LE PLA­TEAU MUR­SI, SIGNE EX­TÉ­RIEUR DE RI­CHESSE ET SYM­BOLE DE BEAU­TÉ, EST EN VOIE DE DIS­PA­RI­TION

Grands Reportages - - L’art De La Séduction Éthiopie -

de la rencontre, ou plu­tôt de cette non- rencontre, que nous soyions du cô­té des nan­tis- pho­to­gra­phes­voyeurs- mo­to­ri­sés ou de ce­lui des déshé­ri­tés- pho­to­gra­phiés- aus­cul­tés- pri­son­niers de leur contexte ; eh bien cette mi­sère- là, uni­ver­selle, nous saute à la fi­gure, avec un ric­tus de tris­tesse, qui est ce­lui d’une dé­ca­dence de ci­vi­li­sa­tion. Plus tard, nous croi­se­rons heu­reu­se­ment au bord des routes d’autres Mur­si, ve­nus de plus loin et moins ex­po­sés au mi­traillage sys­té­ma­tique, avec qui il se­ra pos­sible d’échan­ger autre chose que de l’ar­gent : des sa­lu­ta­tions ami­cales, quelques éclats de rire, un peu de temps par­ta­gé sous un arbre, deux ou trois ques­tions re­layées par l’in­ter­prète au su­jet des pein­tures d’ar­gile striant leurs corps nus. Oh, pas grand- chose, mais tel­le­ment mieux que cette li­ta­nie de frus­tra­tions hu­maines et de pho­tos sans âme… Nous ap­pre­nons ain­si qu’un fu­sil AK- 47 vaut 15 000 birrs ( 560 eu­ros), soit trois têtes de bé­tail, et fait par­tie de la pa­no­plie de tout guer­rier ini­tié, c’est- à- dire lui per­met­tant de prendre une ou plu­sieurs épouses. La ka­lach’, ou­til de sé­duc­tion ? Il s’agit d’abord de pro­té­ger les trou­peaux des raz­zias ad­verses, de se dé­fendre contre d’éven­tuels fauves en brousse, tout comme d’un sta­tut so­cial, qui ap­pelle res­pect des pairs et consi­dé­ra­tion des femmes. Les conflits de la So­ma­lie et du Sou­dan voi­sins ont per­mis, de­puis trente ans, un for­mi­dable in­flux d’armes de guerre, échan­gées contre du bé­tail…

Entre Di­ne­ka et Tur­mi, nous avi­sons un groupe d’hommes ma­gni­fiques, le crâne ra­sé, coif­fés de plumes et mu­nis cha­cun d’un fais­ceau de ba­guettes- cra­vaches. Des Ha­mer se ren­dant à un Ou­kou­li, une ini­tia­tion ri­tuelle ! Nous les fai­sons mon­ter à bord et ils nous conduisent à tra­vers brousse jus­qu’au lieu du ras­sem­ble­ment. En­vi­ron deux cents per­sonnes sont là, clans amis ac­cou­rus de loin, jeunes hommes se ma­quillant sous un bao­bab, femmes en­tiè­re­ment ointes de beurre de ka­ri­té rouge, dan­sant par ses­sions fré­né­tiques, telles des pos­sé­dées. À in­ter­valles ré­gu­liers, elles soufflent dans leurs pe­tites trom­pettes de cuivre, pour être fouet­tées par les guer­riers : membres de la fa­mille de Dao­ka, l’ini­tié, leur fougue, cen­sée sou­te­nir ce der­nier dans l’épreuve qui l’at­tend, est ad­mi­rable d’ab­né­ga­tion. Mon guide a né­go­cié avec les chefs ma pré­sence ( y com­pris les pho­tos), et on me laisse tran­quille. Fouet­tages, ma­quillages, li­ba­tions et danses se suc­cèdent tout l’après- mi­di. Le dos des femmes n’est que char­pie san­gui­no­lente, lorsque le si­gnal est don­né de se rendre sur le site du zi­laï, le fa­meux « saut du zé­bu » , mo­ment- clé du ri­tuel. Cinq ki­lo­mètres à pied, dans une brousse se­mi- aride, nous en sé­parent, ef­fec­tués au pas de charge ! Sur un pla­teau iso­lé, neuf tau­reaux ont été ali­gnés et l’im­pé­trant che­ve­lu doit ca­ra­co­ler sur leurs échines, au fil de trois allers- re­tours, sans faillir : une chute le dis­qua­li­fie­rait pour re­joindre la confré­rie des hommes, et le pri­ve­rait de ma­riage ! L’en­jeu est énorme, l’ex­ci­ta­tion à son pa­roxysme. Le so­leil glisse der­rière les monts Bus­ka, lorsque Dao­ka s’élance. Le jeune homme nu comme un ver saute, court et vole de zé­bu en zé­bu, comme por­té par la foule qui tré­pigne. Vic­toire ! Tout le monde l’étreint, le congra­tule ; on lui passe une peau tan­née pour le cou­vrir, avant de le tondre, sym­bole de son nou­veau sta­tut. Al­lons, tout n’est pas en­core per­du dans le « monde per­du » de l’Omo sau­vage.

Deux jours plus tard, coup de chance.

Gar­çon Ha­mer de la fa­mille de l’ini­tié : il a droit, en sa qua­li­té de membre du pre­mier cercle, de por­ter le ma­quillage fa­cial évo­quant des plumes d’une per­drix lo­cale nom­mée fran­co­lin à cou roux ( Pter­nis­tis cas­ta­nei­col­lis).

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