LE DER­NIER CHAÎNON

DEUX MILLE CINQ CENT DOUZE KI­LO­MÈTRES CAR­RÉS. AU­TANT DIRE PAS GRAND-CHOSE SUR LA CARTE DU MONDE. AU MI­LIEU DE L'ABYS­SAL APLAT BLEU DE L'OCÉAN IN­DIEN, LA RÉU­NION FAIT FI­GURE DE CONFET­TI IN­SU­LAIRE, TÊTE D'ÉPINGLE QUE L'OEIL NON HA­BI­TUÉ DOIT CHER­CHER LONGTEM

Grands Reportages - - Côté Nature - TEXTE OLI­VIER CIRENDINI

Il ac­cueille les vi­si­teurs dès la sor­tie de l'aé­ro­gare. Les roues du jet ont tou­ché de­puis quelques di­zaines de mi­nutes le tar­mac de l'aé­ro­port Rol­land-Gar­ros, mais on a dé­jà aper­çu le pi­ton des Neiges, dans l'échan­crure de la ri­vière des Pluies. Entre les franges des pal­miers, le som­met pique la cu­rio­si­té du nou­veau ve­nu de ses 3 070 m et l'oblige à se rendre à l'évi­dence : la Réu­nion est certes de di­men­sion mo­deste, mais elle est toute en hau­teur. Un coup d'oeil sur la carte en re­lief af­fi­chée dans le hall de l'hô­tel fi­nit de nous convaincre : l'an­cienne île Bour­bon est un tel labyrinthe de cirques, de rem­parts et de crêtes qu'elle ne peut se ré­su­mer à sa pe­tite taille et ne se lais­se­ra pas dé­cou­vrir d'un simple re­gard. L'hô­te­lier est for­mel : « pour tout com­prendre, rienne vaut l'hé­li­coou l’ULM ». Huit heures. Les pales du ro­tor zèbrent le sol de l'hé­li­port de l'Épe­ron et la voix calme du pi­lote rem­place le bruit stri­dent de la tur­bine à peine le casque po­sé sur les oreilles. « Ne vous fo­ca­li­sez­par trop sur les pho­tos, pen­sez sur­tout à vous en met­tre­plein les yeux », conseille-t-il à ses six pas­sa­gers. L'Écu­reuil s'élève sans à-coup puis com­mence par mettre le cap sur les la­gons de l'ouest de l'île, tout proches. Une frange lit­to­rale zé­brée du li­se­ré blanc de la bar­rière de co­rail, qui s'étire en dé­cli­nant une pa­lette d'ou­tre­mer. Bref épi­sode maritime avant d'en­trer dans le vif du su­jet : quelques mi­nutes de vol au-des­sus de la crête des Oran­gers et on se re­trouve plon­gé dans le cirque de Ma­fate et sa suc­ces­sion de re­liefs qu'un créa­teur de jeu vi­déo n'au­rait pas osé ima­gi­ner. Des dé­ni­ve­lés ver­ti­gi­neux, des som­mets, des pi­tons, de la roche et des fo­rêts, des sillons de ri­vières s'im­mis­çant dans le re­lief. On re­tient son souffle à l'ap­proche des 300 m de pro­fon­deur du gouffre du Trou de fer, dans le­quel les cas­cades des­sinent des sillons na­crés ; on laisse échap­per un sou­pir en dé­cou­vrant la ma­jes­té mi­né­rale de l'im­mense cal­dei­ra du pi­ton de la Four­naise ; on ne sait où por­ter le re­gard lorsque l'Écu­reuil, pré­cé­dé de sa mi­nus­cule ombre en contre­bas sur la roche, longe le rem­part du pi­ton Maïdo, croise le pi­ton des Neiges, dé­passe les arêtes des Trois Sa­lazes.

UNE ÎLE VOL­CAN AU MI­LIEU DE L'OCÉAN

Au re­tour, on n'a plus qu'une en­vie : chaus­ser des chaus­sures de ran­don­née et s'en al­ler flir­ter avec ces pay­sages qui ont va­lu un temps à l'île son sur­nom d'île « à grand spec­tacle », et sont à l'ori­gine de son clas­se­ment sur la liste du patrimoine mon­dial de l'Unesco. « L’as­so­cia­tion du vol­ca­nisme, des glis­se­ments de­ter­rain d’ori­gin etec­to­nique, et de l’éro­sion par les fortes pluies et les cours d’ea ua don­né un pay sage ac­ci­den­té et spec­ta­cu­laire d’une beau­té sais is­sante », no­tait en 2010 l'or­ga­nisme pour jus­ti­fier la «va­leur uni­ver­selle ex­cep­tion­nelle » de la géo­gra­phie de l'île. Tout ce­la n'est pour­tant que la par­tie émer­gée de l'ice­berg. La Réu­nion est en ef­fet le som­met d'un gi­gan­tesque vol­can, haut de près de 7 000 m de­puis le plan­cher océa­nique et large de plus de 200 km à sa base, qui a com­men­cé à faire par­ler de lui il y a près de 65 mil­lions d'an­nées. Un phé­no­mène que les scien­ti­fiques ap­pellent « point chaud ». Tout com­mence par une crise vol­ca­nique sous-ma­rine : au mi­lieu de l'Océan, un pa­nache de mag­ma chauffe le man­teau ter­restre, comme le fe­rait un cha­lu­meau, al­lant jus­qu'à le trans­per­cer et créer une terre émer­gée. L'Inde, qui oc­cu­pait il y a 65 mil­lions d'an­nées la place de

l'ac­tuelle Réu­nion, a ain­si été la pre­mière à su­bir les ef­fets du point chaud de l'océan In­dien, à l'ori­gine de la créa­tion de son plateau du Dec­can. Elle a en­suite dé­ri­vé vers le nord jus­qu'à prendre sa place ac­tuelle, tan­dis que le point chaud, al­ter­nant des phases de calme et d'ac­ti­vi­té in­tense, créait un cha­pe­let d'îles qui dé­ri­vaient à leur tour. Le même pa­nache de mag­ma, ac­tuel­le­ment cen­tré sous l'île de La Réu­nion – ce qui ex­plique son vol­ca­nisme ac­tif – est ain­si à l'ori­gine des Mal­dives, des Cha­gos ou en­core de l'île Mau­rice. Der­nier ava­tar du pro­ces­sus, La Réu­nion n'en avait pour­tant pas fi­ni avec la géo­lo­gie. Il y a en­vi­ron 500 000 ans, le pi­ton de la Four­naise, pro­fi­tant d'une pous­sée de mag­ma, vint se gref­fer sur le flanc du pi­ton des Neiges. Les deux vol­cans co­ha­bi­tèrent quelque temps, puis le doyen s'as­sa­git tan­dis que le ca­det conti­nuait à cra­cher ses laves. L'île est ain­si consti­tuée de deux struc­tures vol­ca­niques mi­toyennes : le pi­ton des Neiges, éteint de­puis 12 000 ans, et le pi­ton de la Four­naise, consi­dé­ré comme l'un des plus ac­tifs au monde. Une île vol­can… Le temps et l'éro­sion ont fait le reste. Au fil des mil­lé­naires, l'accumulation de lave a fi­ni par faire s'écrou­ler sur lui-même le pi­ton des Neiges, don­nant nais­sance aux rem­parts des trois cirques du centre de l'île : Ci­laos, Salazie et Ma­fate. Un qua­trième, le cirque des Mar­souins, a été com­blé au fil des érup­tions et abrite main­te­nant le plateau de Bébour et sa fo­rêt. Les cours d'eau ont en­suite tra­cé leur che­min dans ces re­plis de ba­salte. Ren­dues vio­lentes par les épi­sodes cy­clo­niques, gon­flées par les nuages char­gés de pluie qui viennent s’épan­cher sur les rem­parts mon­ta­gneux de l'est, dé­bor­dantes des gi­gan­tesques masses d'eau col­lec­tées dans les cu­vettes des cirques, la ri­vière du Mât, la ri­vière des Ga­lets et le Bras de Ci­laos ont creu­sé leur lit jus­qu'à la mer, mo­de­lant les pay­sages. Il ne faut pas se fier au pre­mier visage que donnent les cours d'eau réu­nion­nais, mo­destes ri­vières s'écou­lant dans de larges lits pier­reux. Lors des cy­clones, on a me­su­ré des dé­bits proches de ce­lui du Rhône dans la ri­vière des Ga­lets, et ce­lui de la ri­vière du Mât au­rait par­fois fri­sé ce­lui du Rhin…

TERRE EN MOU­VE­MENTS

Île « jeune » à l'échelle géo­lo­gique, La Réu­nion a pour­tant été en­core peu adou­cie par l'éro­sion. Il suf­fit pour s'en convaincre de la com­pa­rer avec l'île Mau­rice, sa voi­sine créée par le même point chaud quelques mil­lions d'an­nées plus tôt. Si elle a un temps pu res­sem­bler à La Réu­nion, elle n'en laisse rien pa­raître : l'île s'est af­fais­sée, son re­lief s'est as­sa­gi avec le temps, l'an­cien cra­tère a cé­dé la place à une bar­rière de co­rail. L'île Mau­rice y a ga­gné ses la­gons en­jô­leurs, La Réu­nion sa di­ver­si­té. Car c'est bien grâce aux plis de son re­lief que La Réu­nion pré­sente sa di­ver­si­té de cli­mats et sa pa­lette de vé­gé­ta­tion. Du lit­to­ral aux cimes, de l'aride côte ouest à la luxu­riante côte est, on y trouve des va­coas et des filaos, des ba­na­niers et des ta­ma­rins, des plants de va­nille et de lit­chis, des cryp­to­me­rias et des ben­joins, des li­chens ac­cro­chés aux champs de lave comme d'exu­bé­rantes or­chi­dées. Sur­tout, c'est grâce à ses dé­ni­ve­lés que l'île semble bien plus grande que ses 2 512 km2. Et d'ailleurs, 2 512 pour com­bien de temps ? En 1986, une érup­tion du pi­ton de la Four­naise s'écou­la jus­qu'à la mer et agran­dit l'île de près de 30 hec­tares. Celle de 2007 créa la plage du Trem­blet et sa cen­taine de mètres de sable noir, à quelques ki­lo­mètres de Saint-Phi­lippe. Plu­sieurs mil­lions d'an­nées après avoir jailli des eaux de l'océan In­dien, La Réu­nion est en­core en mou­ve­ment. Il se passe ra­re­ment une an­née sans que son vol­can n'entre en co­lère. De­puis l'ha­bi­tacle de l'hé­li­co­ptère, dans le ras­su­rant vrom­bis­se­ment de la tur­bine, on ob­serve les nuances des cou­lées de lave an­ciennes ram­pant vers la mer. Cer­taines ont pris avec le temps des teintes d'oxydes de fer ou ont ac­cor­dé un droit de pas­sage à quelques pans de vé­gé­ta­tion, d'autres, plus sombres, rap­pellent les der­niers éclats de voix du gen­til dra­gon de l'île. À contem­pler ce « pays­brus­lé », comme l'ap­pe­laient avec une pointe d'ef­froi les na­vi­ga­teurs du XVIIe­siècle, il ne fait au­cun doute que l'his­toire ne se­ra pas fi­nie tant que le vol­can se­ra là, ta­pi au fond de l'Océan.

© Ar­naud Spä­ni/Hemis.fr

Des ba­nians, des va­coas, des pal­miers… Les idylliques cas­cades de l'est af­fichent un visage ra­fraî­chis­sant et ver­doyant, à l'op­po­sé

de la mi­né­ra­li­té de la plaine des Sables. La cas­cade Nia­ga­ra, la cas­cade Délices, la cas­cade de Bas­sin-Boeuf et sur­tout l'anse des Cas­cades (pho­to), près de Sainte-Rose, sont aus­si des lieux de pi­que­nique de pré­di­lec­tion des fa­milles le week-end.

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