­tion, on prêche un peu dans le dé­sert », souffle-t-il. Son ami David Apel­baum ne le dé­men­ti­ra pas : son client de Trappes a été condam­né confor­mé­ment aux voeux du par­quet. Cinq ans ferme. « C’est énorme », com­mente Apel­baum, alors qu’il plai­dait aux cô­tés de trois de ses ca­ma­rades. Cette fois-là, se te­naient d’un cô­té les ac­cu­sés : Bi­lal, Man­sour, Fay­çal et Si­hem ; et, de l’autre, les dé­fen­seurs : Vic­tor, David, Louis-romain et Tho­mas. Une même gé­né­ra­tion, mais des des­tins op­po­sés. D’un pro­cès à l’autre, le « cas­ting » change mais les rôles et le scé­na­rio as­sez peu. Pour cer­tains avo­cats qui ont la to­tale li­ber­té de choi­sir leurs clients, ce « jeu » n’en vaut plus la chan­delle. « On juge quelque

« On a parfois des dé­bats doc­tri­naux, ils me demandent quelle est ma religion. Il y a des scènes ab­surdes où un client m’ex­plique que pour lui, c’est la loi du ta­lion. » ED­WARD HUYLEBROUCK, BAR­REAU DE BRUXELLE S

« Ra­douane, c’est un peu comme un pe­tit frère. C’est dif­fi­cile, chaque mot compte, on le re­cadre à chaque se­conde. » XA­VIER NO­GUE­RAS , BAR­REAU DE PA­RIS

chose qui est flou, le ter­ro­risme, ac­co­lé à quelque chose qui est vague, l’as­so­cia­tion de mal­fai­teurs », le tout for­mant un mo­tif « qui sert à sanc­tion­ner quand on n’a rien », es­time Jo­seph Bre­ham. La lo­gique n’en est pas moins im­pla­cable, ren­dant dif­fi­cile d’in­no­cen­ter un dji­ha­diste. Cet avo­cat spé­cia­li­sé dans les af­faires ter­ro­ristes a envoyé val­ser ses dos­siers après ce qu’ont vé­cu cer­tains de ses amis dans les at­ten­tats de Char­lie et du Ba­ta­clan. « In­tel­lec­tuel­le­ment, je suis ca­pable de dire qu’il fau­drait le faire ; je pense tou­jours que les mettre en pri­son n’est pas la so­lu­tion. Mais hu­mai­ne­ment, je n’ai plus la niaque », confesse ce tren­te­naire de Mon­treuil.

Des pen­sees et des actes

Après plu­sieurs jours d’au­dience au pro­cès de la fi­lière de Stras­bourg, Xa­vier, Flo­rian, Mar­tin et Aloïs, sans ou­blier Fran­çoise, Na­tha­lie, les deux Éric, eux, ne baissent pas les bras. Quand ils ne se confient pas à la presse en bas de l’es­ca­lier de marbre condui­sant à la 16e chambre, les avo­cats se muent en coachs, pen­chés sur les box des ac­cu­sés Ra­douane, Ka­rim, Ali, Mo­ha­med, Mo­kh­lès, Ba­nou­mou et Mi­loud. Tapes sur l’épaule, mots ré­con­for­tants mur­mu­rés à l’oreille. No­gue­ras va jus­qu’à étreindre af­fec­tueu­se­ment Ra­douane Ta­her, les yeux dans les yeux, front contre front. « Ra­douane, c’est un peu comme un pe­tit frère, confie-t-il. C’est dif­fi­cile, chaque mot compte, on le re­cadre à chaque se­conde. » No­gue­ras connaît tous les dan­gers de la case pri­son. Ces jeunes en sortent sou­vent pires, « ra­di­ca­li­sés » comme on dit. Lorsque la ma­gis­trate fouille dans les « Ils ne re­con­naissent pas notre jus­tice, on est des mé­créants pour eux », doit ad­mettre Xa­vier No­gue­ras. Alors, pour­quoi les dé­fendre si vi­gou­reu­se­ment ? « Pour com­prendre. Sou­vent, mes clients ont le même âge que moi. Mais je ne pour­rai pas les empêcher d’avoir leurs convic­tions », as­sène-t-il. Autre ré­ponse : « Parce que les gens doivent être condam­nés pour ce qu’ils ont fait », em­braye Mar­tin Pra­del, un autre an­cien se­cré­taire de la Confé­rence. Code pé­nal entre les mains, il s’en ré­fère à l’ar­ticle 132-1 : « Toute peine pro­non­cée par la ju­ri­dic­tion doit être in­di­vi­dua­li­sée (…) en fonc­tion des cir­cons­tances de l’in­frac­tion et de la per­son­na­li­té de son au­teur ain­si que de sa si­tua­tion ma­té­rielle, fa­mi­liale et so­ciale. » En clair, dans un cli­mat de guerre post-at­ten­tats, les juges en ou­blie­raient leurs gammes. Et l’avo­cat d’évo­quer, aus­si, la sa­crale pré­somp­tion d’in­no­cence, dont il dé­plore qu’elle soit de­ve­nue presque un « sou­ve­nir d’en­fance ». Au­tant de prin­cipes que les jeunes avo­cats mar­tèlent contre vents et ma­rées. Car si cer­tains de leurs clients ont prêté al­lé­geance au groupe Daesh, eux ont prêté ser- ment, et ain­si ju­ré d’exercer « avec di­gni­té, conscience, in­dé­pen­dance, pro­bi­té et hu­ma­ni­té », se­lon la loi ré­gis­sant leur pro­fes­sion. C’est donc par de­voir que cette jeune garde ques­tionne l’in­dé­pen­dance des tri­bu­naux en cette pé­riode hau­te­ment an­xio­gène face à la me­nace is­la­miste. « On est face à une dé­rive, dé­nonce Mar­tin Pra­del, les juges se sont vu confier la mis­sion de pré­ve­nir le crime, alors que c’est celle du gou­ver­ne­ment et de la po­lice, c’est le droit au ser­vice de l’état, pas de la jus­tice avec un grand J. » David Apel­baum cogne plus fort et évoque « un ef­fi­lo­che­ment de l’état de droit ». « Mon client, ce n’est pas Daesh. C’est le même rai­son­ne­ment que les types en face qui disent que tous les gens en ter­rasse sont res­pon­sables des bom­bar­de­ments en Sy­rie : c’est la lo­gique de guerre, et on rentre dans leur lo­gique. » moindres dé­tails de ce sé­jour, elle se heurte à un mur. Les sept mu­sul­mans, « meur­tris par les images » ar­ri­vant de Sy­rie, af­firment avoir « seule­ment vou­lu com­battre le ré­gime de Ba­char el-as­sad ». Point barre. Ils ré­pondent à ses ques­tions par des phrases courtes, parfois iro­niques. En France, il y avait le foot, les bars à chi­cha, l’in­té­rim, les vrais em­plois parfois, dans des so­cié­tés de net­toyage ou de chauf­feurs-li­vreurs, et puis « le rêve amé­ri­cain ver­sion Dubaï ». La France, elle, n’est pas le pa­ra­dis, avec ses « sa­laires à 1 200 eu­ros ». Même sa jus­tice et ses avo­cats qui se dé­mènent, bof.

Beau­coup de pres­sion pour des <<ca­ca­huetes>>

Alors pas de sur­prise pour les robes noires quand, après six jours d’au­dience, le pro­cu­reur met KO les ac­cu­sés de Stras­bourg avec des ré­qui­si­tions maxi­males pour quatre d’entre eux : dix ans d’em­pri­son­ne­ment as­sor­tis d’une pé­riode de sû­re­té des deux tiers ; et huit ans pour les trois autres au mo­tif qu’ils « sont res­tés un peu moins long­temps » en Sy­rie. Les avo­cats sortent de la salle fu­rieux. Xa­vier No­gue­ras s’em­balle : « C’est ça la po­li­tique an­ti­ter­ro­riste, ils font même l’éco­no­mie des ex­pli­ca­tions de leurs ré­qui­si­tions ! Dé­so­lé d’être agres­sif, mais ça me re­mue. » Plus calme et d’une autre gé­né­ra­tion, sa voi­sine de banc Fran­çoise Cot­ta, té­nor du bar­reau pa­ri­sien en charge de la dé­fense de Ka­rim Mo­ha­medAg­gad, s’y at­ten­dait. La ré­pu­ta­tion d’un avo­cat, aus­si grande soit-elle, semble elle aus­si as­sez dé­ri­soire dans ces af­faires. D’ailleurs, le pro­fil de Maître Cot­ta y est peu com­mun en France. Les avo­cats les plus cé­lèbres ne dé­fendent que les « poids lourds », comme son client, Ka­rim Mo­ha­med-ag­gad, dans la fi­lière de Stras­bourg. Ou, bien sûr, Sa­lah Ab­des­lam, un des or­ga­ni­sa­teurs des at­ten­tats du 13 no­vembre, dé­fen­du par l’avo­cat lillois Franck Ber­ton (lire page sui­vante) de­puis son trans­fert de Bel­gique. Dans ce pays, les pré­ve­nus ne bé­né­fi­cient pas de ce sys­tème de la Confé­rence du stage. Pour être bien dé­fen­dus, ils se tournent gé­né­ra­le­ment vers des poin­tures.

Comme Na­tha­lie Gal­lant, 47 ans, clas­sée dans le « top 10 » des avo­cats de Bruxelles. Celle-ci dé­fend un ac­cu­sé dans l’af­faire de la cel­lule de Ver­viers que di­ri­geait Ab­del­ha­mid Abaaoud, tué à Saint-de­nis après les at­ten­tats de l’est pa­ri­sien. Pour elle, qui re­fuse dé­sor­mais « une di­zaine de cas par se­maine », c’est dé­jà bon signe de­vant le juge quand les pré­ve­nus choi­sissent d’être dé­fen­dus par « l’ar­ché­type de la femme oc­ci­den­tale, une bour­geoise blonde ». Le plus sou­vent, les avo­cats de dji­ha­distes sont des hommes. La Confé­rence du stage, elle-même, a long­temps été à do­mi­nante mas­cu­line. En 2016, l’ins­ti­tu­tion a enfin consa­cré au­tant de filles que de gar­çons. Et l’af­flux d’af­faires est tel que Mar­got Pu­gliese, élue pre­mière se­cré­taire de la pro­mo, a dé­jà une de­mi-dou­zaine de dos­siers ter­ro­ristes sur son bu­reau. Elle vient de souf­fler ses 29 bougies et pé­nètre dans la 16e chambre le jour des plai­doi­ries pour prendre de la graine de sa doyenne et de ses pré­dé­ces­seurs de la Confé­rence. Comme la plu­part de ses pairs, elle vient du droit des af­faires – la spé­cia­li­sa­tion la plus ré­mu­né­ra­trice – mais ce n’est pas la rai­son pour la­quelle elle trouve « très dur de dé­fendre les dos­siers an­ti­ter­ro­ristes ». Sur ces af­faires sen­sibles, la jus­tice « est de­ve­nue une ma­chine ex­trê­me­ment vio­lente. La pres­sion de l’opi­nion pu­blique est telle qu’on ne juge pas des cas par­ti­cu­liers », dit-elle. Les avo­cats se dressent comme des gar­de­fous quitte à ga­gner « des ca­ca­huètes » pour des cen­taines d’heures de tra­vail éta­lées sur plu­sieurs an­nées d’ins­truc­tion, puisque les pré­ve­nus dji­ha­distes font gé­né­ra­le­ment ap­pel à l’aide ju­ri­dic­tion­nelle as­su­rée par l’état. Ain­si, une en­quête en cor­rec­tion­nelle avec dé­ten­tion pro­vi­soire rap­porte 530 eu­ros, aux­quels se­ront ajou­tés en­vi­ron 210 eu­ros pour la pre­mière jour­née de pro­cès, puis 160 par jour sup­plé­men­taire. Xa­vier No­gue­ras, lui, n’ac­cepte plus les clients qui ne peuvent pas payer. Mais les autres, aux pré­mices de leur car­rière, n’ont pas ce luxe. Alors il faut ap­prendre à jon­gler entre les clients du CAC 40 et les dji­ha­distes, ex­plique Ed­ward Huylebrouck, qui tra­vaille dans un chic ca­bi­net du 8e ar­ron­dis­se­ment : « Je mène une double vie », ré­sume-t-il.

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Le geste n’est pas gra­tuit pour au­tant. L’in­té­rêt ré­side sim­ple­ment ailleurs : « La plu­part des avo­cats ne plaident pas. Avec la Confé­rence, tu as une pra­tique des plai­doi­ries au quo­ti­dien, ex­plique Huylebrouck. Pen­dant un an, tu portes la robe, c’est une pa­ren­thèse dans ta vie, un trem­plin vers l’essence du mé­tier, avec la dé­fense pé­nale en ligne de mire. » Et avec ce Graal, deux pro­messes en­chan­te­resses. D’abord, la no­to­rié­té. Si dé­fendre des dji­ha­distes peut oc­ca­sion­ner de la « mau­vaise pub », disent les uns, mieux vaut de la mau­vaise pub que pas du tout, es­timent les autres. Et puis c’est un moyen de sor­tir du ron­ron quo­ti­dien des dos­siers d’en-

« Il y a au dé­part une mé­fiance, une dis­tance ré­ci­proque, presque du mé­pris. Puis un lien hu­main se crée, on est les seuls à leur par­ler. » CONSTANC E DE­BRÉ, QUI A DÉ­FEN­DU UNE DI­ZAINE DE DJI­HA­DISTES

tentes et autres fu­sions-ac­qui­si­tions hy­per tech­niques. Voire de s’in­jec­ter de l’adré­na­line en s’ap­pro­chant du cô­té obs­cur de la force. Comme au ci­né­ma. Ed­ward Huylebrouck, is­su d’une « famille ba­nale de ju­ristes », fils et frère de no­taires, trouve ces dos­siers « pas­sion­nants ». « Ça me donne en­vie d’en sa­voir plus. (…) Je fais le grand écart entre des clients à gros en­jeux fi­nan­ciers et des plus pe­tits clients, mais hu­mai­ne­ment plus forts. » La com­po­si­tion de la 16e chambre cor­rec­tion­nelle té­moigne de ces aven­tures hu­maines : la proxi­mi­té gé­né­ra­tion­nelle s’ac­com­pagne d’un gouffre so­cial entre pré­ve­nus et avo­cats. Quelques es­quisses de portraits suf­fisent à se faire une idée : « Édu­ca­tion ca­tho­lique, col­lège jé­suite, uni­vers pri­vi­lé­gié et tra­di­tion­nel » pour Ed­ward Huylebrouck. « Ly­cée Saint-jean-de-pas­sy, en­fance dans le 16e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, père di­rec­teur fi­nan­cier, grand-père avo­cat au Conseil d’état et un frère po­ly­tech­ni­cien » pour Louis-romain Ri­ché… un monde aux an­ti­podes de ce­lui de son client de Trappes, ville-ghet­to des Yve­lines. Alors sur quelle base en­ta­mer un dia­logue ? « Peut-être grâce à cette sen­si­bi­li­té re­li­gieuse », re­lève Louis-romain Ri­ché, dont le « tro­pisme ca­tho­lique (lui) per­met d’es­sayer de (se) mettre à leur place » et l’a pous­sé à lire le Co­ran. Moins éloi­gné so­cia­le­ment, No­gue­ras fait un peu bande à part : « Je ne viens pas de la bour­geoi­sie, mon père est mort quand j’avais neuf ans et ma mère était in­fir­mière avec trois en­fants à charge. » Sa « soeur » de pro­mo, se­lon le jar­gon de la Confé­rence, Constance De­bré (fille de Fran­çois, nièce de Jean-louis et Ber­nard) n’hé­site pas à s’aven­tu­rer dans une lec­ture mar­xiste. « So­cio­lo­gi­que­ment, on est les Blancs, les bour­geois, on porte les mêmes fringues que ceux qui les jugent », dit-elle. « Il y a au dé­part une mé­fiance, une dis­tance ré­ci­proque, presque du mé­pris. » Et puis « la confiance se construit car quand on se voit, on est seuls. Un lien hu­main se crée, on est les seuls à leur par­ler. » Elle, dont les pa­rents ont été toxi­co­manes, shoo­tés à l’hé­roïne, com­prend « la co­lère et la vio­lence » de ses clients.

Plai­der la i e

La foi che­villée au corps, le plus com­pli­qué reste de dé­fi­nir une stra­té­gie de dé­fense. Dans les af­faires de ter­ro­risme re­vient sou-

vent le spectre de « l’avo­cat de la ter­reur », le Fran­co-al­gé­rien Jacques Ver­gès, maître de la plai­doi­rie de rup­ture et an­cien se­cré­taire de la Confé­rence, dé­cé­dé en 2013. « Per­son­nel­le­ment, je se­rais en­chan­tée de faire de la plai­doi­rie de rup­ture, d’adop­ter un dis­cours plus agres­sif, plus po­li­tique, en sa­chant que par contre ils pren­draient le max », avance Constance De­bré. Mais ce n’est pas pré­ci­sé­ment ce que lui demandent ses clients. C’est même parfois tout le contraire. L’avo­cat Ka­rim Laoua­fi, lui aus­si fran­co-al­gé­rien, 33 ans, en a fait l’ex­pé­rience avec un dji­ha­diste par­ti en Af­gha­nis­tan : « Il n’a pas vou­lu que je plaide, il es­ti­mait que ça ne ser­vait à rien, que pour lui c’était plié. » Se­cré­taire en 2016, son pro­fil dé­tonne. Fils d’une in­fir­mière du Poi­tou et d’un épi­cier d’ori­gine al­gé­rienne et mu­sul­man pra­ti­quant, Ka­rim Laoua­fi est par­ti­cu­liè­re­ment tou­ché par ces dos­siers, même s’il évite de faire va­loir ses ori­gines au­près de ses clients. Proche du su­jet par ses ra­cines tu­ni­siennes, l’avo­cat belge Meh­di Abbes, qui dé­fend un des pré­ve­nus de la cel­lule de Ver­viers, aime trans­for­mer les au­diences en tri­bune po­li­tique : « Com­ment se fait-il que ces gens-là, fruits de nos so­cié­tés, se trans­forment en tueurs de masse ? On peut en­voyer Sa­lah Ab­des­lam aux ou­bliettes jus­qu’à la mort, mais quel en­sei­gne­ment en ti­rer ? », in­ter­roge-t-il en marge du pro­cès. Meh­di Abbes voit, lui, ses clients comme des re­belles sans cause, de simples « imi­ta­teurs ma­ni­pu­lés par des prê­cheurs ». Une rai­son pour plai­der la bê­tise ? Ce fut sug­gé­ré dans le cas de son confrère belge Sven Ma­ry, dé­fen­seur d’ab­des­lam (lire encadré), après un en­tre­tien pa­ru dans Li­bé­ra­tion où l’avo­cat lâ­chait que son client avait « l’in­tel­li­gence d’un cen­drier vide » . Sé­bas­tien Cour­toy, autre cé­lèbre avo­cat belge de dji­ha­distes au pro­cès Ver­viers, n’a pas hé­si­té à mettre en ques­tion les ca­pa­ci­tés in­tel­lec­tuelles de son client pour le dé­doua­ner. En France, David Apel­baum et Ed­ward Huylebrouck trouvent ces clients plu­tôt « plus in­tel­li­gents que d’autres ». Un dji­ha­diste en au­rait plus dans le cer­veau qu’un dea­ler de drogue, pour faire court. Un rac­cour­ci, certes, qu’on me­sure tou­te­fois dans la 16e chambre alors que l’au­dience touche à sa fin. Avec un lan­gage bien maî­tri­sé pour la plu­part, les jeunes de la fi­lière de Stras­bourg jouent la sin­cé­ri­té en se pré­sen­tant comme des sen­sibles qui vou­laient « faire de l’hu­ma­ni­taire » et « pra­ti­quer leur religion ». Mais l’in­tel­li­gence peut aus­si se ca­cher der­rière la pra­tique is­la­mique de la ta­qiya (l’art de la dis­si­mu­la­tion), qui per­met jus­te­ment de men­tir pour mas­quer sa foi, ce qui ne fait qu’ac­croître les craintes des tri­bu­naux.

Vide ju­ri­dique

Pour Mar­tin Pra­del, « ce­la re­vient à la loi du “tous sus­pects” qui fait des Arabes la Cin­quième co­lonne ». Xa­vier No­gue­ras, lui, s’em­ploie à leur conseiller : « Si tu es dans le men­songe, tu vas te faire car­ton­ner. » Leurs clients ne cachent d’ailleurs pas leur at­trait pour le dji­had et la guerre en Sy­rie. Mais ce n’est pas un crime, font-ils va­loir. Ce que contestent ces jeunes, sou­ligne Mar­tin Pra­del, c’est l’ap­pel­la­tion « ter­ro­riste ». On joue donc sur les mots, le nerf de la guerre en salle d’au­dience. « Quand est-il de­ve­nu ter­ro­riste ? En France ou en Sy­rie ? » in­ter­roge l’avo­cat de 38 ans. Juges et avo­cats butent sur ce que Na­tha­lie Sch­melck, une consoeur de No­gue­ras et Pra­del, pointe comme un « vide ju­ri­dique » dans sa plai­doi­rie. C’est en com­blant ce vide que Jo­seph Bre­ham, ce­lui qui n’ac­cepte plus les clients dji­ha­distes, es­père un jour re­ve­nir sur le de­vant de la scène : « Quitte à les ju­ger (les cri­mi­nels de Daesh, ndlr), il faut les ju­ger pour ce qu’ils ont fait. » En por­tant plainte pour crime contre l’hu­ma­ni­té. « Ça né­ces­site de faire un vrai tra­vail d’en­quête », une tâche co­los­sale qui pren­dra énor­mé­ment de temps. Mais « plainte il y au­ra, et ins­truc­tion il y au­ra », pro­met-il. D’ici là, Ra­douane Ta­her, fi­na­le­ment condam­né à huit ans de pri­son, au­ra une tren­taine d’an­nées et de­vrait être sor­ti de sa cel­lule. Xa­vier No­gue­ras au­ra, lui, construit une belle car­rière grâce à sa « spé­cia­li­té dji­ha­disme », et peut-être au­ra-t-il in­té­gré le clas­se­ment GQ des 30 meilleurs avo­cats, comme il le dé­sire. Et le ca­det David Apel­baum ver­ra peut-être sa pro­phé­tie se réa­li­ser : « Quand, inch’al­lah, dans quinze ans on se­ra re­ve­nus à une cer­taine san­té d’es­prit en ma­tière de jus­tice, je pense que les gens comme moi, qui au­ront dé­fen­du des dji­ha­distes, se­ront contents d’avoir été là pour le faire. »

Des­sin de Be­noît Pey­rucq re­pré en­tant a i re de Stras­bourg or du proc en mai 2

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