Cor­dillère Huay­huash

L’HAR­MO­NIE MA­JEURE

Grands Reportages - - Expe Trek Perou 2017 -

22 juin. Le vent d’est, ve­nu de l’Ama­zo­nie, roule ses nuages hu­mides sur la cor­dillère. Der­nier ob­jec­tif du voyage pour une der­nière bas­cule ra­di­cale ? Huay­huash est dans tous les es­prits. Hier, une grosse jour­née à « basse in­ten­si­té » nous a ser­vi de jour de re­pos. Nous avons rou­lé sur les pistes vers les cols au nord de Ca­rhuaz, pour prendre un peu de champ. La cor­dillère Noire comme bal­con ma­jeur sur la cor­dillère Blanche ? Villages mi­nus­cules, per­chés sur les ver­sants. Sil­houettes énig­ma­tiques des puya rai­mon­dii, vé­ri­tables cierges ac­cro­chés aux pentes. La pro­messe du cou­cher de so­leil sur le Huas­ca­ran et le Huan­doy a échan­gé les flam­boyances at­ten­dues contre le jeu sub­til du gris des nuages sur les arêtes et les faces. Le must de cette jour­née ? Le grand mar­ché de Ca­rhuaz, peut-être l’un des plus « an­dins » de toute la Cor­dillère. Un plein de sou­rires et de vie simple, avant de re­prendre le che­min de mondes bien moins ha­bi­tés… Le vrai pe­tit mi­racle de ce jour est ad­ve­nu der­rière la vitre (em­buée) du mi­ni­bus. Sor­tie sou­daine des brumes grises. Fin de la pluie. Tout au bout des pié­monts, Huay­huash a pris toute sa place en quelques se­condes, avec sa guir­lande de crêtes et de som­mets en­tou­rant la face ouest du Ye­ru­pa­ja (6 635 m). Après « la Blanche », le contraste des ho­ri­zons et des re­liefs est tout sim­ple­ment ma­jeur. Plus pe­tite. Plus altière et « sin­gu­lière ». Plus loin­taine et iso­lée, aus­si. La ma­gie de la « cor­dillère Rouge » n’en est qu’à

ses pre­miers dé­voi­le­ments. Rou­ler dans les dé­dales des vallées, sur des pistes de se­mi­ver­tige. Oa­sis de ver­dures au ras des grands tor­rents. Villages re­cu­lés. In fine, les ar­rie­ros nous em­barquent avec armes et ba­gages pour une jo­lie re­mon­tée entre de su­blimes arêtes de cal­caire sous le col de Ca­ca­nan. Sur les pistes mu­le­tières du Río Ca­liente (sources chaudes et bas­sins ocre), notre pre­mière de­mi-jour­née de marche au­tour de Huay­huash s’est dou­ce­ment ar­rê­tée face à l’am­phi­théâtre des faces du Ji­ri­shan­ka et du Ron­doy, juste sous la La­gu­na Mi­to­co­cha. Quelques che­vaux. Le chant du tor­rent. Mis à part une pe­tite équipe de grim­peurs ja­po­nais, en acclimatation sur l’iti­né­raire, nous sommes à peu près seuls au monde, ce soir, à nous par­ta­ger la ma­gie du lieu… 23 juin. La mon­tée en puis­sance de la sin­gu­la­ri­té Huay­huash s’im­pose ma­gis­tra­le­ment. Le « plus » de cet iti­né­raire, concoc­té par Car­los Flores, notre guide de haute mon­tagne pé­ru­vien, est bien au ren­dez-vous : nous avons com­men­cé à dé­lais­ser l’iti­né­raire clas­sique du tour de Huay­huash pour bas­cu­ler sur les sentes re­joi­gnant la Que­bra­da Al­cay­co­cha, un val­lon sus­pen­du et dé­sert, qui tombe droit (mais vrai­ment droit…) sur la grande la­gune de Ca­rhua­co­cha. Le col qui mène à cette star sur le tour de la cor­dillère, semble col­lé au nez des gla­ciers. Sur tout l’est, la bar­rière cen­trale des som­mets prin­ci­paux de Huay­huash, du Ji­ri­shan­ka à la Siu­la Grande et au Ron­doy, tisse un ho­ri­zon de beau­té éta­gé entre 5 500 et 6 600 mètres. Un bout de monde à tom­ber par terre ? Entre ins­tal­la­tion au camp et re­pas du soir, écou­ter le chant et l’éner­gie du si­lence qui nous do­mine. Cris d’oi­seaux sur la grande la­gune. Lé­gers gron­de­ments de tor­rents. Longues sé­quences du fra­cas des chutes de sé­racs. Et les re­flets des som­mets, en mi­roir par­fait sur l’eau. Un monde gran­diose et hors des hommes ? Seule une mi­nus­cule ca­bane d’al­page au toit de chaume et un pe­tit en­clos de pierre signent, tout au bout de la la­gune, une fra­gile per­ma­nence hu­maine, in­crus­tée dans la sau­va­ge­rie ab­so­lue des lieux. 25 juin. Avec le pas­sage du col Tra­pe­cio (5 000 m), nous bou­clons la des­cente plein sud des ver­sants est de la cor­dillère, au nez des faces en­nei­gées. Hier ? Une mé­téo lé­gè­re­ment mes­quine

(ciel cou­vert…) nous a ac­com­pa­gnés vers le col de Siu­la (4 830 m). Sen­tiers raides et cas­sants hors de l’iti­né­raire clas­sique, certes, mais sur­tout la­gunes à ré­pé­ti­tion et spec­ta­cu­laires chutes de sé­racs au pro­gramme. Mais ce jour, sa­vou­rer le pay­sage nou­veau qui s’ouvre vers les hauts pla­teaux et les gla­ciers calmes des som­mets de la cor­dillère Rau­ja. Plein gaz sous un pur ciel bleu, ce nou­veau shunt sur l’iti­né­raire « nor­mal » fut un pur bon­heur. Vent frais et la­gunes aux cou­leurs dé­mentes. Et cette fois, les ânes et les che­vaux étaient in­té­gra­le­ment de la par­tie sur un sen­tier… ba­laise pour eux. Entre les cor­niches sus­pen­dues du som­met du Tra­pe­cio (le pe­tit 6 000 à main droite) et les orgues rouges du Pus­can­tur (un jo­li 5 600, tout de ver­ti­cales de ba­salte), la bam­bée de notre ca­ra­vane à cent pattes ins­crite dans la beau­té des pay­sages était proche du « per­fect mo­ment »… 26 juin. Nou­veau cap, plein nord : la re­mon­tée des bor­dures ouest de Huay­huash est en route. Sur le col San­ta Ro­sa, la pe­tite équa­tion d’un pas de plus pour des ki­lo­mètres de vue ga­gnés avait vrai­ment de la gueule. Le pa­no­ra­ma des som­mets (Car­ni­ce­ro, Siu­la Grande, Ye­ru­pa­ra…) et les étoiles tur­quoise et bleues des la­gunes col­lées à nos pieds sous 900 mètres de pier­riers, c’était « bon ». Vrai­ment. Tout au­tant que la re­mon­tée au-des­sus de notre cam­pe­ment du soir : un al­ler­re­tour « bo­nus » sur la La­gu­na Ju­rau. Tor­rents et cou­leurs. Mo­raines ba­laises. Mais aus­si émo­tion de mé­moire : à main droite du Ye­ru­pa­ja, nous contem­plons le théâtre de dé­me­sure chao­tique où s’est écrite, il y a plus de trente ans, l’épo­pée sur­vi­va­liste de l’al­pi­niste bri­tan­nique Joe Simp­son. Trois jours à ram­per jambe brisée, aban­don­né (de bonne foi…) par son co­équi­pier, dans le la­by­rinthe du gla­cier et des sys­tèmes de mo­raines dé­bou­chant de la Siu­la Grande ? Vu de tout en bas et en ex­cel­lente forme, le truc pa­raît im­pos­sible. Mais il est vrai que cô­té « sur­vie », les Andes, de Guillau­met aux pas­sa­gers chan­ceux du vol 571, ne sont pas avares de grands ré­cits. 27 juin. Un pro­fil de jour­née très à l’en­vers de ce qu’il faut bien ap­pe­ler dé­sor­mais nos ha­bi­tudes : la jour­née a com­men­cé par un jo­li sept cents mètres de des­cente calme, entre tor­rent et lu­pins, dans la vaste val­lée de Ca­lin­ca. Ca­deau éclair : le pas­sage sur les crêtes d’un couple de

condors. Trente se­condes, la tête en l’air, pour prendre la me­sure de la taille et du do­maine de vol de ces sei­gneurs des cordillères ? Un bout d’ins­tant par­fait, avant de tou­cher le point bas de notre iti­né­raire. Péage lo­cal (quinze eu­ros par per­sonne, plus les mules, au bé­né­fice de la com­mu­nau­té du vil­lage) et bi­fur­ca­tion en at­mo­sphère dense : à cent mètres au-des­sus du ha­meau de Huayl­la­pa (3 500 m), cer­tains d’entre nous plongent vers la ci­vi­li­sa­tion, entre cu­rio­si­té pure (ha­sard des jours : une fête vil­la­geoise, avec fan­fare, danse et vic­tuailles nous y at­ten­dait) et mo­biles net­te­ment plus pro­saïques (re­cherche de quelques litres de vins). Les quelque 700 mètres de re­mon­tée sur les al­pages de Hua­tiaq (à ne pas confondre avec le vil­lage de Hua­tiaq, sur la côte ouest du Groen­land), sous les faces du Ta­push et du Dia­blo Mu­do, sont ava­lés à un train d’en­fer. Ce n’est pas en­core du trail, mais dé­sor­mais nous sommes ab­so­lu­ment ac­cli­ma­tés. De­main, les pa­ris sont ou­verts : de com­bien al­lons-nous faire tom­ber le chro­no de l’étape pré­vue (8 heures), entre les bé­né­fices de l’acclimatation et ce­lui des trois litres de blanc chi­lien qui re­froi­dissent ac­tuel­le­ment dans le tor­rent ? 28 juin. Deux cols pour cet avant-der­nier jour. Notre pé­riple tire à sa fin. Les ar­rie­ros sont à fond. Nous ? L’usure com­mence à se faire sen­tir. In­dice : la va­riante du jour, à la sor­tie du col Yau­cha Pun­ta (une crête tran­chant un fil sus­pen­du entre les deux mondes ab­so­lu­ment op­po­sés des grandes faces du Ye­ru­pa­ra jus­qu’au Ron­doy et l’en­che­vê­tre­ment des hautes vallées plein ouest) n’a ras­sem­blé, avec notre guide Car­los, que six for­çats sur douze. Les 800 mètres du point de vue, pile au-des­sus des la­gunes, et pleine face du cirque gla­ciaire va­laient pour­tant l’ef­fort de la des­cente, net­te­ment abrupte et rai­dasse. Ce soir donc, der­nier camp pour notre pe­tite so­cié­té. Après les jours de so­li­tudes, une tren­taine de tentes et plu­sieurs groupes nous en­tourent : la la­gune Ja­hua­co­cha est un point d’en­trée et de sor­tie « clas­sique » des groupes de trek dans Huay­huash. De­main, un ul­time col, iso­lé, pour ne pas fi­nir « notre » boucle ni trop clas­si­que­ment, ni trop fa­ci­le­ment. Et (bien plus étrange, à bien y pen­ser…) de­main soir, nous se­rons à peu près dou­chés et chan­gés, du cô­té de Chi­quian. Dé­com­pres­sion heu­reuse ? La boucle de ces se­maines est bou­clée. Dans deux jours, nous se­rons de re­tour au bord du Pa­ci­fique.

Ex­tré­mi­té sud du tour de Huay­huash : pile sous le som­met du Tra­pe­cio, nos ar­rie­ros et une pe te cen­taine de sa­bots filent plein gaz vers le col épo­nyme, qui frôle les gla­ciers ar­ron­dis de la cor­dillère Rau­ra.

Jour 5 : pier­riers, som­mets et la­gu­nas : la vue sur le coeur d’al tude de Huay­huash (Siu­la Grande et Ye­ru­pa­ja), de­puis le col de San­ta Ro­sa.

Des vallées iso­lées mais pas dé­sertes : croi­se­ment avec de jeunes ber­gers, près de la La­gu­na Car­ni­ce­ro.

Au bon­heur des né­vés fa­ciles et des mé­téos par­faites : la joie par­ta­gée de notre guide pé­ru­vien Car­los Flores et du groupe, sur les der­niers mètres me­nant au col San­ta Ro­sa.

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