SPLEN­DEURS ET EXUBÉRANCES

Ves­tiges spec­ta­cu­laires des an­tiques em­pires hin­dous, les temples du Karnataka sont ir­ri­gués de l’exu­bé­rance ba­rio­lée et joyeuse de l’âme in­dienne et re­fusent de se fi­ger dans une im­mo­bi­li­té mu­séale.

Grands Reportages - - Dossier Karnataka Patrimoine - TEXTE ET PHO­TOS JEAN-BAP­TISTE RA­BOUAN

Il pleut dru des ba­nanes au temple de Sri Ran­ga­na­thas­wa­my le jour où le char du dieu so­leil en­tame sa course équi­noxiale de prin­temps. Ils sont peut-être un mil­lier de dé­vots ve­nus cé­lé­brer la fin de l’hi­ver ; en­fants, hommes, femmes, vieillards… Tous lancent des ba­nanes en of­frande vers la di­vi­ni­té qui siège dans un pa­lan­quin mon­té sur un char à près de dix mètres de hau­teur. Ins­tal­lé à l’ex­té­rieur de­vant le go­pu­ram – tour sculp­tée des temples du sud — qui sur­monte la porte prin­ci­pale du temple, le char vo­tif et son fa­num de toiles flan­qué d’ori­flammes rouge et bleu concentre toutes les dé­vo­tions aux der­nières heures de ce jour d’équi­noxe. Après avoir fait vo­ler leurs ba­nanes dans les airs, les croyants se pressent au­tour des roues de bois dont le dia­mètre dé­passe la hau­teur d’un homme, pour adres­ser leurs re­quêtes en oi­gnant l’es­sieu de poudres co­lo­rées, de fleurs et d’en­cens. Pro­di­gieuse ex­tra­va­gance des ri­tuels hin­dous, fer­veur émo­tion­nelle qui trouve ses ra­cines dans l’abîme des temps im­mé­mo­riaux, ex­pres­sion in­so­lite de la foi… L’âme in­dienne ne peut se ré­soudre à voir ses temples de­ve­nir des mo­nu­ments-mu­sées, fus­sen­tils les ves­tiges d’une an­cienne ca­pi­tale royale ins- crite au pa­tri­moine mon­dial de l’Unesco comme celle de la dy­nas­tie Hoy­sa­la à Ha­le­bid. L’ac­tuel Karnataka a été au coeur des plus puis­sants em­pires hin­dous dont ce­lui des Hoy­sa­la qui ré­gnèrent entre les XIe et XIVe­siècles. À par­tir du XIIe­siècle, temps de leur apo­gée, ils éta­blirent leur ca­pi­tale à Ha­le­bid. Entre les ves­tiges à peine vi­sibles des rem­parts, reste un en­semble de deux temples ju­meaux pré­cé­dé d’un pa­villon où siège une sta­tue, plus grande que na­ture, de Nan­di, le taureau di­vin du dieu Shi­va.

Le temple de Ha­le­bid est un haut lieu tou­ris

tique pour les In­diens ; on vient y dé­cou­vrir le bes­tiaire fan­tas­tique qui orne les murs ex­té­rieurs et les pan­neaux du hall prin­ci­pal comme ce­lui où l’on voit Shi­va dan­sant sur le corps d’un dé­mon… À l’in­verse de Sri Ran­ga­na­thas­wa­my, le temple de Hoy­sa­les­wa­ra est avant tout un mo­nu­ment et ne conserve qu’une ac­ti­vi­té re­li­gieuse ré­duite. Pour­tant les col­lé­giennes ve­nues avec leur pro­fes­seur trouvent tout à fait na­tu­rel de se pros­ter­ner pour em­bras­ser lon­gue­ment les pattes de pierre d’un pe­tit Nan­di qui fait face au sanc­tuaire. Tout en écou­tant le pro­fes­seur ex­pli­quer com­ment la construc­tion du temple, en­ta­mée par le

roi Vi­sh­nu­vard­ha­na en 1121, ne fut ja­mais ache­vée, les élèves confient leurs se­crets in­times au taureau de Shi­va ré­pu­té ca­pable d’exau­cer les voeux. Le site de Ha­le­bid et Be­lur est, certes, char­gé d’his­toire, mais c’est à Som­na­th­pur, non loin de Mysore, que l’on trouve le temple de Ke­sha­va, joyau de l’ar­chi­tec­ture Hoy­sa­la, et le mieux pré­ser­vé. Construit en 1268 à la de­mande du gé­né­ral Som­na­tha, on sup­pose qu’il au­rait été l’oeuvre de Ja­na­ka­cha­rya, un cé­lèbre ar­chi­tecte-sculp­teur. De fait, ar­chi­tec­ture et sculp­ture semblent fu­sion­ner dans ce chef-d’oeuvre. Les trois py­ra­mides po­ly­go­nales qui abritent les sanc­tuaires dé­diés à Vi­sh­nu - sous les formes de Kri­sh­na et Ja­nard­ha - sont en­tiè­re­ment or­nées de bas-re­liefs aus­si fins et dé­li­cats que de la den­telle. L’en­semble est mon­té sur un po­dium en étoile au mi­lieu d’une cour fer­mée par un dé­am­bu­la­toire en co­lon­nade où les en­fants jouent vo­lon­tiers à cache-cache.

Mo­nu­ments ou lieux de culte, les temples du Karnataka sont tou­jours ha­bi­tés par la vie bouillon­nante de l’Inde, mais par­fois cette vi­ta­li­té se heurte aux exi­gences d’une ad­mi­nis­tra­tion aus­si rigide que labyrinthique. Le 29 juillet 2011 on a vu dé­bar­quer les bull­do­zers de la po­lice dans la grande al­lée qui mène au temple Vi­ru­pak­sha, prin­ci­pal lieu de culte de Hampi, an­cienne ca­pi­tale im­pé­riale de Vi­jaya­na­gar et site tou­ris­tique ma­jeur du Karnataka. En une jour­née, les forces de l’ordre ont dé­truit le Hampi Ba­zaar, un mar­ché avec des échoppes construites illé­ga­le­ment sur les co­lon­nades de l’al­lée du temple. L’af­faire a fait grand bruit. Deux cent cin­quante fa­milles ins­tal­lées de­puis les an­nées quatre-vingt ont été dé­lo­gées sans mé­na­ge­ment. « Nous avons re­çu una­visd’éva­cua­tion24­heu­re­sa­vantl’opé­ra­tion, nous avons tout per­du! » se plai­gnaient les ré­si­dents au quo­ti­dien na­tio­nal The Hin­du.

Dans le même titre, DC Bis­was, l’of­fi­cier en charge, ex­pli­quait aux jour­na­listes que le ba­zar n’avait rien d’his­to­rique et que les construc­tions illé­gales ac­cro­chées aux co­lonnes en­dom­ma­geaient les pa­villons d’ori­gine, une si­tua­tion ju­gée in­ac­cep­table pour un site ins­crit au pa­tri­moine mon­dial de l’Unesco de­puis 1987.

Les his­to­riens J. Fritz et G. Mi­chell rap­pellent que l’exis­tence du ba­zar est in­dis­so­ciable de la vie du site et que les mar­chands du temple oc­cu­paient les lieux au temps des em­pe­reurs Hin­dous, entre les XIVe et XVIe­siècles. Comme d’autres spé­cia­listes, ils dé­fendent le main­tien d’un mar­ché, même si ce­lui-ci nuit à la pré­ser­va­tion des mo­nu­ments. Quoi qu’il en soit il ne reste au­jourd’hui qu’une al­lée de mai­son­nettes en briques à moi­tié dé­mo­lies d’où émergent çà et là quelques ves­tiges de co­lon­nades. Si l’on ne vend plus de co­ca-co­la et de ha­schisch aux marches du temple, Hampi conti­nue néan­moins de vivre avec ses tou­ristes, ses ca­me­lots et ses pè­le­rins. « De toute fa­çon, Ham­piBa­zaa­ré­tait­trop­cher­pour­nous! » af­firme Su­ja­tha, une jeune femme ve­nue cé­lé­brer la pleine lune avec une tren­taine d’autres pè­le­rins. Ils ont mon­té leur cam­pe­ment dans les ruines au­tour du temple Yel­lam­ma, à l’écart des prin­ci­paux mo­nu­ments. Bien qu’ils cui­sinent sur des feux de camp dans des ves­ti­bules du XVIe siècle, Su­ja­tha et ses co­re­li­gion­naires ont peu de risque d’être in­quié­tés dans leur re­fuge per­du par­mi les quelque 1600 ves­tiges ré­par­tis sur plus de 4000 hec­tares que compte Hampi. Vi­jaya­na­gar a été le der­nier em­pire hin­dou à s’op­po­ser aux en­va­his­seurs mu­sul­mans. Les em­pe­reurs hin­dous ont éle­vé

leur ca­pi­tale tem­po­relle et spi­ri­tuelle dans les col­lines de roches es­car­pées du bas­sin de la Tun­gabha­dra ré­pu­tées in­ex­pug­nables. Lorsque l’on grimpe au som­met d’un ro­cher pour contem­pler le so­leil qui se couche sur l’en­che­vê­tre­ment de canyons, on ima­gine sans peine l’atout stra­té­gique du site en cas d’at­taque.

Peut-être fut-ce le même sou­ci dé­fen­sif qui pous­sa les puis­sants rois Cha­lu­kya à éta­blir entre les VIe et VIIe siècles leur ca­pi­tale dans l’ac­tuel site de Ba­da­mi où deux élé­va­tions ro­cheuses se font face de part et d’autre d’un lac. Quatre temples tro­glo­dytes ont été taillés dans la face sud de la fa­laise qui sur­plombe le lac. On y ac­cède par un es­ca­lier creu­sé à flanc de roche. Le site n’a pas l’in­signe hon­neur d’être ins­crit au pa­tri­moine mon­dial de l’Unesco comme les autres temples Cha­lu­kya de Pat­ta­da­kal, il n’en reste pas moins spec­ta­cu­laire. Vues de­puis l’ex­tré­mi­té des par­vis, les en­trées rec­tan­gu­laires des grottes sou­te­nues par leurs co­lon­nades font pen­ser aux bouches me­na­çantes de ti­tans de pierre dont les vi­sages dé­pour­vus de re­gard se des­sinent dans les as­pé­ri­tés des masses im­po­santes de grès oran­gé qui s’élèvent au-des­sus des sanc­tuaires. L’aus­té­ri­té ex­té­rieure pré­sente un contraste sin­gu­lier avec la dé­li­ca­tesse des dé­cors sculp­tés dans les pa­rois des salles in­té­rieures qui pré­cèdent les sanc­tuaires dé­diés à Shi­va pour le pre­mier temple, Vi­sh­nu pour les deuxième et troi­sième, et aux saints Jaïns pour le qua­trième creu­sé au som­met de la fa­laise. Comme sou­vent dans l’art hin­dou pré­is­la­mique, les bas-re­liefs montrent sans pu­deur des scènes où la sen­sua­li­té re­joint le sa­cré, l’amour dans le couple étant l’ex­pres­sion com­mune de l’ex­tase di­vine. Les sculp­tures à peine éro­dées par les siècles ra­content tan­tôt l’af­fec­tion de l’homme pour sa com­pagne ivre qu’il doit sou­te­nir, tan­tôt le dé­sir d’une belle aux seins nus ca­res­sant le membre vi­ril de ce­lui qu’elle ché­rit… On ne sau­rait dire com­ment les spec­ta­teurs Cha­lu­kya per­ce­vaient ces oeuvres, mais au­jourd’hui elles conservent in­tacte leur puis­sance d’évo­ca­tion. Ici comme dans les autres temples du Karnataka, la splen­deur im­mor­telle de l’ar­chi­tec­ture et de la sta­tuaire pal­pite au rythme des bat­te­ments du coeur de l’âme in­dienne qui, cu­rieuse ou fer­vente, ha­bite avec pas­sion chaque site et y trans­cende le temps.

Re­pré­sen­ta­tion de Na­ga, le co­bra sa­cré as­so­cié au dieu

Vi­sh­nu, sur le pla­fond d’un auvent à l’en­trée d’un temple

du com­plexe de Ai­hole construit entre les VIe et XIe siècles par les Cha­lu­kya.

Le com­plexe de Pat­ta­da­kal ins­crit au Pa­tri­moine Mon­dial est un en­semble de temples du VIIIe siècle qui est à l'apo­gée ar­chi­tec­tu­ral de la dy­nas­tie

des rois Cha­lu­kya.

Le temple Ke­sha­va à Som­na­th­pur construit en 1268 est un joyau de la dy­nas­tie Hoy­sa­la et l’un des mieux conser­vés. Trois sanc­tuaires re­posent sur un socle en étoile et sont en­tiè­re­ment dé­co­rés d’un im­pres­sion­nant sta­tuaire du pan­théon hin­dou.

Les blan­chis­seuses du lac Agas­thya à Ba­da­mi avec, à l’ar­riè­re­plan, le groupe de temples en grès rouge de Bhu­ta­na­tha. Le site fut la ca­pi­tale de la dy­nas­tie des Cha­lu­kya qui ré­gnèrent sur le Dec­can du VIe au VIIe siècles.

Une jeune femme vé­né­rant Nan­di - le taureau di­vin, vé­hi­cule du dieu Shi­va - pen­dant que le prêtre brah­man of­fi­cie le ri­tuel. Nous sommes dans le com­plexe des temples de Pat­ta­da­kal, site his­to­rique vi­si­té au­tant par des tou­ristes que par des dé­vots qui sont par­fois les deux à la fois…

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