LE BAZAR DE L’EVE­REST

Grands Reportages - - Édito - AN­THO­NY NICOLAZZI Ré­dac­teur en chef

On évoque sou­vent l’Eve­rest mal à pro­pos. Pour dé­non­cer les mé­faits des ex­pé­di­tions d’al­pi­nisme, prin­ci­pa­le­ment, avec, au pre­mier chef, l’em­ploi des po­pu­la­tions sher­pas comme por­teurs d’al­ti­tude (le terme « sher­pa » dé­signe une eth­nie, et non pas un mé­tier, rap­pe­lons-le une énième fois), sans réelle gra­ti­fi­ca­tion, tout juste un sa­laire « au mé­rite » – in­dexé sur la réus­site du som­met par les par­ti­ci­pants plu­tôt que sur l’ex­trême prise de risque que re­quiert leur ef­fort. Ou en­core l’in­ac­cep­table pol­lu­tion des prin­ci­pales voies d’as­cen­sion, par des bou­teilles d’oxy­gène, du ma­té­riel d’al­pi­nisme aban­don­né du­rant la re­traite, lors­qu’il ne s’agit pas des corps des al­pi­nistes eux-mêmes, qui mettent par­fois des an­nées avant d’être re­des­cen­dus (lors­qu’ils le sont ; cher­chez « Green Boots » sur Wi­ki­pé­dia, il y a de quoi être si­dé­ré)… On pour­rait clore le cha­pitre sur ce grand bazar du Toit du monde en im­pu­tant ces dé­rives tou­ris­tiques à la seule pra­tique du « huit-mil­lisme » (qui dé­signe l’as­cen­sion des qua­torze plus hauts som­mets du monde, par des al­pi­nistes qui, par­fois, n’en sont même pas) mais il se­rait mal­gré tout bien ca­va­lier de ne pas étendre la ques­tion au tou­risme tout en­tier. On es­time à trente-cinq mille le nombre de per­sonnes qui dé­couvrent la haute val­lée du Khum­bu chaque an­née, prin­ci­pa­le­ment des ran­don­neurs, voire des tou­ristes clas­siques. Cha­cun sa­voure – de plus en plus – le plai­sir de la vue, mais éga­le­ment d’une douche chaude le soir ve­nu, de­vant une bière bien fraîche, avant de se ré­fu­gier au coin du poêle pour dé­gus­ter une bonne as­siette de nouilles sau­tées. Sans ou­blier la mise à jour de son pro­fil Fa­ce­book, car le Wi-Fi (pas don­né au de­meu­rant), ir­ra­die dé­sor­mais tous les lodges du Khum­bu. En étant par­fai­te­ment hon­nête, il y a lar­ge­ment de quoi se po­ser des ques­tions sur nos pra­tiques de voya­geurs dès lors que l’on exa­mine avec at­ten­tion les pro­blé­ma­tiques en­vi­ron­ne­men­tales ou so­ciales qu’elles en­gendrent. Loin de moi l’idée de je­ter la pierre à qui­conque, si ce n’est à moi-même. Toutes les cri­tiques énon­cées ci-des­sus sont par­fai­te­ment jus­ti­fiées, et per­sonne ne cher­che­ra sé­rieu­se­ment à les nier. Mais il n’en de­meure pas moins qu’un voyage dans la val­lée de l’Eve­rest n’est pas QUE ça. C’est éga­le­ment – et d’une ma­nière en­core plus pé­remp­toire – une mer­veilleuse ex­pé­rience. Qui mêle avec maes­tria la beau­té du monde (on ne l’a peut-être pas en­core as­sez dit dans ce nu­mé­ro, mais cet iti­né­raire est réel­le­ment d’une beau­té stu­pé­fiante), la sa­gesse et la dou­ceur du peuple sher­pa, sans ou­blier que cette ac­ti­vi­té éco­no­mique qu’est le tou­risme dans cette par­tie du monde, ap­porte à une po­pu­la­tion de mon­tagne, jus­qu’à des al­ti­tudes dé­rai­son­nables, la pos­si­bi­li­té de vivre, d’ha­bi­ter, d’en­vi­sa­ger leur ave­nir au­tre­ment que dans les gour­bis des grandes villes. Et tout bien consi­dé­ré, après vingt ans de ba­roude de par le monde, si vrai­ment j’avais à choi­sir un voyage et un seul… cet Eve­rest ne se­rait vrai­ment pas loin du nir­va­na…

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