Jo­shua Slo­cum

PRE­MIER MA­RIN À AVOIR RÉA­LI­SÉ, ENTRE 1895 ET 1898, UN TOUR DU MONDE EN SO­LI­TAIRE, JO­SHUA SLO­CUM CONTI­NUE D’INS­PI­RER DE NOM­BREUX NAVIGATEURS CONTEM­PO­RAINS. TROIS AN­NÉES DE LI­BER­TÉ ET D’AVEN­TURES DANS LE SILLAGE D’UN HOMME ET DE SON BA­TEAU ? RÉ­CIT À LA RENC

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Mo­deste re­trai­té, M. Slo­cum. En concluant le ré­cit de ses trois ans, deux mois et deux jours de cir­cu­mam­bu­la­tion au­tour du monde, sa plume iro­nique in­siste. Être le pre­mier ma­rin de l’his­toire à tra­cer sans y res­ter corps et biens quelque qua­rante-six mille miles (quatre-vingt-trois mille ki­lo­mètres…) seul sur un pe­tit voi­lier : à quoi tient au fond l’ex­ploit, que bien des ex­perts ju­geaient im­pos­sible ? À part « quelques an­nées d’ap­pren­tis­sage », « je ne vois qu’un ou­tillage de char­pen­tier as­sez ré­duit, une pen­dule en fer-blanc et quelques clous de ta­pis­sier pour fa­ci­li­ter l’en­tre­prise ». Même à des an­nées-lu­mière de ce que sont de­ve­nus la voile et les voi­liers au­jourd’hui, les pré­ceptes du vieux ca­pi­taine, cô­té na­vi­ga­tion en so­li­taire, à bien lire, sont lim­pides : de quoi ré­pa­rer son ba­teau. De quoi le gui­der sur les mers. Et, nous al­lons y re­ve­nir, des ré­ponses in­édites et in­ven­tives pour en être, à soi tout seul, son propre équi­page…

Nau­frages et mu­ti­ne­ries

L’his­toire pour­rait ap­pa­reiller à l’hi­ver 1892. Nous sommes à Bos­ton. Le ca­pi­taine Jo­shua s’en­nuie ferme. À qua­ran­te­huit ans, sa tra­jec­toire de ma­rin – sa vie en­tière – semble au point mort. Il vieillit. Et la mer est en train de chan­ger au­tour de lui. Les grands trois-mâts barques, clip­pers et autres cap-hor­niers, sei­gneurs des routes com­mer­ciales océa­niques qu’il a tant ai­mé com­man­der, sont une es­pèce en voie d’ex­tinc­tion, sup­plan­tés par le per­fec­tion­ne­ment des hé­lices et de la va­peur. « Je suis né dans le souffle du vent » : Jo­shua Slo­cum est un « voi­leux », comme on ne le dit pas en­core. Il mé­prise – dé­jà – les mo­teurs, lui dont le cur­ri­cu­lum, de­puis son pre­mier em­bar­que­ment (fugue, à qua­torze ans pour s’en­ga­ger comme mous­se­cuis­tot sur un mo­ru­tier), ne parle que du grand largue. De sa beau­té et de sa du­re­té. Aus­tra­lie, Alas­ka, Pa­ci­fique, In­do­né­sie, mer de Chine, Amé­rique du Sud… Slo­cum a tout connu, des com­man­de­ments pres­ti­gieux aux pires coups de chien. Tout. Jus­qu’aux in­for­tunes des nau­frages, des car­gai­sons perdues, des épi­dé­mies à bord, sans ou­blier les as­so­ciés re­tors et même les pro­cès, une fois re­ve­nu à terre : il a tué un ma­rin, lors d’une mu­ti­ne­rie de son équi­page dans le Pa­ci­fique. Con­rad au­rait pu faire de Slo­cum l’un des hé­ros dé­faits de ses nou­velles de mer ?

Re­par­tir, tou­jours…

De­puis le dé­cès de sa pre­mière femme (sept en­fants, et une vie à bord avec le ca­pi­taine) et mal­gré un re­ma­riage, ces dix der­nières an­nées écou­lées res­semblent à la pro­gres­sion d’une voie d’eau, dont l’éner­gie et l’ex­pé­rience de Jo­shua Slo­cum ne peuvent qu’à peine conte­nir la mon­tée. Cinq ans au­pa­ra­vant, il a tout per­du. Sa ri­chesse et sa fier­té sur terre, le trois-mâts barque Aquid­neck (« une beau­té par­faite ») s’échoue sur les côtes du Bré­sil. Abat­tu, Slo­cum ? En moins d’un an, il va construire de ses mains, à par­tir de l’épave, un ca­not de onze mètres, qu’il nomme Li­ber­tad (!). Et ra­me­ner sa fa­mille à bon

port, aux États-Unis. La pu­bli­ca­tion à compte d’au­teur de cette odys­sée ne suf­fit pas à le re­mettre à flot. Sa femme jure qu’on ne l’y re­pren­dra pas à par­tir en mer. Jo­shua Slo­cum est donc à terre. Il tra­vaille comme char­pen­tier de ma­rine. De­vient un peu culti­va­teur. Ou pê­cheur. Un ma­rin à terre n’est pas un ma­rin ? Il ac­cep­te­ra, pour vingt mille dol­lars, de convoyer et li­vrer une ca­non­nière à va­peur au gou­ver­ne­ment bré­si­lien. Un ma­rin dans les vents tour­nants des ré­vo­lu­tions n’est pas un ma­rin ? À Ba­hia, la ca­non­nière est sa­bor­dée dans l’ar­se­nal. Le gou­ver­ne­ment ne paye pas. Abat­tu, Slo­cum ? Le ca­pi­taine, qui in­carne bien des traits de la phi­lo­so­phie amé­ri­caine mon­tante de l’époque (le prag­ma­tisme) a dé­jà une autre « en­tre­prise » en route. Dont nul ne sait –

et pro­ba­ble­ment pas en­core Slo­cum lui-même – qu’elle va l’em­bar­quer vers la grande his­toire de la na­vi­ga­tion.

La nais­sance du Spray

Ce fa­meux hi­ver de 1892 donc, un ami ca­pi­taine de ba­lei­nier, lui a of­fert… un ba­teau. Un ca­deau ? « A joke », « une blague », écri­ra Slo­cum, en dé­cou­vrant dans un champ de Fai­rha­ven, la coque d’un vieux sloop conçu pour la pêche aux huîtres, pour­ris­sant sous sa bâche. De­vant un pu­blic clair­se­mé et scep­tique de cap-hor­niers ve­nus du port de New Bed­ford tout proche, il va pour­tant en­tre­prendre de lit­té­ra­le­ment res­sus­ci­ter l’épave. Désoeu­vre­ment ? Rêve d’aven­ture ? Pos­sible « ren­ta­bi­li­té » fu­ture ? Nos­tal­gie ? Stric­te­ment au­cun pour­quoi à cette re­cons­truc­tion n’est avan­cé dans le ré­cit de Jo­shua Slo­cum. Mais tech­ni­que­ment, tout y passe. « J’ai l’in­ten­tion que mon ba­teau soit ro­buste et so­lide. » Quille, couples, étrave, bor­dée, pont, amé­na­ge­ments, mâ­ture : entre com­mé­rages et coups de main pro­vi­den­tiels, le voi­ler est in­té­gra­le­ment re­cons­truit, cal­fa­té et peint en treize mois, pour la somme to­tale de « cinq cent cin­quan­te­trois dol­lars soixante-deux »1. Onze mètres vingt pour onze ton­neaux de jauge brute. Quelques mo­di­fi­ca­tions de ligne et de vo­lumes. La seule trace de l’ori­gine du na­vire de­meure son nom, le Spray, peint en grandes lettres blanches sur son ta­bleau ar­rière. Du neuf avec du vieux, du pas cher qui vaut tout l’or du monde : ce­la pour­rait syn­thé­ti­ser le style de l’aven­ture de Jo­shua Slo­cum. Pen­dant presque deux ans, de pe­tites na­vi­ga­tions entre amis en ten­ta­tives pi­teuses de pêche sur la côte du Mas­sa­chu­setts, le Spray et son ca­pi­taine font lit­té­ra­le­ment des ronds dans l’eau. In­sis­tons sur un fait : dans son ré­cit2, à au­cun mo­ment, la ge­nèse même du pro­jet de Jo­shua Slo­cum n’est avan­cée, évo­quée, ar­gu­men­tée, dis­cu­tée. Du cô­té de la pa­role du Père, la horde des navigateurs so­li­taires à ve­nir de­vra se conten­ter à ja­mais d’un la­co­nique : « J’ai dé­ci­dé de faire le tour du monde, et comme, au ma­tin du 25 avril 1895, le vent est fa­vo­rable, à mi­di, je lève l’ancre et je quitte Bos­ton. »

Une nou­velle équa­tion en mer…

Le voyage de Slo­cum au­tour des mers va du­rer trois ans. In­utile d’ali­gner des moyennes de vi­tesse ou de miles par­cou­rus à bord du Spray. Lui-même, hor­mis ses re­le­vés jour­na­liers et quelques seg­ments de route plus longs (dont une ligne droite de deux mille sept cents miles en vingt-trois jours dans l’océan In­dien qu’il qua­li­fie de « par­faite »), ne fe­ra ja­mais le cal­cul. Il n’est sur­tout pas en course avec qui que ce

De­vant des cap-hor­niers scep­tiques, Slo­cum en­tame l’im­pro­bable résurrection du vieux sloop

soit, et sur­tout pas avec lui­même. Slo­cum a le temps. Il ne part dé­cou­vrir ni île, ni conti­nent. Il le sait : « Trou­ver sa route vers des pays connus est dé­jà une bonne chose. » Son pas­sé de ca­pi­taine, et le style pas­sa­ble­ment roots de son « en­tre­prise » le dé­gagent aus­si par­tiel­le­ment d’une ca­té­go­rie nais­sante de ma­rins de l’époque : celle des plai­san­ciers. Des yacht­mans. Slo­cum et son très rus­tique Spray, pour le moins, n’ont rien à voir avec les riches pro­prié­taires des (su­blimes) uni­tés flam­bant neuves qui com­mencent à na­vi­guer, voire ré­ga­ter entre elles3 sur les côtes amé­ri­caines, an­glaises ou aus­tra­liennes. Non. Les trois an­nées de na­vi­ga­tion du Spray inau­gurent avec sim­pli­ci­té et poé­sie, hu­mour et cha­leur, une ère ab­so­lu­ment in­édite des rap­ports entre l’homme et la mer : les océans peuvent être le théâtre d’un va­ga­bon­dage éclai­ré, libre et heu­reux pour un homme seul. Slo­cum a beau être mo­deste (« il suf­fit de bien com­prendre son tra­vail et d’être prêt à tout »), il va, dans son style, en­ter­rer des pans en­tiers et mil­lé­naires d’his­toire ma­ri­time, qu’elle soit ex­plo­ra­toire, conqué­rante ou com­mer­ciale. Le Spray ap­pa­reille… Le­ver l’ancre, certes. Mais pour al­ler où ? Belle ques­tion. Les navigateurs le savent : il n’existe que deux fa­çons de faire le tour du monde sé­rieu­se­ment par les trois caps. D’est en ouest. Ou d’est en ouest. La bous­sole de Slo­cum semble d’abord vou­loir poin­ter vers l’est. Vers Gi­bral­tar, pré­ci­sé­ment. Une op­tion fort pru­dente, pour une pre­mière

Aux portes de la Mé­di­ter­ra­née, le ca­pi­taine fait de­mi-tour : cap sur le Horn !

so­li­taire ? De­puis l’ou­ver­ture de Suez (1859), la Mé­di­ter­ra­née n’est plus un cul-de-sac. Le ca­nal per­met la liai­son vers l’océan In­dien, en shun­tant le cap de Bonne-Es­pé­rance. Sur les côtes nord-est des États-Unis, en re­mon­tant la Nou­velle-Écosse avant de s’en­ga­ger dans l’At­lan­tique, Jo­shua com­plète l’ar­me­ment du Spray. Une bonne lan­terne. Un do­ris (ca­not) pour al­ler à terre. Et sur­tout (il n’au­ra de cesse d’en louer ses ser­vices, y com­pris après avoir osé la faire bouillir pour la net­toyer), une hor­loge en fer-blanc né­go­ciée pour un dol­lar. L’ar­ticle de ba­zar rem­pla­ce­ra avec exac­ti­tude les coû­teux chro­no­mètres de ma­rine, in­dis­pen­sables aux cal­culs de lon­gi­tude. Pour la pre­mière fois sur­tout, il doit ma­noeu­vrer seul les onze mètres du Spray. La ques­tion de la taille « idéale » d’un ba­teau pour un seul homme oc­cupe tou­jours les so­li­taires au­jourd’hui ? Des coups de vent au large aux

Na­vi­guer loin, long­temps et seul ? La re­cette n’a pas fi­ni de gé­né­rer des rêves de ma­rins…

ma­noeuvres de port, Slo­cum a beau avoir équi­pé le Spray de tous les re­tours né­ces­saires au ré­glage des voiles vers le cock­pit, entre les focs et la voile au­rique, il en bave.

Seul à la barre

En at­ta­quant la tra­ver­sée de l’At­lan­tique vers les Açores, il est in­quiet. La so­li­tude qu’il est ve­nu cher­cher est bien au ren­dez-vous à bord. Il com­mence à dis­cu­ter avec un com­pa­gnon ima­gi­naire, « l’homme de la lune », qu’il pense être le pi­lote de la Pin­ta de Ch­ris­tophe Co­lomb, et qui va de­ve­nir son confi­dent en mer du­rant trois ans. Mais il n’y a per­sonne d’autre que lui pour te­nir la barre. Comment as­su­rer une route vingt-quatre heures sur vingt­quatre sans équi­page ? Dans les mers dif­fi­ciles, Slo­cum tien­dra le coup jus­qu’à trente heures d’af­fi­lée. Sous des airs plus éta­blis, le prag­ma­tisme et l’ex­pé­rience prennent la re­lève : bien avant les pi­lotes au­to­ma­tiques qui fe­ront rêves et cau­che­mars de gé­né­ra­tions de so­li­taires, le ca­pi­taine se contente sim­ple­ment de blo­quer la barre d’un simple bout (cor­dage). Le Spray, cor­rec­te­ment ré­glé, tien­dra sou­vent son cap tout seul du­rant des jours, « sans dé­vier d’un quart de quart C’est as­su­ré­ment la pre­mière fois qu’un ba­teau est ain­si me­né aus­si long­temps « sous pi­lote » sur les mers, sans per­sonne à sa barre.

La ter­reur du cap Horn

À Gi­bral­tar, le pro­gramme du ca­pi­taine dé­clenche une vive cu­rio­si­té. Des of­fi­ciers bri­tan­niques lui dé­con­seillent pour­tant de conti­nuer. Pas­sé Suez, la pi­ra­te­rie en mer Rouge ne pour­rait faire qu’une bou­chée de l’équi­page fort ré­duit du Spray. Qu’à ce­la ne tienne : il fait car­ré­ment de­mi-tour. Le pre­mier tour du monde se fe­ra d’est en ouest, en com­men­çant par le Horn. Le Spray re­pointe sur l’At­lan­tique, se­mant des pi­rates sur les côtes ma­ro­caines, em­braye les ré­gimes d’ali­zés, frôle les Ca­na­ries, le Cap-Vert, s’en­glue dans le Pot-au-Noir. Puis touche des côtes fa­mi­lières à son ca­pi­taine : le Bré­sil. Cô­té vie à bord, le rythme s’est po­sé. Lec­ture, beau­coup. Entretien et ré­pa­ra­tion. Cui­sine (pois­sons vo­lants, bis­cuits chauds au beurre, pa­tates, ca­fé). Es­cales à Mon­te­vi­deo, Bue­nos Aires. Un échouage sans dom­mage sur une plage plus tard, et, le Spray est dans le Grand Sud d’alors. La « ter­reur du cap Horn » se pré­cise. Au large des côtes pa­ta­gones, une énorme lame pro­gresse vers le ba­teau. Jo­shua Slo­cum a juste le temps d’af­fa­ler la voi­lure. Et de grim­per sur son mât. « Cram­pon­né dans le grée­ment, j’ai vu dis­pa­raître to­ta­le­ment la coque du Spray pen­dant au moins une mi­nute. »

Alarme an­ti-in­tru­sion

Dix mois après son dé­part, il en­roule le cap des Vierges et s’en­gage dans le dé­troit de Ma­gel­lan. Le 14 fé­vrier 1896, il mouille à Pun­ta Are­nas. De­vant lui : le dé­dale « si­nistre » des ca­naux étroits et dé­so­lés qui sé­parent la Patagonie de

Le style Slo­cum : la mo­des­tie. Une im­mense ex­pé­rience. Et la cha­leur d’un Yan­kee prag­ma­tique

la Terre de Feu. Les vio­lences dé­mentes des willi­waws, ces vents ra­fa­leux et traîtres qui dé­grin­golent des mon­tagnes, ren­dant la mer par­fois to­ta­le­ment blanche. Sans ou­blier la me­nace des In­diens fué­giens, qui at­taquent ou in­cen­dient par­fois les na­vires. Les coups de se­monce au fu­sil se­ront nom­breux, face aux pi­rogues des na­tifs. Le Spray es­suie­ra des jets de flèches. Les nuits au mouillage, sur le conseil d’un ca­pi­taine au­tri­chien, Slo­cum ta­pisse le pont de clous de ta­pis­sier, his­toire de dor­mir tran­quille. Un soir, l’alarme an­ti-in­tru­sion fonc­tion­ne­ra à plein : « Je n’ai pas be­soin d’un chien : ils hurlent comme une meute. » Cô­té na­vi­ga­tion pure, Slo­cum va ga­gner son Pa­ci­fique aux li­mites de l’usure et de la té­na­ci­té. À la sor­tie du dé­troit de Ma­gel­lan (cap Pi­lar), la tem­pête le cueille et le re­jette « à sec de toile » droit vers le Horn. Re­tour Pun­ta Are­nas. Et se­conde tra­ver­sée du ca­nal de Ma­gel­lan.

Cartes pos­tales d’une Terre plate…

Trois mois d’épreuve et de ten­sion pour pas­ser un cap ? En s’échap­pant de l’At­lan­tique, Slo­cum hurle sa joie aux mouettes et aux phoques : « Pour­quoi ne pas se ré­jouir d’avoir eu de la chance, tout sim­ple­ment ? » Après quatre-vingt-dix jours pas­sés dans ce vaste en­fer du Horn, l’im­men­si­té de l’eau libre à cou­rir ac­com­pagne dé­sor­mais le Spray. Une page aux dou­ceurs de tro­piques et d’exo­tisme s’ouvre en grand. Sur la route de l’Aus­tra­lie, Jo­shua Slo­cum de­vient – le genre lit­té­raire n’est pas près de s’éteindre – le chro­ni­queur d’une li­ber­té rare. Les es­cales ont des goûts in­at­ten­dus

de bei­gnets frits of­ferts aux en­fants (sur l’île Juan Fer­nan­dez), de ré­cep­tion chez la veuve de Ro­bert Louis Ste­ven­son ou de cé­ré­mo­nies in­di­gènes (îles Sa­moa), de vi­sites d’écoles et de ba­lades à che­val. En oc­tobre 1896, il mouille dans la baie de Syd­ney pour plus de deux mois. Le Spray ma­raude vers la Tas­ma­nie, avant de re­mon­ter la Grande bar­rière de co­rail (« en mé­moire à James Cook »), et de fi­ler ouest, vers la mer de Ti­mor et l’océan In­dien, via le dé­troit de Tor­rès. Es­cales aux îles Co­cos : « le pa­ra­dis ». Ro­drigues : « un conte de fée ». À l’île Mau­rice, il donne des confé­rences à l’opé­ra, pro­mène « pour les re­mer­cier de leur hos­pi­ta­li­té à ma pauvre ma­nière » un aé­ro­page de jeunes filles : « Ja­mais na­vire n’eut plus bel équi­page ! »

Cap sur New­port

Une tra­ver­sée sous la sé­ré­ni­té des ali­zés le long du Ca­pri­corne s’achève. Là en­core, Jo­shua Slo­cum es­quisse, pour les gé­né­ra­tions de so­li­taires à ve­nir (re­li­sez Alain Ger­bault ou Ber­nard Moi­tes­sier), les grands cha­pitres des charmes et de l’in­do­lence des îles et des tro­piques. Na­vi­ga­tion par­faite ? Mal­gré un coup de chien dans le ca­nal du Mo­zam­bique, Slo­cum sait par­fai­te­ment que son « en­tre­prise » est en passe de réus­sir. Dur­ban, puis Le Cap. Quatre mois de « re­pos » bien mé­ri­té sur la pointe de l’Afrique. La vie so­ciale d’un so­li­taire, à terre, est in­tense. L’épo­pée du Spray pas­sionne. Ses confé­rences rem­plissent sa caisse de bord. Il voyage, en train, dans les plaines du Trans­vaal. Dis­cute Afrique et na­vi­ga­tion avec le grand ex­plo­ra­teur Stan­ley. Et lors­qu’il narre son tour du monde au pré­sident Kru­ger, il se fait gen­ti­ment ra­brouer : « Un voyage au­tour du monde est im­pos­sible, M. Slo­cum. Puisque le monde est plat .» En mars 1898, il at­taque sa der­nière grande étape. Dans l’At­lan­tique Sud, il dort dans la chambre de Na­po­léon à Sainte-Hé­lène. Sur les côtes du Bré­sil, il s’in­quiète très sé­rieu­se­ment d’un risque in­at­ten­du : la guerre his­pa­noa­mé­ri­caine, qui vient de se dé­cla­rer, pour­rait bien voir le Spray ar­rai­son­né en mer. Gre­nade. Mer des Sar­gasses et Gulf Stream. Le ca­pi­taine re­trouve l’étoile po­laire sans ren­con­trer pa­villon en­ne­mi, et ca­vale droit sur le cap Hat­te­ras. Il es­suie­ra « la plus vio­lente tem­pête du voyage » au large de New York. Dans l’épi­sode, son double à bord, n’est plus là. « Je ne le re­ver­rai ja­mais » : le pi­lote de la Pin­ta s’es­quive, mis­sion ac­com­plie. À une heure du ma­tin, le 27 juin 1898, le Spray, après s’être fau­fi­lé au ras des cailloux pour évi­ter les mines qui pro­tègent la rade de New­port, ar­rive pa­ci­fi­que­ment à quai, sur son erre. Mo­deste Slo­cum. Il note que le ba­teau est en meilleur état qu’à son dé­part. Et lui-même se trouve « ra­jeu­ni de dix ans », avec juste quelques ki­los de plus qu’à son dé­part…

38 mois de voyage. Le ba­teau et Jo­shua sont en bien meilleure forme qu’au dé­part

Jean-Marc Porte Grand re­por­ter Ne lui par­lez pas de voile : Jean-Marc, de­puis 40 ans, n’a de cesse d’ai­mer al­ler vite sur l’eau…

Le Spray et son bar­reur so­li­taire, en na­vi­ga on près des côtes aus­tra­liennes. Les pho­tos du Spray sous voile se comptent sur les doigts d’une main. Mais l’aven­ture fut lar­ge­ment sui­vie par la presse an­glo­saxonne tout au long des es­cales du voyage…

Ci­contre : trois mois pour fran­chir le dé­troit de Ma­gel­lan. Entre mé­téo et In­diens fué­giens, les dé­mê­lés de Slo­cum dans les pa­rages du Horn sont ren­trés au pan­théon des récits de na­vi­ga on… 1. Treize mille eu­ros ac­tuels. 2. Sai­ling alone around the world, édi­té en 1890. Tou­jours dis­po­nible, au­jourd’hui sous le tre Na­vi­ga­teur en so­li­taire, (Édi ons Ba­bel Poche) ain­si que sous son

tre ori­gi­nal aux Édi on La Dé­cou­vrance. 3. La pre­mière Coupe de l’Ame­ri­ca s’est dis­pu­tée en 1857 à New York. Les ré­gates de Cowes (An­gle­terre) re­montent à 1826. La pre­mière « course au large » connue, la course du Thé, date de 1866.

11 mètres de lon­gueur pour 18 tonnes. Les lignes du Spray (en ère­ment re­cons­truit par Slo­cum) sont, à l’ori­gine, celles d’un pe t ba­teau de pêche aux huîtres. Le Spray était ini ale­ment gréé en cotre (voile au­rique et focs d’avant). après le pas­sage du dé­troit de Ma­gel­lan, Slo­cum le trans­for­me­ra en yawl, en lui ajou­tant un mât d’ar mon – ou ta­pe­cul – à l’ar­rière de la barre, afin d’en amé­lio­rer la sta­bi­li­té de route et d’en fa­ci­li­ter les ma­noeuvres…

Ci­des­sous : l’île de Sainte­Hé­lène, l’une des der­nières es­cales de Slo­cum avant de re­mon­ter vers les côtes des Amé­riques. 4. Moins de trois de­grés (!).

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