Re­tour à Cu­ba

DE LA HA­VANE À SANTIAGO LA GRANDE TRA­VER­SÉE

Grands Reportages - - La Une - TEXTE FRAN­ÇOIS MISSEN - PHO­TOS PIERRE HAUSHERR

Avec le pho­to­graphe Pierre Hausherr, Fran­çois Missen - prix Pu­lit­zer et Al­bert Londres - a par­cou­ru l’île cu­baine d’est en ouest pour vé­ri­fier que leurs coups de coeur éprou­vés de­puis plus de trente ans n’ont été ébré­chés ni par la per­io­does­pe­cial, ni l’em­bar­go, ni les dé­rives d’un tou­risme « pro­gram­mé ». Pour eux, pas de doute : Cu­ba has­ta­siempre…

« N’AL­LEZ PAS AU LIT, COMPANEROS ! JÉSUS VOUS AT­TEND EN SON ÉGLISE ! »

Les ser­viettes chaudes en­serrent le vi­sage de l’homme et des­sinent une mo­mie af­fa­lée sur un ca­na­pé de cuir rouge car­min. La pe­tite mu­sique de la rue, criaille­ries di­verses, aboie­ments de Mé­dors et échap­pe­ments libres des mo­to­cy­clettes ne par­viennent pas à cou­vrir Frank Si­na­tra qui vous en­voie au pa­ra­dis des croo­ners avec Moon Ligh­tin Ver­mont. Ici, c’est le sep­tième ciel ! Ici, calle Te­niente Rey, à cin­quante mètres de la Pla­za Vieja dans la Vieille Ha­vane. En nar­cose to­tale sur le fau­teuil à bas­cule Bel­mont, le client se laisse bar­bouiller de mousse et ne sent même plus la lame qui ef­fleure et ef­face une barbe qui rend grâce sous la ba­guette de Ge­rar­do. Cer­tains disent de lui qu’il est né d’amours cou­pables du grand ac­teur Ed­ward G. Robinson, le Roc­co gang­ster de Key Lar­go. Ge­rar­do en sou­rit. Et l’autre, la coif­feuse, cette rousse flam­boyante aux « pou­mons » pa­rais­sant gon­flés à l’hé­lium et qui a dû concou­rir pour être la dou­blure de Jayne Mans­field, n’est ce pas Mau­reen O’Ha­ra, la Ma­ry Kate de l’Homme Tran­quille ? Ci­né­ma, ci­né­ma… Tout de même, ce salon de coif­fure, c’est Hol­ly­wood. Re­mis de mon hypnose, dé­çu de re­trou­ver mon iden­ti­té vé­ri­table alors que du­rant une heure je me suis pris pour Hum­phrey Bo­gart, puis pour John Wayne, je re­pars à la dé­cou­verte d’un Cu­ba que je fré­quente de­puis qua­rante ans. Cu­ba d’Est en Ouest. Mo­teur !

OF­FRANDES À SAN LA­ZA­RO

Ba­ba­lu Aye est dans sa mai­son. L’Ori­sha – le saint de la San­te­ria, la re­li­gion afro-cu­baine syn­cré­tique entre ca­tho­li­cisme et vau­dous’ap­pelle aus­si San La­za­ro dans la li­tur­gie chré­tienne. L’église ca­tho­lique iden­ti­fie La­za­ro de Be­ta­nia, res­sus­ci­té par le Ch­rist, de­ve­nu évêque et main­te­nu comme tel par les évêques es­pa­gnols de Cu­ba au dé­but de leur co­lo­ni­sa­tion de l’île. L’autre La­za­ro est ce­lui de la pa­ra­bole de l’Evan­gile, pauvre, af­fa­mé, per­clus de plaies. La liai­son cultu­relle des co­lo­ni­sa­teurs es­pa­gnols et des es­claves afri­cains ame­nés sur l’île a pro­duit ce syn­cré­tisme re­li­gieux d’où est né Ba­ba­lu Aye d’ori­gine da­ho­méenne et ayant ame­né avec ses frères es­claves le culte vau­dou. Comme chaque dix-sept décembre, Saint La­zare-Ba­ba­lu re­çoit dans son temple, El Rin­con. L’en­droit est flé­ché de­puis la sor­tie de La Ha­vane, quar­tier Boye­ros vers l’aé­ro­port. Il suf­fit de suivre les pè­le­rins qui se traînent avec dou­leur et cou­rage vers la ba­si­lique sa­crée. L’un vient de Ala­mar à vingt ki­lo­mètres de là, l’autre de Pi­nar del Rio à cent cin­quante ki­lo­mètres, tant d’autres de si loin, ti­rant un pa­vé de trente livres noué à la che­ville par une corde. Par­tis de­puis hier, de­puis une se­maine, un mois. Branches de pal­miers en mains, les cha­pe­rons ba­laient l’as­phalte, donnent à boire à l’ami pé­ni­tent, qué­mandent, in­voquent, psal­mo­dient, chantent, dansent, re­mer­cient. Les mar­chands du temple pro­posent des sta­tuettes de San La­za­ro sur bé­quille, son chien fi­dèle à ses pieds. Un cirque de pa­co­tille pro­met une femme à barbe en­la­cée avec un cro­co­dile. Ça sent le porc grillé, la bière, le rhum et des fra­grances sui­ge­ne­ris acides. L’as­cète racle le bi­tume, avance re­gard per­du, pos­sé­dé, Si­syphe tê­tu vers un Gol­go­tha qui se­ra- dans une heure, dans l’après-mi­di, à la tom­bée de la nuit, son Eden pro­mis par son che­mi­ne­ment sa­cri­fi­ciel. Les voi­ci, les voi­là pé­né­trant à grand-peine par la voie sa­crée qui mène à l’église. Femmes, en­fants, vieillards, pa­ra­ly­tiques so­cié­taires d’un jour d’une Cour des mi­racles où l’aide soi­gnant, le Père-Prêtre les bé­ni­ra. Dou­leurs, ex­tases, hys­té­ries. Et Fé­li­ci­té ! San La­za­ro, ton peuple de dé­vots a souf­fert. Ac­cueille-nous !

CIEN­FUE­GOS, À LA GLOIRE

DE BE­NI MO­RÉ

Cap au sud. Stop à l’es­cale-pause ca­fé à Agua­da et sa lo­co­mo­tive mu­sée, té­moin des za­fras d’un autre âge, la route ser­pente vers la mer Ca­raïbe et sa porte d’en­trée, Cien­fue­gos la Fran­çaise. Cette ville parle d’em­bruns et de dou­ceur de vivre. La Fran­çaise, car ici, comme en Oriente, les pe­tits mar­quis co­lons fran­çais re­je­tés par la ré­vo­lu­tion haï­tienne se sont ins­tal­lés dans une ré­gion moins sau­vage que celle de la Sierra Maes­tra où ils avaient ame­né leurs cultures di­verses (le ca­fé et la contre­danse). Au coeur de cette ville très co­quette, le théâtre Ter­ry at­teste de ces ra­cines fran­çaises. Il fut fon­dé par un loin­tain parent de Valery Gis­card d’Es­taing. La baie est une in­vite cha­leu­reuse à une longue es­cale vers la Pun­ta : ici co­ha­bitent un dé­lire hô­te­lier, le Ca­tillo de Jua­gua, pa­rais­sant avoir été ima­gi­né par un ar­chi-

SON HIS­TOIRE ET SON AR­CHI­TEC­TURE FONT DE TRINIDAD L’UNE DES PLUS BELLES VILLES D’AMÉ­RIQUE LA­TINE

tecte de Mar­ra­kech et des ca­ba­nons mul­ti­co­lores qui s’alignent comme des mai­sons de pou­pée sur le Ma­lecón. L’his­toire de Cien­fue­gos se confond avec la puis­sance in­dus­trielle agri­cole de la ré­gion où les ex­ploi­tants de la canne te­naient à af­fi­cher leurs ri­chesses dans des hô­tels par­ti­cu­liers somp­tueux qui bordent le Pra­do, une ar­tère qui fend comme une épée le coeur de la ville. Il ne faut guère al­ler très loin pour en dé­cou­vrir le coffre-fort agreste. Vers la route qui mène à Trinidad par exemple. On s’en­fonce dans un che­min caillou­teux et découvre le ha­meau Pe­pi­to Tey. Ici tout s’est construit au­tour de la cul­ture de la canne. Un ma­noir ayant ap­par­te­nu suc­ces­si­ve­ment à un amé­ri­cain puis à un fran­çais est de­ve­nu un centre cultu­rel qui n’a pas en­core ré­vé­lé toutes les ar­chives de l’en­droit. Comme dans le vil­lage de Mar­ta Abreu où fonc­tion­nait en­core il n’y a guère un cen­tral, le mou­lin qui a drai­né une po­pu­la­tion de pay­sans re­con­ver­tis au­jourd’hui en ci­men­tiers. Mais la terre et ses ri­chesses lo­cales ne sont pas les seules à fi­gu­rer sur la carte d’iden­ti­té de Cien­fue­gos. Un homme mé­rite à lui seul le titre d’am­bas­sa­deur cultu­rel de Cu­ba. Il est né à trente ki­lo­mètres de là, à San­ta Isabel de Las La­jas, un vil­lage au bout des champs de canne. Il s’ap­pelle Be­ni Mo­ré, connu sous le so­bri­quet af­fec­tueux de « El bar­ba­ro­del­rit­mo » La gloire de ce chan­teur s’af­fiche sur les in­nom­brables dis­co­thèques qui portent son nom. Chaque an­née, un fes­ti­val de mu­sique cu­baine dé­dié à Be­ni Mo­ré se dé­roule à Cien­fue­gos. Il faut lire L’îledes amour­sé­ter­nelles de Dai­na Cha­via­no qui en a fait l’un de ses per­son­nages cha­ris­ma­tiques de son ro­man. Sur un banc de la rue prin­ci­pale, face au mu­sée del Bar­ba­ro trois an­cia­nos ra­content leur jeu­nesse : « J’en ai dé­pen­sé des chaus­su­re­setdes pe­sos­sur­le­comp­te­deBe­niMo­ré, dit Al­va­ro. Il m’a fait dan­ser et­cla­quer mes sa­lai­resde fin de s emaine. Je lui dois quel­que­sa­ven­tu­res­sen­ti­men­tales, com­pay. Ila­vait­la­ma­gie­dans­sa­voixet­ses­pieds. Tiens,rien­qued’en­par­ler,j’ou­blie­mes­rhu­ma­tismes. » Et Al­va­ro se re­dresse et es­quisse des pas de danse. Mam­bo, ouuuuu !!!

VOIR TRINIDAD ET… RE­VE­NIR

Ce sont des ca­fe­tières ita­liennes en bois, sur toile, gran­deur na­ture ou plus, de toutes les cou­leurs. L’ar­tiste s’ap­pelle Ya­mi. Une belle jeune femme qui tient pin­ceaux et bou­tique à l’angle de la Pla­za Mayor et de la San­tis­si­ma Trinidad, l’église clas­sée au Pa­tri­moine de l’Hu­ma­ni­té. Pour­quoi la glo­ri­fi­ca­tion de la ca­fe­tière ? L’ar­tiste ex­plique : « J’ai­vou­lu tra­dui­re­parl’hu­mourl’état­de­ser­vi­tu­dede la­femme.El­leé­mer­ge­tout­jus­te­deses drap­set­le­gro­gne­ment­de­son­hom­me­lui or­donne« El ca­fé ! »avec­tou­te­fois,un« Mi Amor »pour­fai­re­pas­ser­la­som­ma­tion.Un or­dre­tout­de­même. » Avec sou­rire, es­prit et ta­lent, Ya­mi met sur ses che­va­lets et éta­blis ses do­léances pa­ci­fiques sur la vie de couple. Et gar­nit son ti­roir-caisse de pe­sos. Mais à part le ca­fé ? Il fau­drait un livre en­tier pour tra­duire l’in­con­tour­na­bi­li­té – par­don pour ce bar­ba­risme- de cette ville de Trinidad dans la dé­cou­verte du pays. Son his­toire et son ar­chi­tec­ture en font, se­lon les spé­cia­listes, l’une des plus belles villes d’Amé­rique la­tine. Ici se sont construits des pa­lais- Iz­na­ga, Bru­net- qui ra­content l’opu­lence des sei­gneurs ayant fait for­tune sur le dos d’es­claves. Ils n’avaient droit qu’à cou­per la canne et se taire tout alen­tour. Comme au Valle de los In­ge­nios, un pay­sage bi­blique à quinze ki­lo­mètres de la ville où se dresse une tour d’où les gardes-chiourmes sur­veillaient les can­di­dats à l’éva­sion. Cette ville est un mu­sée vi­vant. Na­guère sou­cieuse d’une vé­ra­ci­té convi­viale, au­jourd’hui conver­tie en ga­le­ries mer­can­tiles : por­te­clefs et croûtes de ves­tales et de Ca­dillacs en pa­pier mâ­ché mas­quant les sa­lons de de­meures somp­tueuses où les vais­se­liers gar­nis de Bac­ca­rats dis­pa­raissent sous une bim­be­lo­te­rie de pa­co­tille. On y ac­cède par des ruelles qui ont heu­reu­se­ment conser­vé leur au­then­ti­ci­té, des galets et pierres po­lies par le char­roi et des mil­lions de se­melles de tou­ristes : conces­sion ar­ra­chée à la mo­der­ni­té et pour la­quelle s’est bat­tu, moyen­nant quelques an­nées de pri­son, le père de Ma­cho­lo, hé­ros lo­cal dis­pa­ru et ar­chi­tecte vé­né­ré des Tri­ni­téens. On en sou­rit même en consul­tant Lean­dro, le ba­ba­lao, prêtre de la san­te­ria qui dis­pense oracles et autres vé­ri­tés sus­pectes trans­mises par ses re­la­tions avec l’au-de­là, moyen­nant pe­sos, dol­lars, roubles, eu­ros, yens et tout nu­mé­raire contre des pro­phé­ties mon­naie de singe. Tout de même, dé­bour­ser cent cin­quante CUC, le dollar tou­ris­tique, pour ap­prendre une in­for­tune conju­gale pas­sée ou fu­ture, c’est cher payer l’in­ves­ti­ga­tion sur vos amours in­cer­tains. Qu’im­porte ! La gui­tare de Uria, le com­po­si­teur qui en­flamme les soi­rées de La Ron­da, un hô­tel du centre-ville, confirme que cette ville ré­pond bien à tout be­soin de beau­té et d’af­fa­bi­li­té. Trinidad ? In­con­tour­nable, vous dit-on !

RO­DÉO À SANC­TI SPI­RI­TUS

L’au­to­pis­ta­dé­roule un bi­tume plus ou moins lisse vers le sud à la sor­tie de la fié­vreuse Ha­vane. Es­cor­tée par les champs de canne à sucre dres­sant leurs tiges-éven­tails vers un ciel bleu te­nace. Les ef­fluves et fra­grances di­verses montent de la terre et masquent

PÉ­TARDS, DANSES, BIÈRE ET RHUM À VO­LON­TÉ… RE­ME­DIOS EST FRÉ­NÉ­TIQUE DU­RANT LA FÊTE DE LA NAIS­SANCE DU CH­RIST

ce jour-là le par­fum vo­lup­tueux des ba­na­ne­raies. Ça sent le crot­tin de che­val, la bouse des vaches, le rhum et la barbe à pa­pa. Les branches pa­ra­sols des pal­miers royaux semblent même es­cor­ter avec dé­fé­rence le dé­fi­lé des cham­pions. Dadle,co­jones ! C’est jour de ro­déo. Un ren­dez-vous an­nuel où viennent s’af­fron­ter sur toute es­pèce de qua­dri­pède et dans la bonne hu­meur des mou­jiks tro­pi­caux fai­sant jour de re­lâche. Les sto­ck­men s’af­fichent le plus long­temps pos­sible sur le râble de tau­reaux rebelles à cette sur­charge hu­maine sur leurs flancs. Sous le re­gard at­ten­dri de pa­rents fiers de leur pro­gé­ni­ture, c’est l’exa­men de pas­sage pour des en­fants mon­tés sur des Ros­si­nantes dé­chaî­nées et zig­za­gant entre des po­teaux plan­tés dans un champ de ro­déo comme un par­cours de sla­lom. C’est la consé­cra­tion pour d’autres, ca­va­liers vol­ti­geurs ar­ra­chant des ru­bans mul­ti­co­lores du cou des bo­vins jaillis­sant d’un por­tillon. D’autres pa­radent au bras de ché­ries fières de leurs ma­chos ta­toués par le so­leil. Sanc­ti Spi­ri­tus se lâche. Che­vaux, va­chettes et tau­reaux ac­com­pagnent les hommes dans ce jour de gloire du monde pay­san.

NOËL FES­TIF À RE­ME­DIOS

« Ce­ne­fut­pas­laGuerre,mais­laFête ». Il faut croire Er­nes­to. Le jour­na­liste de la re­vue Tra­ba­ja­dores en a vu quelques-unes des Par­ran­das à Re­me­dios. Les Par­ran­das, ce ren­dez-vous de Noël sont à Re­me­dios ce que les car­na­vals sont à Nice, Rio de Ja­nei­ro ou Dun­kerque. Et en cette fin d’an­née 2013, la com­pé­ti­tion entre El Car­men et El San Sal­va­dor fut rude, sans conces­sion de part et d’autre. Mais fu­rieu­se­ment fes­tive. In­cer­taine jus­qu’à la messe de mi­nuit. Pé­tards, danses, bière et rhum à vo­lon­té. Re­me­dios, sur la route de Cayo San­ta Ma­ria est un bourg co­quet, tran­quille du­rant toute l’an­née mais fré­né­tique du­rant les deux jours consa­crés à la nais­sance du Ch­rist. Cette tra­di­tion est née au dé­but du ving- tième siècle d’une ini­tia­tive de fi­dèles pro­sé­lytes conviant leurs voi­sins à se rendre à la messe de mi­nuit. «N’al­lez­pa­sau­lit,companeros!Jé­susv ou­sat­ten­dens on église! » Quoi de mieux pour contraindre ces ré­ti­cences que d’em­bra­ser le vil­lage par des feux d’ar­ti­fice et dé­clen­cher une guerre à coups de pé­tard. Des quar­tiers se sont pris au jeu et ont dé­ci­dé de s’af­fron­ter pa­ci­fi­que­ment dans la préparation et le dé­fi­lé de chars consa­crés à ce ren­dez-vous sa­cré de fin d’an­née. De­puis quatre mois, dans le se­cret, les sup­por­ters d’El Car­men et d’El San Sal­va­dor, ont des­si­né, as­sem­blé, col­lé les élé­ments qui fi­gu­re­ront sur les chars. Les écoles de rum­ba s’en­traînent, les mu­si­ciens ré­pètent, les ar­ti­fi­ciers bourrent car­touches et mor­tiers. Candela ! Que la fête com­mence !

LES NOS­TAL­GIES DE SANTIAGO

« Qu’est­ceque je peux t evendre au­jourd’hui? » Ed­dy tient bou­tique calle He­re­dia, à deux cents mètres du Parque Cés­pedes, la place cen­trale de Santiago consa­crée par l’His­toire et la re­li­gion. C’est du bal­con de la ca­thé­drale que le Pape Jean Paul II pro­non­ça son ho­mé­lie ré­con­ci­lia­trice de la chré­tien­té mise sous le bois­seau par la ré­vo­lu­tion cas­triste. Comme un im­mense dé­fi face à l’Ayun­ta­mien­to, la bâ­tisse d’où Fi­del des­cen­du vain­queur de la Sierra Maes­tra af­fi­cha so­len­nel­le­ment sa foi mar­xiste. Et tout à cô­té de la Ca­sa Vé­las­quez, tré­sor d’ar­chi­tec­ture à la gloire des conquis­ta­dores es­pa­gnols : L‘His­toire ! Quelle his­toire ! Ed­dy en vend par une bi­blio­thèque sans cesse re­nou­ve­lée. Sur des éta­gères gor­gées de livres et de bim­be­lo­te­rie, on cô­toie Gue­va­ra et Louis Arm­strong, Sta­line et Be­ni Mo­ré, De Gaulle et Com­pay Segundo, et Fi­del Cas­tro, bien sûr. Ed­dy, na­guère phar­ma­cien, au­jourd’hui li­braire entre deux fioles de rhum, vend de la nos­tal­gie à des tou­ristes in­ter­pel­lés par le bric-à-brac et char­més par l’ac­cueil du pro­prié­taire qui sait com­ment s’y prendre pour faire fruc­ti­fier son vide gre­nier ra­vi­vé par des ar­ri­vages quo­ti­diens. Au fond de la bou­tique, trois gui­ta­reux, la bouche en choeur en­tonnent l’in­évi­table Has­taSiem­preCo­man­dante à la mé­moire du Che en grat­tant des cordes qui pour­raient jouer toutes seules à force de ré­pé­ter cet hymne de la ré­vo­lu­tion. La nos­tal­gie heu­reuse est le fonds de com­merce de cette ar­tère qui des­cend de la Pla­za de Martes pour fi­nir au Parque. Elle vend du son, de la gua­ra­cha, du guan­gan­co, de la ba­cha­ta et toutes les mu­siques la­tines dans le petit am­phi­théâtre de la Ca­sa de la Tro­va. Ici, Com­pay Segundo, Ibra­him Fer­rer, Pe­pé San­chez hier, Eliades Ochoa en­core au­jourd’hui ont construit la lé­gende des Pé­pés chan­teurs du Bue­na­vis­ta So­cial Club. Sur ces deux cents mètres de my­tho­lo­gie mu­si­cale, on se re­trouve im­bi­bé dé­fi­ni­ti­ve­ment par le tac-tac-tac de la clave, la cré­celle des tam­bou­rins, le mar­tè­le­ment des bon­gos, la ca­resse des gui­tares. Mu­si­ca, Com­pay ! Si la mu­sique, dit-on, adou­cit les moeurs, elle n’a pas ef­fa­cé le cli­que­tis des armes. La Sierra Maes­tra, toute proche, re­cèle la mé­moire des fu­rieux com­bats qui ont en­san­glan­té l’Oriente, de­puis le gé­no­cide

des In­diens par les conquis­ta­dors es­pa­gnols, jus­qu’à leur ex­pul­sion et la ré­bel­lion cas­triste. La geste de ces luttes est sanc­ti­fiée sur la Pla­za de la Re­vo­lu­cion où a été édi­fiée l’im­mense sta­tue équestre d’An­to­nio Ma­ceo, le gé­né­ral Mam­bi grand homme de la guerre d’in­dé­pen­dance. Et si nous n’étions pas suf­fi­sam­ment con­vain­cu, il suf­fit d’em­ma­ga­si­ner dans son ap­pa­reil nu­mé­rique les nom­breux da­zi­baos pro­cla­mant Santiago Ciu­dad He­roi­ca. « Qu’est­ceque tu­vas m’ache­ter, in­siste Ed­dy. Tiens, j’aiu­nes­ta­tuet­tede Ochun.On mel’ara­me­née­delCobre. Mon­ven deurm’a cer­ti­fié qu’ill’ atrou­vée­dans­le­saf­faires de He­ming­way­lors­qu’il est­ve­nu re­met­tre­sa mé­daille du No­bel à la ba­si­lique. Au­then

tique, com­pay ». In­vé­ri­fiable, cher Ed­dy. Mais El Cobre, vaut le dé­tour. Sur­tout dé­but sep­tembre lors du pè­le­ri­nage d’Ochun, la déesse de l’amour dans la li­tur­gie de la san­te­ria. Des mil­liers de fi­dèles viennent y dé­po­ser fleurs et ex-vo­to à l’adresse de la Pa­tronne de Cu­ba. Le flot, vê­tu de jaune - la cou­leur exi­gée par la re­li­gion yo­ru­ba ve­nue d’Afrique oc­ci­den­tale - en­tonne, se pros­terne, se signe, s’exalte. Ochun a ce pou­voir éton­nant d’avoir ré­con­ci­lié chré­tiens, san­te­ros pra­ti­quants et ré­vo­lu­tion­naires mar­xistes. Fi­del Cas­tro y a dé­po­sé ses mé­dailles à cô­té de celle du Prix No­bel d’He­ming­way. En Oriente, tout peut ar­ri­ver…

UN ÉDEN À BA­RA­COA

« lls­sont­fous­cesHol­lan­dais… ». Ger­maine et Pau­lo, les Ven­déens, n’en re­viennent pas. Certes, ce n’est pas aux Sables d’Olonne que l’on peut se fa­mi­lia­ri­ser avec des mon­tagnes style Tour­ma­let, mais voir des cy­clistes es­ca­la­der les la­cets de la Fa­ro­la, har­na­chés avec leur Que­chua dans les sa­coches et sous le ca­gnard d’Oriente, il faut être un Ba­tave pour souf­frir ain­si. Car la Fa­ro­la, c’est quelque chose. Trente ki­lo­mètres d’as­cen­sion abrupte entre Imias et quoi, au juste ? Eh bien, le Pa­ra­dis Ma­jus­cule. Ça s’ap­pelle

Ba­ra­coa. Terre des In­diens, du moins des quelques rares des­cen­dants mé­tis­sés de leurs pauvres aïeuls ex­ter­mi­nés par les conquis­ta­dors d’Isa­belle la Ca­tho­lique. Pour la peine, les cy­clistes au­ront ga­gné le droit de dé­cou­vrir la la­gune de Yu­mu­ri, le mo­no­lithe géant du Yunke, l’éden dont Ch­ris­tophe Co­lomb pen­sant dé­cou­vrir Ci­pan­go, le Ja­pon, a pu écrire sur le livre de bord de sa ca­ra­velle la San­ta Ma­ria « Jen’ai­ja­mais­vu de­plusb eau­pays, des­feuilles­de­pal­mier­si gran­des­qu’elles ser­ven tde­toit aux­mai­sons, sur­la­plage ,des­mill iers­de­co quillages, une eau­si­lim­pi­deet­tou­jours­la­mê­me­sym­pho

nieé­tour­dis­san­te­des­chantsd’oi­seaux. » Heu­reux les ba­ra­co­enes. Comme Ra­phael et Car­men, les Paul et Vir­gi­nie du Rio Duabe, oc­to­gé­naires et aus­si amou­reux que lors de leur pre­mière ren­contre. Elle l’In­dienne qui cultive son jar­din de plantes mé­di­ci­nales, Lui cham­pion du monde de grimpe au co­co­tier à quatre-vingt-six ans pour y cueillir de belles noix aus­si grosses qu’un bal­lon de rugby. Ils ont l’ave­nir de­vant eux. Ba­ra­coa est le pays des cen­te­naires. Comme la ma­man de Ra­phael qui vient de bou­cler ses cent dix ans. Elle en­tend bien, lit sans lu­nettes et vaque aux champs. Même sans y al­ler en vé­lo, Ba­ra­coa, ça se gagne.

UNE PRI­SON À GUAN­TA­NA­MO ?

À part la « Guan­ta­na­me­ra », chan­ton­née aus­si bien du cô­té de To­kyo qu’à Reyk­ja­vik ou à Plan de Cuques, qui au­rait pu se dou­ter que cette scie mu­si­cale est née dans une ville ou­bliée de Cu­ba ? Cette der­nière a été ré­vé­lée « par pro­cu­ra­tion » grâce au drame des Twin To­wers qui a mis à la une du monde en­tier la pri­son dite des pré­su­més ta­li­bans. Et au­jourd’hui en­core, on s’en tient à la seule iden­ti­té car­cé­rale de Guan­ta­na­mo. Or cette ville re­cèle un vé­ri­table ma­got à la fois his­to­rique et cultu­rel. La nais­sance of­fi­cielle de Cu­ba a été dé­ce­lée avec l’ar­ri­vée de Co­lomb du cô­té de Ba­ra­coa, et Guan­ta­na­mo, moins en­cla­vée et voi- sine de cent soixante ki­lo­mètres, est de­ve­nue la pre­mière ca­pi­tale de l’Oriente. Au coeur du bras­sage eth­nique - In­diens, Afri­cains, Es­pa­gnols, Fran­çais et autres -, la ville est de­ve­nue un lieu cultu­rel illustré par des mu­siques et des danses hé­ri­tières des nou­veaux ar­ri­vants. Pour ob­te­nir son pas­se­port guan­ta­na­me­ro, il ne faut pas man­quer le fes­ti­val du Chan­gui qui se dé­roule en mai tous les deux ans dans la­calle Se­ra­fin San­chez au­tour de la Ca­sa del Chan­gui. On tra­verse la rue et on dé­barque en France : des pe­tits mar­quis en jus­tau­corps et per­ruques don­nant le bras à leurs belles en cri­no­lines se signent et tournent au son des tam­bours sur le rythme du Dan­zon, tra­duc­tion cu­baine de la Contre­danse. Nous sommes à la Tum­ba Fran­ce­sa. Ailleurs, les rythmes du Ki­rig­ba et du Nen­gon rap­pellent les ra­cines in­diennes. Les deux com­pa­gnies, « Dan­za Frag­men­ta­da » et « Dan­za Libre », four­nissent l’es­sen­tiel des « tra­vailleurs » de la ville. Les ré­pé­ti­tions dans la rue Los Ma­ceos té­moignent de cet ADN pro­fes­sion­nel des dan­seurs lo­caux. Il se vé­ri­fie en­core en fin de se­ma­na dans la Ca­sa de la Mu­si­ca voi­sine où le groupe Ma­de­ra Lim­pia exalte une sexua­li­té dé­bri­dée dans un ré­per­toire de re­ge­ton aux li­mites d’un éro­tisme in­con­nu ailleurs. La fiche d’iden­ti­té de Guan­ta­na­mo ne se li­mite pas heu­reu­se­ment à ces tré­teaux ar­tis­tiques. Cette ville a le pri­vi­lège d’abri­ter la plus grande ma­ter­ni­té du pays. Elle té­moigne des ac­ti­vi­tés char­nelles qui ne connaissent pas la crise. Les ju­ristes et in­gé­nieurs sortent à foi­son chaque an­née des uni­ver­si­tés. Les étu­diants et fu­turs di­plô­més de mé­de­cine sont par­mi les plus vi­sibles, à croi­ser sans cesse des jeunes gens en blouse blanche tout au long de la jour­née. On les re­trouve d’ailleurs sous un autre uni­forme le sa­me­di soir à la Ca­sa de la Tro­va ou par­mi les re­ge­to­nistes, de la Ca­sa de la Mu­si­ca. Et la pri­son, di­ra-t-on ? « N’en­par­lons­pas, dit La­za­ro un gui­ta­riste qui a fait son ser-

vice sur la fron­tière. Oua­lors,tu­vien­dras me po­ser la ques­tion lorsque les Yan­kees nous­res­ti­tue­ront­no­tre­ter­ri­toire. »« Quand ça? »« Quien­sabe… » (Va sa­voir)

LES TRÉ­SORS EN­FOUIS

DE MAYA LA GOR­DA

Le bon­heur, c’est là-bas… Au bout du bout du bout de l’île. Faut y al­ler… Un jeu de l’oie en quit­tant les champs de ta­bac pour re­trou­ver les ar­chives ma­ri­times de Cu­ba, c’est ain­si que les amis de La Ha­vane ap­pellent la botte géo­gra­phique qui fait face aux États-Unis. C’est que l’his­toire de Cu­ba se trouve par ici au fond des eaux dont l’ap­pa­rente quié­tude re­cèle des an­nées de poudre, de sang, des duels de cape et d’épée, des ca­non­nades que le ci­né­ma s’est fait une joie de mettre en scène. Par quelques cen­taines de mètres sous l’eau, dorment pai­si­ble­ment des ca­ra­velles, des ga­lions, toute sorte d’em­bar­ca­tions qui ramenaient vers l’Eu­rope des por­ce­laines rares, des louis d’or et toutes ces mer­veilles com­man­di­tées par les mar­chands de Sé­ville et de Ve­nise. Al­lons donc voir ! Vite dit et pas ques­tion de s’ap­pro­cher de ces coffres-forts en­fouis dans la vase et seu­le­ment vi­si­tés par les lan­goustes, dau­rades et où seuls s’agrippent étoiles des crus­ta­cés di­vers. Les cher­cheurs de tré­sor en­ragent mais doivent se sou­mettre. Cer­tains ont lon­gue­ment in­sis­té. En vain. Tel Hen­ri Ger­main De­lauze, le fon­da­teur de la Co­mex, au­jourd’hui dé­cé­dé et qui pen­sait ob­te­nir ce sé­same des pro­fon­deurs après avoir construit le tun­nel sous le port de La Ha­vane. Il dut en ra­battre comme tant d’autres et se conten­ter de mettre masque et tu­ba à seu­le­ment quelques en­ca­blures du club-house, de Ma­ria La Gor­da. Comme un tou­riste quel­conque. La mise à l’eau est tout de même un grand mo­ment pour les mil­liers d’ama­teurs de plon­gée en bou­teilles. Cette sta­tion fi­gure sur le par­cours des pas­sion­nés au même titre que la Grande Bar­rière d’Aus­tra­lie ou la Mer Rouge. Mal­gré la frus­tra­tion de ne pas voir les étoiles de mer col­lées à la por­ce­laine chi­noise, là-bas, tout à cô­té…

LES CHUR­CHILL DE PI­NAR DEL RIO

Comme le ra­con­tait un jour Ra­mon Col­la­zo Trua­bi­jo, un vieux tor­ce­dor, rou­leur de vi­to- las, c’est à Chur­chill que le ci­gare cu­bain doit sa re­nom­mée mon­diale. Du­rant la der­nière grande guerre, par l’in­ter­mé­diaire du pré­sident des États-Unis Roo­se­velt, on fit sa­voir aux au­to­ri­tés cu­baines que le pre­mier mi­nistre an­glais ap­pré­ciait par-des­sus tout fi­cher un bar­reau de chaise entre ses dents avant de prendre une grande dé­ci­sion. Ra­mon se per­sua­da que le sort du monde libre te­nait à la ma­gie de ses mains. L’ar­ti­san d’Ar­te­mi­sa, à soixante ki­lo­mètres de La Ha­vane, ob­tint sa consé­cra­tion lors­qu’on lui ap­prit que Sta­line, ja­loux de l’An­glais, de­man­da le même mo­dule. Voi­ci com­ment est née la lé­gende du Chur­chill. À vrai dire, ce par­rai­nage pres­ti­gieux était in­utile pour par­ler de la qua­li­té du ci­gare cu­bain. Le ta­ba­co est avec la beau­té des femmes, le rhum et la rum­ba, la fiche d’iden­ti­té cu­baine. Comme les im­meubles du Ma­lecón de La Ha­vane, le front de mer dé­vas­té par les em­bruns, les champs de la Vuel­ta Aba­jo dans la ré­gion de Pi­nar del Rio mé­ritent de fi­gu­rer au Pa­tri­moine de l’Hu­ma­ni­té. Les plants vo­lup­tueux et les hommes qui les font pous­ser en sont les ré­ci­pien­daires. Sans ou­blier les boeufs qui tractent le socle des charrues sur cette terre ocre. La lé­gende est por­tée par ces femmes qui veillent avec amour sur les feuilles pen­dues dans les sé­choirs sous les toits de chaume. Elle court au­tour des grands noms de cette industrie, comme ce­lui de Ro­bai­na qui, jus­qu‘à sa mort au­de­là des quatre-vingt-dix ans, re­ce­vait les grands du monde sur son ro­cking-chair. On se pho­to­gra­phiait à ses cô­tés comme à ceux d’une star hol­ly­woo­dienne. Par ici, la na­ture n’a pas été avare de beau­té. Elle pré­sente ses plus beaux atours dans la val­lée de Vi­nales : c’est l’oeuvre plein champ d’un peintre im­pres­sion­niste de l’uni­vers qui au­rait po­sé sur sa toile ces col­lines rondes et vertes, comme d’énormes croupes d’élé­phants dans un ta­bleau bi­blique. Le bon­heur est bien dans les prés.

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