INI­TIA­TION BÉ­DOUINE

Grands Reportages - - Dossier Oman L’adresse - TEXTE ET PHO­TOS FRANCK CHAR­TON

Dans les sables de Sharqiya, fief de plu­sieurs tri­bus, la vie ac­quiert une autre sa­veur, la faune s’est adap­tée et le temps s’étire non­cha­lam­ment. Plon­gée dans un autre monde.

Le sable crisse gen­ti­ment sous les or­teils nus. Un crois­sant de lune bla­fard baigne le ri­vage d’une lueur d’outre tombe. Dans le ha­lo de la torche in­fra­rouge, une scène de guerre se dévoile : par­tant d’une mul­ti­tude de trous d’obus, les sillons lourds de chars d’as­saut griffent la plage, qui s’in­curve vers la mer d’Ara­bie. Il est 22 heures à Ras al Jinz, le point le plus orien­tal de la côte, à la char­nière avec le Golfe d’Oman. De­puis le centre d’ac­cueil de la Ré­serve des tor­tues de mer, nous avons mar­ché une pe­tite de­mi-heure à la fron­tale pour re­joindre la plage. Zaïd, le ran­ger qui guide cette sor­tie noc­turne, a don­né des ins­truc­tions strictes : pas de flash, pas de lampe poin­tée vers le sable, pas de bruit in­tem­pes­tif, pas de mou­ve­ment brusque, et pas d’es­ca­pade loin du groupe. C’est donc tous col­lés, tel un bloc hu­main d’une bonne dou­zaine de sil­houettes, que nous nous glis­sons der­rière notre guide na­tu­ra­liste, dans un si­lence juste frois­sé par le chuin­te­ment du res­sac. Zaïd a le­vé la main, la sculp­ture à douze troncs pile. Il souffle : « Là-bas,chut ! ». Les coeurs cognent plus fort dans les poi­trines. Avec une pru­dence de sioux, nous nous rap­pro­chons, puis nous age­nouillons comme une secte en ado­ra­tion de­vant un dieu païen : l’énorme spé­ci­men de tortue verte ( che­lo­nia my­das), d’en­vi­ron 120 kg, est oc­cu­pé à pondre ses oeufs. Tous les trois à cinq ans, chaque fe­melle re­vient ain­si sur la plage où elle est née, pour y en­fouir des cen­taines d’oeufs, en plu­sieurs épi­sodes de ponte noc­turnes. Par sac­cades, les « balles de ping-pong » chutent dans un cône pro­fond, que la pon­deuse prend soin en­suite de recouvrir à l’aide de ses na­geoires ar­rières, creu­sant si­mul­ta­né­ment un autre trou qui ser­vi­ra de leurre aux pré­da­teurs. Elle re­gagne en­fin l’Océan, épui­sée, en lais­sant der­rière elle le fa­meux sillage de blin­dé. Les tor­tues vertes res­tent me­na­cées d’ex­tinc­tion, mais les trente mille qui viennent chaque an­née pondre sur les plages d’Oman nous per­mettent, avec les me­sures de pro­tec­tion, d’être op­ti­miste.

La sur­vie ? Les hommes qui ont élu do­mi­cile dans le dé­sert de Sharqiya l’ont éri­gé en art de vivre. Le pa­ra­doxe : aux marges du dé­sert, les pluies di­lu­viennes qui se sont abat­tues ces jours der­niers sur les mon­tagnes du sud Ha­jar, ont dé­va­lé les wa­dis et pro­vo­qué des crues ti­ta­nesques sur leurs exu­toires cô­tiers. La seule route digne de ce nom qui tra­verse les sables étant im­pra­ti­cables pour 48 heures, nous op­tons pour une tra­ver­sée of­froad sur 160 km en­vi­ron, à par­tir du bled de pê­cheurs de Qu­run po­sé face à la mer ; soit 5 à 6 heures de na­vi­ga­tion au mi­lieu des sables aveu­glants. Sa­lim, notre in­ter­prète au­près des Bé­douins, nous pi­lote au GPS, après avoir pris soin de dé­gon­fler de plus de moi­tié les pneus du Toy (Land Crui­ser Toyo­ta), pour lui as­su­rer une meilleure « flot­ta­bi­li­té ». À cin­quante ki­lo­mètres à l’in­té­rieur du dé­sert, halte dans le cam­pe­ment de dame He­nayeh : deux tentes, la sienne et une bou­tique de sou­ve­nirs/sa­lon de thé, plus un poste à es­sence, au cas où. L’ac­cueil est ti­mide, la parole rare, les gestes pe­sés. Nous sa­cri­fions au ri­tuel de l’hos­pi­ta­li­té bé­douine, deux ou trois tasses de ca­fé très ser­ré, par­fu­mé à la car­da­mome, ser­vi avec des dattes, puis nous re­pre­nons la piste. Le sable, tan­tôt ferme et sombre, tan­tôt mou et clair, on­dule dans une cha­leur im­pla­cable ; une si­né­cure pour­tant, sou­rit Sa­lim, par rap­port aux tem­pé­ra­tures es­ti­vales, qui dé­passent les 50 de­grés. En fin d’après-mi­di, des plas­tiques mul­ti­co­lores ac­cro­chés aux buis­sons épi­neux si­gnalent que nous tou­chons au but ; voi­ci le vil­lage bé­douin de Ra­ka. Vil­lage est un bien grand mot : épar­pillée entre deux cor­dons du­naires cou­leur abri­cot, une ving­taine de cam­pe­ments s’étire le long d’une dé­pres­sion bou­que­tée d’aca­cias. Près de chaque hutte ou tente fa­mi­liale, un gros 4x4 et des en­clos de fer ou de palme, pour les chèvres et les dro­ma­daires. Nous stop­pons de­vant celle de « Ma­dame Sel­ma », la ma­triarche qui di­rige le cam­pe­ment. Entre eux, les Bé­douins se sa­luent par un insolite frot­te­ment de nez, qui rap­pelle sans conteste le bai­ser es­ki­mo des Inuits.

Une ma­ma sou­riante sous son aus­tère masque noir nous ac­cueille et nous fait en­trer : deux pièces à vivre ou­vertes sur une cour de sable fin, et la cui­sine, spar­tiate, entre les deux. Les ca­banes sont bâ­ties en ba­ras­ti, ou tiges de feuilles de palme, sur les­quelles est ten­due une toile tis­sée en poil de chèvre. Aux murs, ten­tures, pa­niers d’osier et dents de re­quins. Ac­crou­pis sur les ta­pis, de­vant le tra­di­tion­nel ka­wa de bien­ve­nue ac­com­pa­gné de ha­las, suc­cu­lentes dattes noires, et du hal­wa, pâte de sé­same, nous fai­sons connais­sance. Sel­ma et son dis­cret ma­ri Ha­mad vivent ici avec leur fils aî­né Hu­mied, ils ont la garde des en­fants de leur fille ca­dette Alya. Celle-ci tra­vaille dé­sor­mais en ville, à une quin­zaine de ki­lo­mètres de là, dans la grande oa­sis de Bi­diya. Les pe­tits, Sul­tan et Alya, font leurs de­voirs avec ap­pli­ca­tion, à même le sol. Vingt chèvres et huit cha­meaux forment leur chep­tel per­son­nel. Ils ap­par­tiennent au clan wa­hi­ba, ma­jo­ri­taire ici. Sel­ma nous ex­plique qu’ils ont long­temps vé­cu à la dure, à plus de cin­quante ki­lo­mètres à l’in­té­rieur des sables, en qua­si-au­tar­cie, mais qu’il y a une di­zaine d’an­nées, pour leurs en­fants qui de­ve­naient grands, ils ont dé­ci­dé de ve­nir s’ins­tal­ler à proxi­mi­té de la ville, où la vie est in­fi­ni­ment plus fa­cile ! Elle a don­né nais­sance à ses en­fants sous la tente, en plein dé­sert, ai­dée par une an­cienne. Elle porte le bar­ka, le masque noir de sa tri­bu, de­puis son ma­riage, à l’âge de 15 ans. Il lui re­couvre le front, le nez et une par­tie de la bouche, en lui don­nant un faux air de Bat­man. Elle le porte en pré­sence de tout homme étran­ger, ou dès qu’elle quitte le cam­pe­ment. Sa­lim, notre in­ter­prète bé­douin, nous confie­ra que lui-même n’a ja­mais vu le visage de sa mère, et qu’il ne pour­rait donc la reconnaître dans la rue, si d’aven­ture elle se pro­me­nait sans son bar­ka !

Sel­ma a pré­pa­ré un dé­li­cieux dî­ner à base de pou­let aux épices, de riz, d’un cur­ry de lé­gumes et de pois­son frit. Le re­pas est pris dans la même pièce, nous d’un cô­té et nos hôtes, de l’autre, en si­lence, car les Bé­douins n’ont pas cou­tume de par­ler en man­geant.

Les courses de dro­ma­daires font par­tie des ac­ti­vi­tés fa­vo­rites des Bé­douins. Deux jeunes de Ra­ka s’en­traînent entre les dunes, avec des ani­maux de trois ans pleins de fougue.

Mo­ment de par­tage et d’échange avec la fa­mille Lu­he­bi, au­tour du ca­fé par­fu­mé

et des dattes suc­cu­lentes.

Près de l’oa­sis de Bi­diyah, les dunes, orien­tées nord-sud des­sinent des fes­tons do­rés contre le ciel, alors que les

wa­dis à aca­cias ac­cueillent les cam­pe­ments bé­douins

et leurs trou­peaux.

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