GUY BOUR­DIN A-T-IL IN­VEN­TÉ LA PHO­TO DE CUI­SINE ?

Grand Seigneur - - Angle - En­tre­tien : Fan­ny Laison Pho­to : Stucin

Par­ti la même an­née que Serge Gains­bourg (1991), sû­re­ment avec les mêmes images en tête, femmes pul­peuses, morts bru­tales et dis­tor­sions à la Le­wis Car­roll qu’ils ado­raient tous les deux, Guy Bour­din est res­té pour beau­coup comme l’an­cêtre mal­gré lui du « por­no chic », alors qu’une ré­cente ex­po­si­tion pa­ri­sienne (et aujourd’hui sarde*) ré­vèle un tout autre as­pect du per­son­nage. En mê­lant la cui­sine et la mode, deux do­maines qui le met­taient vi­si­ble­ment très en ap­pé­tit, il a d’abord été le pré­cur­seur de ce qu’on ap­pelle aujourd’hui la « fashion food », ma­riage vi­suel des pro­duits de ter­roirs et des codes de la haute cou­ture qui égayent dé­sor­mais les grands ma­ga­sins de luxe (Har­rod’s, Hé­diard) ou les cam­pagnes de pub Dolce & Gab­ba­na. Sauf que lui sa­vait s’y prendre…

DE LA VIANDE SUR LES CUISSES

Ele­vé à la fin de­san­nées 40 dans le bou­clard pa­ri­sien de ses grands-pa­rents, la Bras­se­rie Bour­din, le jeune Guy voit pas­ser des clientes et des plats dans une sorte d’opé­ra-bouffe qu’il croque sur des nappes en pa­pier. Très tôt, il se ré­fu­gie de l’autre cô­té du miroir sans tain dans les pas en­sor­ce­leurs d’Alice au pays des mer­veilles qui a, comme cha­cun sait, un sa­cré pen­chant pour la cui­sine évo­lu­tive (voir le cé­lèbre fla­con du La­pin Blanc au goût de dinde rô­tie, ndlr).

Tou­jours très ins­pi­ré, et fu­rieu­se­ment créa­tif, se ga­vant une fois adulte de puis­sants som­ni­fères pour rê­ver ses images avec en­core plus d’in­ten­si­té et tout no­ter au ré­veil, cet agi­ta­teur de la pho­to de mode (et de pu­bli­ci­té) dé­ve­loppe ra­pi­de­ment des as­pects plus sombres. Comme tout le monde, me di­rez-vous ? Sauf que ce grand voyeur et fé­ti­chiste de gé­nie pou­vait al­ler jus­qu’à frot­ter de la viande sur les cuisses d’un mannequin cer­né de chiens af­fa­més pour la bonne réus­site d’une image. Ou bien plon­ger la su­blime Louise Des­pointes* dans un bain de pein­ture noire, sans la pro­té­ger (sa peau en est sor­tie toute émaillée),

Chou­croute de top-mo­dèles et coif­fes de têtes de veau…

Vingt-cinq ans après sa mort, le pion­nier des images de table haute cou­ture nous fas­cine tou­jours au­tant. Pour le meilleur et pour le pire ?

pour la cou­ver­ture de Vogue France, dont il était le di­rec­teur ar­tis­tique dans les an­nées 70 aux cô­tés d’Ed­monde Charles Roux (prix Gon­court 1966 pour Ou­blier Pa­lerme).

À POIL AU TRÉ­SOR PU­BLIC

Une se­conde mère que cette Ed­monde (feu l’épouse de Gas­ton De­ferre), sans doute plus apte que la pre­mière – qui l’avait aban­don­né en­fant – à ca­na­li­ser ses pul­sions créa­trices et sou­vent ter­ri­ble­ment des­truc­trices. C’est sans doute ce re­jet de sa mère bio­lo­gique, dont il re­fu­sait de prendre les rares ap­pels au té­lé­phone, qui au­ra gui­dé l’art de Bour­din, comme sa bou­li­mie de conquêtes amou­reuses à l’âge pré-Tin­de­rien. « Il a tou­jours été l’ar­tiste man­qué, dé­cla­re­ra Ed­monde Charles Roux, je pense que le plus grand choc de sa vie a été de réa­li­ser qu’il ne se­rait ja­mais autre chose qu’un pho­to­graphe. Et ça n’a fait qu’em­pi­rer... » Dé­cli­nant mais tré­pi­dant, Guy Bour­din qui n’a en réa­li­té ja­mais ces­sé d’avoir le gour­din pour les sur­réa­listes (Pi­ca­bia, Du­champ, Ma­gritte), comme en té­moignent ses cé­lèbres images de « wal­king legs », shoo­tées en 1979 pour le chaus­seur Charles Jour­dan ou ses der­nières cam­pagnes pour le cou­tu­rier Gian­ni Ver­sace. Dé­bar­quant tan­tôt à l’As­sem­blée Na­tio­nale à dos de chameau (en pleine guerre d’Al­ge­rie) ou à poil au Tré­sor pu­blic (dont il trai­tait les fonc­tion­naires de na­zis), ce Man Ray du Ier ar­ron­dis­se­ment (il vi­vait rue du Pé­li­can, près du Louvre) qui avait fait le tour d’An­gle­terre en Ca­dillac

avec son fils Sa­muel (alors âgé de 12 ans) et soixante paires de chaus­sures dans le coffre, était aus­si « haut en cou­leur » que ses images à la Gau­guin peu­plant dé­sor­mais l’in­cons­cient col­lec­tif. Ce « Grand Sei­gneur » de la pel­li­cule Ko­dak se­rait-il éga­le­ment le pre­mier des grands pho­to­graphes cu­li­naires de mode ? Beau­coup le pensent, à l’ins­tar de ses hé­ri­tiers Nick Knight ou Da­vid La Cha­pelle (qui ne ces­se­ra de co­pier le maître avec des bur­gers et des bon­bons géants). Mais pour le cé­lèbre par­fu­meur Serge Lu­tens qui tra­vaillait à ses cô­tés au mi­lieu des an­nées 60, la pas­sion de Bour­din pour l’image de cui­sine re­lève, comme sou­vent, de la psy­cha­na­lyse : « Guy pro­fi­tait de Vogue pour faire une sorte de thé­ra­pie per­son­nelle, toutes ses ob­ses­sions étaient là, sous ses yeux, ren­dues pos­sibles par son mé­tier. » Même Ma­don­na, qui ado­rait son tra­vail au point d’en pla­gier une bonne grosse louche dans le clip Hol­ly­wood (réa­li­sé par Jean-Bap­tiste Mon­di­no en 2003), n’en me­nait pas large : « Ses images sont si ma­lades et in­té­res­santes à la fois. Voyez le re­gard sur le vi­sage de ses mo­dèles, ils sont vrai­ment bi­zarres. »

SAU­CISSES DE STRAS­BOURG

A l’heure où toute forme d’ex­tra­va­gance est vi­sée par huis­sier, une telle oeuvre dé­bri­dée au­rait d’ailleurs du mal à voir le jour. Ses deux top mo­dels alan­guis dans un plat de chou­croute (voir pho­to page pré­cé­dente), lé­chant des sau­cisses de Stras­bourg avec les dents comme si c’était les onze mille verges d’Apol­li­naire, pro­vo­que­raient à coup sûr un dé­luge de plaintes fé­mi­nistes. Idem pour son « pis­til-té­ton » et la fille au cor­don de té­lé­phone entre les cuisses ou cette po­chette du chan­teur soul Boz Scaggs avec un top mo­del en train d’uri­ner. Ou même ce pro­jet fou qu’il avait de pho­to­gra­phier des mac­cha­bées toutes les se­maines (pour en fixer la dé­com­po­si­tion sur pel­li­cule), sa ty­ran­nie lé­gen­daire sur les prises de vue, digne d’un vrai Né­ron (il a man­qué d’as­phyxier des man­ne­quins en les re­cou­vrant

de perles, fait po­ser pen­dant des heures trois filles en­tas­sées les unes sur les autres, etc.). Aujourd’hui, face au tri­bu­nal, il pren­drait per­pète. Un vrai dé­sastre. Tout comme le reste de sa vie pri­vée (deux com­pagnes sui­ci­dées, une troi­sième ac­ci­den­tée, la pri­son évi­tée de jus­tesse, une fin de car­rière dans l’ou­bli, etc.). Su­prême iro­nie ? Lui qui pou­vait pas­ser des heures sur le dé­tail d’une image (il a ten­té de re­peindre l’océan avec de la tein­ture d’iode, fait ma­quiller des arbres en pleine nuit...), ne sou­hai­tait pas que ses pho­tos – conser­vées dans une simple boîte à chaus­sures – lui sur­vivent ou fassent même l’ob­jet d’une ex­po­si­tion, d’un livre ou d’un quel­conque hom­mage (il re­fu­se­ra tous les prix, même ceux « fa­bri­qués » par ses propres amis*). Elles valent pour­tant dé­sor­mais des for­tunes, conti­nuent d’ins­pi­rer les plus grands noms de la pho­to, de la mode et de la cui­sine (Yan­nick Al­lé­no, Tom Ford, Da­vid Bai­ley) ain­si que des mil­lions de foo­dis­tas sur Ins­ta­gram qui croient faire de l’art en pho­to­gra­phiant des ha­rengs dans un sac à mains (lire l’en­tre­tien avec Paul-Em­ma­nuel Reuf­fers, ci-contre).

ROGNONS À LA NOR­MANDE

« Bour­din était comme un grand cui­si­nier, se sou­vient l’un de ses as­sis­tants, Ica­ro Ko­sak. Il réunis­sait les bons in­gré­dients d’une image pour un seul ser­vice, le temps d’une pa­ru­tion dans la presse, et vou­lait en­suite que tout parte à la pou­belle comme

les restes dans une as­siette. » An­cien plon­geur de la bras­se­rie Lipp (Pa­ris 6e), ce pion­nier du « fill-in-flash » – tech­nique de pho­tos de jour au flash pour éclai­rer les zones d’ombres – au­ra vi­si­ble­ment nour­ri toute sa vie une fas­ci­na­tion trou­blée pour les arts de la table et la cé­ré­mo­nie du re­pas, à la ma­nière de Luis Bu­nuel (Le Charme dis­cret de la bourgeoisie, 1972) ou même de Sal­va­dor Dali avec ses viandes so­do­mi­sées et ses friands aux gre­nouilles (Les Dî­ners de ga­la, 1973). Fin cor­don bleu, pas­sion­né de fro­mages an­glais (Stil­ton), pou­vant cou­per un sa­la­mi pen­dant des heures comme une sculp­ture tran­chée pour de (rares) in­vi­tés ou cui­si­ner des rognons à la nor­mande pour sa der­nière com­pagne (Mar­tine Vic­toire), Guy Bour­din reste le pre­mier et le der­nier des grands pho­to­graphes de mode à avoir fait d’une simple paire de cor­nets de glaces une oeuvre d’art en bi­ki­ni (pho­to page pré­cé­dente) ou d’un étal de têtes de veau dans une bou­che­rie une coiffe à la Ar­cim­bol­do. Alors qu’on lui avait juste de­man­dé de pho­to­gra­phier des cha­peaux... « Il était dans la com­po­si­tion de ses images (qu’il tes­tait au Po­la­roid, ndlr) comme un cou­tu­rier ob­ser­vant le re­flet d’une robe dans le miroir de son stu­dio », di­sait de lui Al­ber El­baz, l’an­cien di­rec­teur ar­tis­tique de Lan­vin qui l’ai­mait tant. Rem­pla­cez la robe par un pot de Ket­chup Heinz comme ré­cem­ment le pho­to­graphe Miles Aldridge (Vogue Ita­lie), ou par un centre com­mer­cial comme Ju­lia Ken­ne­dy (les pubs Ci­dade Jar­dim au Bré­sil), et vous ver­rez la dif­fé­rence entre le gé­nie et ses sous-pro­duits...

Co­py­right The Guy Bour­din

Es­tate 2016 /

Cour­te­sy of Louise Alexan­der Gal­le­ry (www.louise-alexan­der.com).

Co­py­right The Guy Bour­din

Es­tate 2016 /

Cour­te­sy of Louise Alexan­der Gal­le­ry (www.louise-alexan­der.com).

* Après avoir été ex­po­sées au Stu­dio des Aca­cias à Pa­ris (17e), les images de Guy Bour­din sont vi­sibles à ga­le­rie Louise Alexan­der de Por­to Cer­vo en Sar­daigne. www.louise-alexan­der.com

* Ega­le­ment fon­da­trice de l’agence Ci­ty Mo­dels qui lan­ce­ra Elle Mc Pher­son et Car­la Bru­ni

* En 1985, Bour­din re­fuse un Prix de 70 000 Francs (10 000 eu­ros) dé­cer­né par ses amis Jean-Luc Mon­te­ros­so (fru­tur fon­da­teur de la Mai­son Eu­ro­péenne de la Pho­to) et Jean-Jacques Nau­det (Pho­to Ma­ga­zine) avec les mots sui­vants : « Mer­ci pour les pâ­tis­se­ries (…), mais mon cho­les­té­rol est trop éle­vé. »

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