Pa­blo Es­co­bar, le ré­cit d’une in­croyable traque

Le 2 dé­cembre 1993, le ba­ron de la drogue est abat­tu par la po­lice co­lom­bienne. Les deux agents amé­ri­cains qui ont fait tom­ber l’en­ne­mi pu­blic n°1, et ins­pi­ré la sé­rie Nar­cos, ra­content les dix-huit mois d’une chasse sans mer­ci.

GQ (France) - - Enquête - Par An­toine De Tournemire

Ce1 dé­cembre 1993, des ca­mion­ser d’écoute, bour­rés de po­li­ciers co­lom­biens, prennent po­si­tion sur les hau­teurs de Me­dellín. En plein ghet­to, au coeur de ce tra­fic de drogue qui ronge au­tant qu ’ i l en­ri­chit la Co­lom­bie. L’at­mo­sphère est fé­brile. Les po­li­ciers sont sur­ex­ci­tés, mais aus­si épui­sés par les longues an­nées pas­sées à tra­quer « Pa­blo » . Pa­blo Es­co­bar, l’em­pe­reur de la drogue et alors le sep­tième homme le plus riche au monde, qui va fê­ter ses 44 ans dans un cli­mat mo­rose. Il n’a pas vu sa fa­mille de­puis un an et de­mi. Il boit, fume de la ma­ri­jua­na et est plus que ja­mais in­stable, dan­ge­reux et sur le qui- vive. Il vit dans ce quar­tier de Los Oli­vos, les po­li­ciers en sont cer­tains. Mais où exac­te­ment, ils l’ignorent. L’en­ne­mi pu­blic n° 1 est peut- être sur le point de com­mettre une er­reur, de fran­chir la ligne jaune. Le len­de­main, « el Pa­trón » se ré­veille, comme d’ha­bi­tude peu avant mi­di, mange co­pieu­se­ment – il a pris dix ki­los de­puis son éva­sion en juin 1992 – puis fait mon­ter des jeunes filles. Il ap­pelle en­suite sa fa­mille re­cluse au 29e étage de l’hôtel Te­quen­da­ma à Bo­gotá, – là même où, au som­met de sa gloire, il don­nait des fêtes bling- bling –, en se fai­sant pas­ser pour un jour­na­liste. Dans les ca­mions, la pres­sion monte d’un cran. Hu­go Martí­nez, un jeune of­fi­cier co­lom­bien qui a sur­veillé le quar­tier une bonne par­tie de la nuit, est ré­veillé par son père, qui di­rige le « Bloc de re­cherches » , un com­man­do d’élite en­tiè­re­ment dé­dié à la re­cherche d’es­co­bar. « Pa­blo parle ! » hurle Mar­ti­nez père. Ce­la fait des se­maines que les po­li­ciers at­tendent cet ins­tant et cette fois, c’est peut- être la bonne. Hu­go Martí­nez fait dé­mar­rer son ca­mion et com­mence à lon­ger des cen­taines de pa­villons sans charme pour s’ap­pro­cher au plus près du si­gnal. Mais il est en­core im­pos­sible de dé­ter­mi­ner de quelle mai­son vient l’ap­pel. Pour­tant, à l’en­trée de la rue 79A, comme un chas­seur sent sa proie, Hu­go a un pres­sen­ti­ment : Es­co­bar est tout proche... Sou­dain, un ri­deau tres­saille dans la mai­son 45D- 94. Der­rière, une sil­houette mas­sive, de­ve­nue fa­mi­lière après toutes ces an­nées d’en­quête. C’est Es­co­bar, au té­lé­phone. « Nous l’avons ! Il est dans sa mai­son !» hurle le jeune lieu­te­nant dans sa ra­dio tout en crai­gnant ins­tan­ta­né­ment que le tra­fi­quant ne repère son van Volks­wa­gen blanc. D’au­tant qu’il porte une an­tenne à bout de bras pour cap­ter les ondes au plus près – nous sommes en 1993, loin des tech­no­lo­gies du XXIE siècle. Mais « el Pa­trón » ne re­marque rien et reste pen­du au té­lé­phone. « On s’est long­temps de­man­dé pour­quoi il n’avait pas ré­agi, se sou­vient un agent. Mais la con­ver­sa­tion était grave. Il était concen­tré. Il don­nait des ordres à son fils Juan Pa­blo, 17 ans, afin qu’il ap­pelle di­rec­te­ment le pré­sident de la Ré­pu­blique pour né­go­cier. » Après dix mi­nutes de sur­veillance, une co­lonne de po­li­ciers ar­ri­vée en ren­fort

Avant de s’échap­per, Es­co­bar purge sa peine à la Ca­the­dral, une pri­son qu’il a lui-même

construite. Il s’y dis­trait de jeunes filles, s’y ré­gale de lan­goustes et, à dis­tance, y di­rige tou­jours le car­tel.

suit un « bé­lier » qui dé­fonce la lourde porte d’acier de la mai­son. Six hommes s’en­gouffrent au rez- de- chaus­sée. Vide. Mais ils dé­couvrent le taxi de Pa­blo dans le ga­rage. Sou­dain, ça bouge au- des­sus de leurs têtes. Pour cou­vrir la fuite de son pa­tron, el Li­mon, « le Ci­tron » , le plus proche si­ca­rio d’es­co­bar, tire et saute de­puis le deuxième étage vers la rue où, per­chés sur leurs voi­tures, douze po­li­ciers lour­de­ment ar­més vident leurs char­geurs. Le corps de Li­mon, cri­blé de balles, se fige net avant de rou­ler dans l’herbe. C’est alors que Pa­blo dé­boule… Il faut me­su­rer ce que re­pré­sente, à l’époque, la lé­gende Es­co­bar. Quand il s’échappe de pri­son, le 2 juin 1992, il a dé­jà pur­gé onze mois de dé­ten­tion. Il a ha­bi­le­ment né­go­cié sa ré­mis­sion et l’ab­so­lu­tion de tous ses crimes ( nar­co­tra­fic, as­sas­si­nats, kid­nap­pings, etc.) contre une peine sym­bo­lique de cinq ans qu’il purge à la Ca­te­dral, un éta­blis­se­ment sans bar­reaux construit par lui. Une pri­son qui n’en a que le nom puis­qu’il s’y dis­trait avec des filles, s’y ré­gale de lan­goustes, y fait ve­nir des équipes de foot pour jouer avec lui et y di­rige tou­jours, à dis­tance, le plus gros car­tel de co­caïne de la pla­nète. Mal­gré cette vie plu­tôt agréable, Pa­blo craque et as­sas­sine vio­lem­ment deux de ses as­so­ciés qu’il sus­pecte de l’avoir vo­lé. Dès que le pré­sident co­lom­bien a v ent de ces crimes – et ce mal­gré l’in­ci­né­ra­tion des deux corps –, il en­voie l’ar­mée pour trans­fé­rer l ’ en­ne­mi pu­blic n° 1 dans une vraie pri­son. Mais quand les pre­mières Jeep ar­rivent, le nar­co­tra­fi­quant et ses si­ca­rios se sont éva­po­rés dans la na­ture via un dé­dale de sou­ter­rains. Ex­cé­dé par les cen­taines d’as­sas­si­nats, les voi­tures pié­gées et par ce la­men­table ca­mou­flet, le gou­ver­ne­ment ré­ins­taure l ’ ex­tra­di­tion et ac­cepte en­fin l’aide amé­ri­caine pour en fi­nir avec Pa­blo. La chasse à l’homme peut com­men­cer.

UN COM­MAN­DO DE 600 HOMMES

Deux po­li­ciers amé­ri­cains, Ja­vier Peña et Steve Mur­phy, com­mencent alors « la » mis­sion de leur vie. Ces deux dé­tec­tives de la DEA ( Drug En­for­ce­ment Agen­cy) sont les seuls agents amé­ri­cains di­rec­te­ment en­voyés au Bloc de re­cherches tan­dis que des di­zaines de leurs col­lègues sont dé­ployées dans les airs, à l’am­bas­sade, etc. Ni­ché dans l’an­cienne école de po­lice Hol­guin à Me­dellín, ce com­man­do d’élite de six cents hommes a été for­mé par les forces spé­ciales amé­ri­caines dans l’unique but de cap­tu­rer Es­co­bar. Fin 2016, GQ a pu ren­con­trer ces agents, per­son­nages cen­traux de la sé­rie Nar­cos et pour la­quelle ils ont été conseillers sur les sai­sons 1 et 2. Ils nous ont

ra­con­té cette in­croyable traque. Steve et Ja­vier réus­sissent d’abord à faire mu­ter le di­rec­teur du Bloc de l’époque, ju­gé « trop faible pour le job » . « Il re­fu­sait d’in­ter­ve­nir la nuit ! » s’étouffe en­core Steve. Puis l’am­bas­sade des États- Unis crée un nu­mé­ro vert pour re­cueillir des in­fos sur Es­co­bar. En­fin, l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine dé­gaine son meilleur atout : cinq mil­lions de dol­lars sont pro­mis à qui­conque ai­de­ra à la cap­ture de « Pa­blo » . En outre, les Amé­ri­cains savent que « les Co­lom­biens pré­fèrent se confier à des grin­gos » , ré­pu­tés moins cor­rom­pus que la po­lice lo­cale. Mais, en re­tour, Peña et Mur­phy doivent par­ta­ger leurs tuyaux avec leurs confrères co­lom­biens. Pour bri­ser cette al­liance nais­sante, Pa­blo Es­co­bar, tou­jours en fuite, pré­fère la ma­nière forte et n’hé­site pas à ter­ro­ri­ser la po­pu­la­tion. Leur ar­ri­vée dans le Bloc de re­cherches est une forme de consé­cra­tion pour Peña et Mur­phy. Ce­la fait dé­jà long­temps que les deux agents pistent le car­tel de Me­dellín. L’aî­né, Ja­vier, la qua­ran­taine ru­gis­sante, a dé­cou­vert Es­co­bar à son ar­ri­vée à Bo­gotá. Tom­bé dans la lutte an­ti­drogue « parce que ce­la payait mieux » , ce chi­ca­no, né à Hebb­bron­ville au Texas, à cent ki­lo­mètres du Río Grande, a été choi­si pour sa fa­cul­té à se fondre dans le pay­sage. Ce qui est moins vrai pour Steve Mur­phy et sa mous­tache blonde de bu­veur de Guin­ness.

100 DOL­LARS PAR PO­LI­CIER ABAT­TU

Mais, as­sure ce­lui qui ne se sé­pare ja­mais d’un dic­tion­naire d’es­pa­gnol, je suis te­nace et mé­tho­dique. Si je vous avais sus­pec­té, dès notre pre­mière ren­contre, j’au­rais dé­jà tout su sur vous » . For­mé, comme Peña, à la DEA Aca­de­my de Quan­ti­co ( où siège aus­si le FBI), il a pas­sé quatre ans à Mia­mi avant de ral­lier les Andes. « On avait des armes, on en­quê­tait un­der co­ver. On int er­cep­tait

« Chaque se­maine, on in­ter­cep­tait quatre à six cents ki­los de coke. C’ était Mi ami vice, mais sans les vestes roses ni les fer­ra­ri .» S te ve mur­phy, agent de la de a

quatre à six cents ki­los de coke chaque se­maine ! C’était Mia­mi Vice, sans les vestes roses ni les Fer­ra­ri » ré­sume Mur­phy, qui a f ini sa car­rière à un poste haut gra­dé de la DEA. Il a vu, jour après jour, l’es­sor de la coke et d’es­co­bar. « À Mia­mi, seuls les pe­tits dea­lers se ti­raient des­sus, et c’était plu­tôt rare. Mais en Co­lom­bie, les mecs ont com­men­cé à s’entre- tuer en pleine jour­née dans les centres com­mer­ciaux ! » Len­te­ment, la « blanche » a tout en­va­hi. « On fai­sait la fête quand on réus­sis­sait à in­ter­cep­ter cent ki­los ! » se sou­vient Steve. « Alors même que le car­tel en pro­dui­sait deux tonnes et de­mie par jour et en dé­te­nait en per­ma­nence entre dix et trente ca­chées dans la jungle ! » le ta­quine Ja­vier. Es­co­bar les nargue. Il faut chan­ger de bra­quet. De­puis son éva­sion de la Ca­te­dral, Es­co­bar est de­ve­nu la prio­ri­té ab­so­lue. Et dans cette traque hors- norme, le ren­sei­gne­ment est un en­jeu ma­jeur. Mur­phy et Peña s’ap­puient sur un im­por­tant ré­seau d’in­for­ma­teurs mais se re­trouvent sou­vent face à leurs ca­davres : « Pa­blo m’en a tué six, se sou­vient Ja­vier. Je l’ai d’ailleurs en­ten­du dire, en par­lant d’un in­for­ma­teur : “Ne le tue pas. On va d’abord le tor­tu­rer.” Sur un en­re­gis­tre­ment où il parle avec sa femme, on en­tend des gé­mis­se­ments en fond. Es­co­bar, la main sur le com­bi­né, de­mande qu’on bâillonne le gars. Et il re­prend sa con­ver­sa­tion comme si de rien n’était… » De son cô­té, le ba­ron de la drogue dis­pose d’une ar­mée in­for­melle de trois à cinq cents si­ca­rios . I l les re­crute en per­sonne à la Ter­ra­za, une église où il convoque des cen­taines de can­di­dats. Il em­brasse les heu­reux élus, leur donne de l’ar­gent et sait mo­ti­ver ses troupes. « On a ar­rê­té un si­ca­rio qui nous a dit à quel point il ai­mait Pa­blo. Il di­sait être prêt à mou­rir pour lui, se sou­vient Peña. Le pa­tron lui don­nait de l’ar­gent. L’es­sen­tiel al- lait à sa mère et avec le reste il ache­tait quelques jeans et des bières. L’ado­les­cent a avoué avoir tué dix po­li­ciers pour une ré­com­pense de cent dol­lars par tête. Voi­là pour­quoi Pa­blo se pro­me­nait sans crainte dans sa ville na­tale. »

TRA­VES­TI EN FEMME DANS UN TAXI

Le pa­tron du car­tel re­mer­cie ses tueurs les plus zé­lés. « À la pri­son de la Ca­te­dral, ren­ché­rit Ja­vier, on a trou­vé des BD re­liées en cuir, dé­di­ca­cées de sa main, un ca­deau de choix pour ses si

ca­rios pré­fé­rés. D’ailleurs, il ado­rait si­gner. On a même trou­vé un pa­pier scot­ché sur la boîte à gants de la voi­ture de sa soeur, sur le­quel était écrit : “Évite les pro­blèmes. Ne touche pas cette voi­ture. C’est la pro­prié­té de ma soeur. Je suis Pa­blo Es­co­bar.” Quelle meilleure as­su­rance ? » in­ter­roge Ja­vier. Pour contrer cette im­pa­rable force de frappe, les États- Unis mettent leur tech­no­lo­gie à dis­po­si­tion de Bo­gotá. Outre les sa­tel­lites, la DEA dis­pose de « deux King Air (avions bi-tur­bo­pro­pul­seurs, ndlr) et d’un pla­neur Sch­wei­zer, si­len­cieux et ca­pable de vo­ler vingt- quatre heures. À l’époque, c’était un se­cret » , conf ie Mur­phy en té­tant son ha­vane. La stra­té­gie dé­fi­nie par les deux agents consiste à at­teindre « la struc­ture de com­man­de­ment de l’or­ga­ni­sa­tion » en in­ter­cep­tant les com­mu­ni­ca­tions. « On connais­sait sa fa­mille, ses re­la­tions, ses fêtes, ex­plique Ja­vier. Se sa­chant po­ten­tiel­le­ment écou­té, il uti­li­sait des codes. Par exemple, quand il di­sait : “On va en­voyer trente têtes de bé­tail aux deux tours et à la plage”, ça si­gni­fiait que trente ki­los de coke par­taient pour New York et Mia­mi. » À l’époque, la 4G n’existe pas et le car­tel com­mu­nique par ra­dio­té­lé­phone. La CIA dis­pose certes d’un équi­pe­ment de pointe, mais le tra­vail reste ti­ta­nesque. « Il fal-

lait scan­ner des mil­liers de fré­quences ra­dio. Dès qu’on en­ten­dait une voix res­sem­blant à celle de Pa­blo, on la com­pa­rait à des en­re­gis­tre­ments. Dès que l’iden­ti­fi­ca­tion était confir­mée, le ren­sei­gne­ment pré­ve­nait les po­li­ciers pour qu’ils dé­ter­minent les fré­quences uti­li­sées » , ra­conte Mur­phy. Une tâche ar­due qui uti­lise la tri­an­gu­la­tion... Simple sur le pa­pier, cette tech­nique re­quiert pour­tant d’en­voyer des vé­hi­cules dis­crets, avec des an­tennes, pour s’ap­pro­cher au plus près du si­gnal et le lo­ca­li­ser, comme Hu­go Mar­ti­nez le 1er dé­cembre 1993. Hé­las, l’iden­ti­fi­ca­tion, l’in­ter­cep­tion et la tri­an­gu­la­tion ne fonc­tionnent pas tou­jours et le Bloc ar­rive sou­vent trop tard. Quand les f lics ne font pas ir­rup­tion, lour­de­ment ar­més, dans la mai­son d’une fa­mille ter­ro­ri­sée et in­no­cente ! Ou quand on ne dé­ploie pas, en pleine mon­tagne, des di­zaines de po­li­ciers et de chiens en vain. Le Bloc dé­couvre d’ailleurs que Pa­blo té­lé­phone en mou­ve­ment, par­fois tra­ves­ti en vieille femme dans un faux taxi conduit par son f idèle Li­mon pour brouiller les pistes... Mal­gré des pé­riodes de dé­cou­ra­ge­ment, les des­centes sont quo­ti­diennes. « Nous par­tions en opé­ra­tion avec la po­lice avec un con­trat de trois cent mille dol­lars sur nos têtes, rap­pelle Mur­phy. Nous n’avons sur­vé­cu que grâce aux po­li­ciers qui nous pro­té­geaient. Ils se se­raient fait tuer pour nous. » Les opé­ra­tions sont sou­vent hé­li­por­tées pour ar­ri­ver chez les nar­cos ra­pi­de­ment et par sur­prise. « Quand ils en­ten­daient l’hé­li­co, les gens fuyaient. Sur les la­bos, on ar­ro­sait à la mi­trailleuse pour dé­cou­ra­ger les moins peu­reux, ra­conte Steve. Nous avons eu beau­coup de pertes en opé­ra­tion. les gars sor­taient presque tous les jours. On a per­du des amis. » Sou­vent, les in­fos sont fausses. Et quand le tuyau est fiable, il est sou­vent dé­jà éven­té. Me­dellín est une grande ville bour­rée d’in­dics. « C’était dur d’ar­ri­ver sans que per­sonne ne l’ait en­core pré­ve­nu ! On l’a man­qué de peu à quinze re­prises » , rap­pelle Steve. D’au­tant que la plup art de ses huit cents pro­prié­tés re­gorgent de ca­chettes et de tun­nels. Et im­pos­sible d’en avoir les plans : « Es­co­bar pre­nait soin d’éli­mi­ner ses ar­chi­tectes pour évi­ter ces pe­tites in­dis­cré­tions » , at­teste Ja­vier.

« POLICIA ! HIJO DE PUTA ! »

La po­lice peut tou­te­fois comp­ter sur un al­lié in­at­ten­du : le car­tel de Ca­li, ra­vi de se ven­ger de son im­pi­toyable ri­val. Ain­si, dès fé­vrier 1993, éclate une sé­rie d’at­ten­tats. Dans des mises en scène ma­cabres, on re­trouve les ca­davres de si­ca­rios ou de proches d’es­co­bar, avec, au­tour du cou, des pan­neaux iro­niques por­tant l ’ ins­crip­tion « Pepes » – acro­nyme de Per­se­gui­dos por Pa­blo Es­co­bar pour « ceux qui sont per­sé­cu­tés par Es­co­bar » . Et les as­sas­si­nats vont bon train, jus­qu’à six cer­tains jours. Los Pepes offrent, eux aus­si, des ré­com­penses et bé­né­fi­cient de l’aide ponc­tuelle des pa­ra­mi­li­taires ( AUC) di­ri­gés par les frères Cas­taño. Con­trai­re­ment au scé­na­rio de Nar­cos, « nous ne sa­vions pas à l’époque que Don Ber­na (un al­lié des frères Cas­taño, ndlr) di­ri­geait un es­ca­dron de la mort, se dé­fend Peña. On n’a su qu’il était un des plus gros tra­fi­quants qu’après la mort de Pa­blo. Il a éco­pé de trente ans aux USA... À l’époque, il était au­to­ri­sé par le pro­cu­reur gé­né­ral de la Co­lom­bie, Gustavo de Greiff, à ren­sei­gner le Bloc. Mais il n’était qu’un in­for­ma­teur. » Ce qui est dé­jà une aide pré­cieuse ve­nant d’un tel traf iquant. Seize mois après sa fuite de la Ca­te­dral, le « most wan­ted drug lord » est tou­jours en fuite. En oc­tobre, les ré­com­penses grimpent jus­qu’à six mil­lions et de­mi de dol­lars. Fin no­vembre, per­sé­cu­tée par les Pepes et as­si­gnée à ré­si­dence dans un hôtel de luxe, la

fa­mille Es­co­bar est sur le point de cra­quer. Les en­quê­teurs sentent qu’il y a une faille à ex­ploi­ter. « Notre stra­té­gie est alors de tout faire pour les sé­pa­rer » , ex­plique Ja­vier. Alors qu’ils tentent de fuir pour Mia­mi, et mal­gré leur vi­sa, Ja­vier les fait des­cendre de l’avion : « L’image de Ma­nue­la, avec sa té­tine et son la­pin et de Juan Pa­blo, sur le tar­mac, me hante en­core » , se sou­vient Ja­vier. Plus tard, la fa­mille réus­sit à s’en­vo­ler pour Franc­fort. Avant d’en être ex­pul­sée... « Dès qu’il ar­rive à Me­dellín, Juan Pa­blo té­lé­phone à son père » , se rap­pelle aus­si l’ex- agent de la DEA. Le piège se re­ferme. Im­puis­sant et cer­né, Pa­blo com­mence à com­mettre des im­pru­dences. En quatre jours, il ap­pelle six fois sa femme, son f ils et sa f ille. Au Bloc et dans les ca­mions d’écoute, la mo­bi­li­sa­tion est gé­né­rale. Et ça paye. Le ren­sei­gne­ment amé­ri­cain trouve la bonne fré­quence après que Pa­blo, lors d’un nou­vel ap­pel, a dé­pas­sé les deux mi­nutes ré­gle­men­taires pour évi­ter la tri­an­gu­la­tion. Voi­là com­ment Hu­go Mar­ti­nez, qui, en ce dé­but dé­cembre, passe ses jour­nées sur les col­lines de Los Oli­vos, au­des­sus de Me­dellín, a enf in trou­vé Pa­blo… Qui dé­boule à son tour. En­gon­cé dans une che­mi­sette et un jean trop pe­tits, il ar­rache ses tongs et tente, lui aus­si, de fuir par le toit. Il a vu Li­mon se faire ti­rer comme un la­pin et longe le mur pour se pro­té­ger. Les tirs cessent quelques se­condes. Sor­tant de l’angle mort, il tente de ga­gner un autre toit, un pis­to­let dans chaque main en criant : « Policia !Hi­jo­de­pu­ta ! ». Avant de tom­ber sous une mi­traille nour­rie. En­core dans la mai­son, six po­li­ciers s’ap­prochent du toit et es­suient des tirs. Se croyant sous le feu des hommes de Pa­blo, ils de­mandent de l’aide par ra­dio. Pen­dant plu­sieurs mi­nutes, les armes au­to­ma­tiques se ré­pondent, jus­qu’à ce tout le monde se rende compte que la po­lice tire... sur la po­lice !

DES INNOCENTS MASSACRÉS

Une fois les armes si­len­cieuses, le ma­jor Agui­lar court vers le corps et le re­tourne. Le vi­sage en­san­glan­té ne l’em­pêche pas de re­con­naître Pa­blo. L’homme qui a fait trem­bler la Co­lom­bie pen­dant dix ans est bien mort. « Vi­va Co­lom­bia ! Nous ve­nons de tuer Pa­blo Es­co­bar ! » crie- t- il dans la ra­dio au co­lo­nel Martí­nez. L’au­top­sie ré­vèle que Pa­blo a été tou­ché trois fois : au- des­sus du ge­nou droit, au- des­sus d’une omo­plate. Une troi­sième balle a tra­ver­sé sa cer­velle avec une tra­jec­toire étran­ge­ment pré­cise al­lant de l’oreille droite à l’oreille gauche… Comble d’iro­nie, ni Peña ni Mur­phy n’ont as­sis­té à l’as­saut fi­nal. Sur la foi d’un mau­vais tuyau, Ja­vier est dans un avion pour Mia­mi. Et, dé­pê­ché par son am­bas­sade pour confir­mer l’iden­ti­té du mort, Mur­phy n’ar­rive sur les lieux qu’une de­mi- heure après les évé­ne­ments. Sur place, Steve dé­couvre que les po­li­ciers ont taillé la mous­tache de Pa­blo à la Hit­ler, tan­dis que d’autres, re­grou­pés au­tour du « tro­phée » , sa­vourent gaie­ment du whis­ky. « Sur cer­taines pho­tos, les gens semblent ra­vis, ana­lyse Steve. Ce­la pour­rait sem­bler mor­bide mais nous sou­rions car nous réa­li­sons qu’à par­tir de ce jour, la Co­lom­bie se­ra plus sûre. » « Pa­blo se­rait res­pon­sable de dix à quinze mille morts, en ma­jo­ri­té des innocents, re­prend Ja­vier. Tuer Es­co­bar a tou­jours été le voeu de tous. » En cette f in 1993, Me­dellín est la ca­pi­tale mon­diale du crime avec jus­qu’à trois cents ho­mi­cides par week- end. Dès l’an­née sui­vante, le taux chute de 80 %... En re­vanche, la mort de Pa­blo ne stoppe pas le tra­fic de co­caïne ni ne le ra­len­tit. En 1994, entre deux cents et trois cents qua­rante tonnes de co­caïne sont dis­po­nibles aux USA – dont 80 % pro­viennent de Co­lom­bie. En réa­li­té, seuls les équi­libres des forces en pré­sence ont chan­gé. La mort d’es­co­bar n’a fait que lais­ser le champ libre au car­tel de Ca­li qui a pu tis­ser sa toile au sein de la po­lice et du pou­voir. Quelques mois après la mort de Pa­blo, des « nar­co- cas­settes » dé­montrent d’ailleurs que le pré­sident Er­nes­to Sam­per a re­çu 3,5 mil­lions de dol­lars pour sa cam­pagne de la part de Mi­guel Ro­dri­guez Ore­jue­la, un des co­fon­da­teurs du car­tel de Ca­li. Steve et Ja­vier ont fait la fête le len­de­main de la mort d’es­co­bar. Puis ils ont pris deux se­maines de va­cances avant de re­tour­ner à Bo­gotá, cette fois pour dé­man­te­ler le car­tel de Ca­li. La drogue a tou­jours fait par­tie de leur vie… « La guerre n’est pas fi­nie, conclut Steve. On doit mettre l’ac­cent sur l’édu­ca­tion, trou­ver des idées neuves. Je n’ac­cuse per­sonne (un­si­len­ce­se­pro­longe)

Elles sont man­ne­quins, dan­seuses, ac­trices, stars d’ins­ta­gram et on les voit dans des clips ou des émis­sions de té­lé- réa­li­té aux États- Unis : ( de gauche à droite) Jade Wat­son, Sa­rah Al­li­son, Ash­ley Do­ris et Za­shia San­tia­go, pho­to­gra­phiées au Grif­fith Park, à Los An­geles.

Steve Mur­phy et Ja­vier Peña, les deux agents de la DEA qui ont tra­qué le « Roi de la co­caïne » et que GQ a pu ren­con­trer.

En haut : le 2 dé­cembre 1993, le corps d’es­co­bar gît sur le toit où il vient d’être abat­tu, en­tou­ré de jour­na­listes et de po­li­ciers en­core in­cré­dules. Ci- des­sus : les forces spé­ciales prennent d’as­saut la mai­son où vient d’être tué, après dix- huit mois de traque, l’en­ne­mi pu­blic n° 1.

Le 3 dé­cembre 1993, une longue file se forme près du ci­me­tière ou gît la dé­pouille d’ « el Pa­tron » . Le peuple veut rendre hom­mage au cri­mi­nel san­gui­naire qui a pa­ra­doxa­le­ment fait beau­coup pour son pays en y construi­sant écoles et hô­pi­taux.

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