Jean Du­jar­din

Brice de Nice a fait da­van­tage d’en­trées que The Ar­tist. C’est dire si ce nou­vel opus est at­ten­du ! Pour pa­tien­ter, nous avons re­trou­vé Jean Du­jar­din, tou­jours par­tant pour la dé­conne, qui s’émer­veille en­core comme un en­fant de son par­cours in­es­pé­ré. Pour

Infrarouge - - LA UNE - Par Aude Ber­nard- Treille

On sent que vous pre­nez un réel plai­sir à re­trou­ver Brice dix ans après. Fa­ci­li­té ou chal­lenge ?

C’était très in­for­mel. Même pour l’écri­ture. Je dî­nais avec mon pote James Huth, qui est un vrai ami et pas seule­ment le réa­li­sa­teur du film. À cette époque, j’étais un peu down et il m’a dit : « Viens, on se marre, on re­part sur Brice ! » . Pour moi, il fal­lait le lais­ser où il était et puis fi­na­le­ment, je me suis tel­le­ment mar­ré en créant une sorte de mé­lange du Ma­gni­fique ou de

Lit­tle Big Man que je me suis ren­du compte qu’il me man­quait. Dix ans après, j’ai été ras­su­ré de voir que j’étais as­sez neuf dans ce mé­tier, que j’avais en­core en­vie de m’amu­ser.

Aviez- vous re­vu le vrai Brice, qui vous avait ins­pi­ré le per­son­nage au dé­part ?

Non, je ne l’ai ja­mais re­vu. Je crois qu’il est de­ve­nu ki­né. Il a dû se re­con­naître car il s’ap­pe­lait vrai­ment Brice ! J’avais ci­té plu­sieurs fois le col­lège où nous étions ; donc, il n’y avait pas beau­coup de doute. Il a dû chan­ger de­puis, car en ter­mi­nale on est tou­jours un peu con. Il se fou­tait de la gueule des gens, mais n’avait pas de re­cul et fi­na­le­ment, ça me tou­chait. Je l’ob­ser­vais, j’étais as­sez ti­mide et re­créer un per­son­nage comme lui était in­té­res­sant.

De­puis, vous avez in­ter­pré­té des per­son­nages très loin de la co­mé­die ( hors les OSS). Ce­la vous man­quait ?

Non, mais la co­mé­die a tou­jours été pré­sente. Je me suis tou­jours dit que j’al­ter­ne­rais. Je ne me dis ja­mais : « je tourne deux co­mé­dies, puis un film sé­rieux, puis autre chose » . Il n’y a pas de cal­cul, ce­la ar­rive na­tu­rel­le­ment. Avec Brice, la seule dif­fé­rence, c’est que j’ex­pé­ri­mente. C’est comme un ate­lier… Il y a des choses as­sez in­ven­dables dans le film. Ma­rius qui a des pieds bi­zarres, le fa­meux « je t’ai cas­sé » et son geste dé­bile et l’ab­sence de re­cul de Brice. Dès que je porte sa per­ruque blonde, j’ai un re­gard vide et je m’amuse à jouer, comme le font Clo­vis Cor­nillac ou Bru­no Sa­lo­mone. C’est de la dé­tente et en même temps c’est une grosse prod, donc il faut avoir le ti­ming de la dé­conne.

Pen­sez- vous que l’on de­vient trop sé­rieux en vieillis­sant ou, au contraire, que l’on re­de­vient en­fant ?

On re­de­vient en­fant, c’est clair ! Il y a moins de filtres, on re­trouve la mé­chan­ce­té gra­tuite, les tra­vers com­muns que des pe­tits par­tagent avec cer­taines per­sonnes âgées, quand ils osent dire des choses dans une forme un peu cash. Et puis il y a cette au­then­ti­ci­té par­fois gê­nante, lors­qu’ils font re­mar­quer des choses évi­dentes que l’on n’ose­rait ja­mais dire, sur le phy­sique par exemple : un nez de tra­vers, une voix bi­zarre… Brice est con, ar­ro­gant, très en­fan­tin mais à cause de sa can­deur on lui par­donne beau­coup de choses.

Que gar­dez- vous de l’en­fant que vous étiez ?

J’étais un pe­tit gar­çon très ti­mide, très ré­ser­vé, qui ob­ser­vait et des­si­nait pour ne pas trop par­ler. Mais je jouais beau­coup de­vant des co­pains ima­gi­naires et j’exis­tais très vite à tra­vers mes per­son­nages.

La chose im­pos­sible à la­quelle vous ai­mez croire ?

Les ex­tra­ter­restres ! Et sur­tout me dire que je fe­rai ce­la toute ma vie. Car ce­la me sur­prend tou­jours un peu. On parle de pas­sages à vide : je sais qu’à un mo­ment je vais vieillir, il fau­dra que je ré­in­vente mes per­son­nages, que je sois un autre !

Donc vous avez tou­jours vos yeux d’en­fant et vous n’êtes heu­reu­se­ment pas bla­sé ?

Quand on me prête une cer­taine ar­ro­gance, par ja­lou­sie ou mes­qui­ne­rie, je me dis que les gens ne savent pas d’où je viens. De­puis qua­rante- quatre ans, je sais qui je suis, je me sou­viens de ce que j’ai en­ten­du en­fant ou ado­les­cent à l’école. Et je me di­sais que ce­la al­lait être com­pli­qué. Donc je m’émer­veille et puis j’ai une cer­taine re­con­nais­sance en­vers la vie, le destin, et en­vers moi aus­si. Je suis très dur avec moi- même, par­fois plus que ne le sont les cri­tiques vis- à- vis de mon tra­vail ou de mes films. Je bosse beau­coup, je tourne peu pour bien tour­ner et avoir des ren­dez- vous, mais je n’en re­viens pas en­core de tout ce­la.

Le temps n’a pas d’ef­fet sur Brice, mais sur vous ?

Ah ouais… C’est un peu dur, en­fin ça com­mence… J’ai pas­sé la qua­ran­taine. Je me suis aper­çu il n’y a pas long­temps que je ne voyais plus trop bien de près. Bing : les lu­nettes de vue, ça y est ! En­suite, je suis un jeune pa­pa qui n’est pas le même à qua­ran­te­quatre ans qu’il y a quelques an­nées ! C’est gé­nial, ma fille a neuf mois et c’est fan­tas­tique. Entre trente et qua­rante ans, on est très fo­ca­li­sé sur sa pe­tite per­sonne et en­suite on se dé­bar­rasse, les prio­ri­tés prennent leur place, c’est agréable. Cette his­toire d’âge, c’est un peu con, on de­vrait nous lais­ser vivre jus­qu’à cent trente ou cent qua­rante ans ! Être ado jus­qu’à qua­rante, adulte à qua­rante- cinq. On nous offre du quatre- vingts ans…, c’est un peu ra­din !

Der­rière une pe­tite vanne, il y a sou­vent un peu de vé­ri­té et pas mal de mé­chan­ce­té. Qu’est- ce qui vous tou­che­rait le plus, per­son­nel­le­ment ?

Que l’on ne me croit pas, que je ne sois pas sin­cère, que l’on me prête des idées, qu’on parle à ma place, c’est ce qui m’hor­ri­pile le plus. Quand on rap­porte l’Os­car en France, ce n’est pas for­cé­ment un ca­deau. Il y a de la ja­lou­sie et de la sus­pi­cion, et ça m’em­merde car ce­la met en doute mon tra­vail et ma fa­cul­té à l’avoir ob­te­nu ! À tous ceux- là, je dis : « C’est un heu­reux ac­ci­dent, lais­sez- moi faire mon bou­lot et m’amu­ser. Ne met­tez pas mon plai­sir en doute. Le jour où je n’en ai plus, je vous jure : j’ar­rête ! » .

Le sens de la ré­par­tie, l’art de la casse, est- ce une force ou une ar­mure ?

Les deux, et c’est aus­si beau­coup de pu­deur. On veut être cin­glant pour évi­ter de dire des choses dif­fi­ciles à ac­cou­cher. C’est un truc que l’on peut re­trou­ver dans la sé­duc­tion, ce­la peut ai­der.

Dans le film, on re­trouve une cri­tique des dik­tats de la so­cié­té et sur­tout de son égo­cen­trisme et du nar­cis­sisme qui montent en puis­sance. Un mes­sage pour la jeu­nesse ?

Je ne veux pas faire vieux con, mais je cri­tique le cô­té « je me re­garde » . Il y a des jeunes filles qui me de­mandent une pho­to, elles se re­coiffent avant et partent sans même dire au re­voir ! C’est as­sez ré­vé­la­teur. Et puis aus­si le cô­té « fête obli­ga­toire » , où l’on est obli­gé de se mettre mi­nable dans un mètre car­ré de pis­cine, bour­ré à la vod­ka Red Bull. À mi­di !

No comment. Dans le pre­mier Brice, le mes­sage était : « de­viens ce que tu es » . Et là, c’est « re­gar­de­toi en face » .

Faites- nous par­ta­ger une des scènes que vous avez par­ti­cu­liè­re­ment ado­ré tour­ner ?

Il y en a pas mal mais je ne peux pas les dé­voi­ler ! Ce que j’ai ai­mé sur­tout, c’est d’avoir re­trou­vé mes potes : Clo­vis, Al­ban, Bru­no…

Pour res­ter dans l’uni­vers yel­low, qu’est- ce qui vous fait rire jaune ?

L’hu­mi­lia­tion. Il y en a pas mal dans le film. Je l’ai vue à l’ar­mée, à l’école, et c’est un truc que je dé­teste. C’est cen­sé faire rire, mais ce­la met très mal à l’aise, c’est pour­quoi j’ai in­ven­té ce per­son­nage. Pas tant pour ses « casses » mais pour le ri­di­cule qu’il y avait à dire : « je t’ai cas­sé » . On a juste en­vie de lui ré­pondre : « re­garde- toi : t’es nul » .

En­fin, à qui met­triez- vous un car­ton jaune en ce mo­ment ?

À une sur­en­chère de cer­tains mé­dias qui abusent de mots, qui nour­rissent les po­lé­miques, qui gal­vaudent le mot « star » , à cette in­tru­sion ex­ces­sive et ce voyeu­risme à tout prix. Nos en­fants ne connaî­tront peut- être ja­mais une vie pri­vée. Je ne suis pas don­neur de le­çon, mais il y a de la mé­dio­cri­té au­tour de nous !

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