So­cié­té

Entre crise d'ego et crise de pa­ra­no, vé­ri­fi­ca­tion de la der­nière heure de connexion sur Fa­ce­book et fouille ana­ly­tique de l'his­to­rique de son conjoint, la ja­lou­sie s'épa­nouit avec les ré­seaux so­ciaux. Une né­vrose contem­po­raine bien réelle qui nous a tous

Jalouse - - SOMMAIRE - Par Lau­reen Pars­low Pho­tos Mayan To­le­da­no

La carte du Tendre passe au GPS

Pour illus­trer une ten­dance so­cié­tale pré­do­mi­nante, rien de tel que de se ré­fé­rer au cha­pitre “Les stars sont comme nous”. Ré­cem­ment, les cé­lé­bri­tés vic­times de ce sen­ti­ment pri­mal qu'est la ja­lou­sie n'ont pas hé­si­té à se vau­trer dans un dé­bal­lage émo­tion­nel sans filtre sur les ré­seaux. Le tri­angle amou­reux Bel­la Ha­did-the Weeknd-se­le­na Go­mez s'est af­fi­ché sans com­plexe sur Ins­ta­gram, avec des in­trigues dignes des meilleurs épi­sodes de Mel­rose Place. Dès que Bel­la ap­prend que son ex s'est rap­pro­ché de Se­le­na, elle

un­fol­low les deux, puis fait sem­blant de tour­ner la page en pos­tant des pho­tos d'elle à moi­tié nue ou en com­pa­gnie de bel­lâtres quand, en cou­lisse, on mur­mure qu'elle “n'a tou­jours pas fait le deuil de sa re­la­tion” avec le rap­peur. On se sou­vient aus­si de Ri­han­na cou­pant les ponts avec Drake et Jen­ni­fer Lo­pez sur Ins­ta­gram après que le rap­peur y eut pos­té une pho­to non équi­voque de lui avec J. Lo. On mur­mure que, fou amou­reux de Ri­ri, il au­rait cher­ché à ti­tiller sa ja­lou­sie en s'af­fi­chant avec Jen­ny from the Block. Bref, vous l'au­rez com­pris, la ja­lou­sie dé­clen­chée par des dé­bal­lages sur In­ter­net pro­voque chez les stars comme les ano­nymes des ré­ac­tions en chaîne dignes de votre pe­tit ne­veu de 4 ans, sou­vent in­com­pré­hen­sibles vues de l'ex­té­rieur. En re­vanche, il est de­ve­nu lim­pide que l'époque où nos sens se met­taient en branle dès qu'on dou­tait de la fi­dé­li­té de l'autre au point de se mettre à fouiller ses poches ou la pou­belle, à re­ni­fler toute sa pen­de­rie et tra­quer le moindre che­veu sur le siège pas­sa­ger est bien ré­vo­lue. À l'heure de la sur­veillance gé­né­ra­li­sée, de la mul­ti­pli­ci­té des contacts via les ré­seaux so­ciaux ou les ap­plis, tout le monde flippe d'être trom­pé, et aus­si de se faire griller on­line, même pour une conver­sa­tion ano­dine avec un vieille connais­sance. Car, avec l'im­mé­dia­te­té des connexions et la trans­pa­rence des ré­seaux, tout se sait en un clic. Pour au­tant, sommes-nous tous de­ve­nus ja­loux ? Le psy­cho­logue cli­ni­cien, au­teur (1) et maître de confé­rences HDR à Gre­noble 1 Pa­trick-ange Raoult le confirme : “Les ré­seaux so­ciaux, c'est à la fois la fa­ci­li­té d'ac­cès, la cou­ver­ture ex­trê­me­ment large de contacts qu'on peut avoir et, sur­tout, la dis­si­mu­la­tion per­mise. Du coup, la confiance dans l'autre est énor­mé­ment fra­gi­li­sée d'en­trée de jeu. Ce contexte peut en ef­fet in­duire une di­men­sion pa­ra­noïaque, plus ou moins forte se­lon notre his­toire per­son­nelle. La mé­fiance, la dé­fiance, la sur­veillance, l'en­quête fine et préa­lable sur l'autre sont de­ve­nues mon­naie cou­rante.” Pré­sen­ta­tion de ce vau­de­ville di­gi­tal et amou­reux en trois actes.

Acte I : Le da­ting “Tour de contrôle”

Se­lon une étude amé­ri­caine, 28 % des gens sont in­ca­pables de se sé­pa­rer de leur ta­blette, contre seule­ment 20 % in­ca­pables de se pas­ser de sexe… Ce qui ex­plique pour­quoi dès qu'on ren­contre quel­qu'un, que ce soit en per­sonne ou sur Tin­der, par exemple, on l'ajoute sur Ins­ta, Fa­ce­book, Twit­ter, et on le goo­glise

de fond en comble avant de s'en­ga­ger, ne se­rait-ce que pour un verre : “Ce­la per­met de faire sa­voir dis­crè­te­ment et pas de fa­çon fron­tale si on est in­té­res­sé ou non. Et puis, vu qu'on est en­tré dans une lo­gique d'éco­no­mie de sa per­sonne au­jourd'hui, on ne veut pas perdre son temps, donc on ne se mouille pas si l'autre a en­core des pho­tos de son ex sur son compte Ins­ta, ou si, par exemple, ne suit que des bim­bos !”

plai­sante Ca­the­rine Le­jealle, so­cio­logue du di­gi­tal. “Quand je me suis ins­crite sur Tin­der, j'ai beau­coup swi­pé à gauche, et le pro­blème, c'est que les mecs me re­trou­vaient quand même sur Fa­ce­book, et cer­tains

se sont mis à me har­ce­ler”, ra­conte Ju­lie, gra­phiste pa­ri­sienne. Mais, rap­pelle Ca­the­rine Le­jealle, l'ar­ro­seur

est aus­si l'ar­ro­sé, ce qui dé­clenche notre ja­lou­sie : “On bé­né­fi­cie tous des mêmes fonc­tion­na­li­tés, ce qui est gé­nial car on peut se mettre en re­trait ou se dé­voi­ler à vo­lon­té. Mais on peut aus­si se prendre de plein fouet le si­lence de l'autre.” C'est aus­si ce qui est ar­ri­vé à Ju­lie : “Je me sou­viens de ce type avec qui j'avais pas­sé une nuit su­per, et que je vou­lais re­voir. Pa­ral­lè­le­ment, j'ai com­men­cé à dé­cor­ti­quer ob­ses­si­ve­ment ses likes sur Ins­ta­gram : com­bien de mes pho­tos il ai­mait, contre com­bien de celles d'une autre fille qu'il sui­vait aus­si de­puis peu. Et j'ai dé­chan­té quand il a ai­mé sa pho­to de mon­tagne ja­po­naise, alors qu'il n'avait pas ré­agi à mon sel­fie en bi­ki­ni le même jour. C'était un signe, en fait, puisque quand j'ai été cash avec lui, il m'a ex­pli­qué qu'il ne comp­tait pas me re­voir.”

Acte II : Le couple en mode sur­veillance russe

Le risque de ces nou­veaux ja­loux, c'est de se faire beau­coup de films à force de prendre pour ar­gent comp­tant ce qu'ils voient sur le Net – “Une des ca­rac­té­ris­tiques de la ja­lou­sie est de faire flam­ber l'ima­gi­naire”, pré­cise Pa­trick-ange Raoult – ou d'ar­ri­ver à des conclu­sions un peu trop hâ­tives sur la per­sonne qu'on traque : “On va am­pli­fier les choses, les ob­ser­ver et les ana­ly­ser avec nos grilles de lec­ture per­son­nelles. Alors que dans la vraie vie, les sens sont là, on peut per­ce­voir com­ment est vrai­ment la per­sonne, et c'est cette image qui doit comp­ter”, pour­suit Ca­the­rine Le­jealle. Une fois la dé­li­cate pre­mière étape de la ren­contre pas­sée, quand on se met en couple, la pro­blé­ma­tique épi­neuse des règles de conduite de l'un et l'autre sur les ré­seaux so­ciaux fi­nit tou­jours par se po­ser. Le mu­si­cien et pro­duc­teur Se­bas­tian narre d'ailleurs une anec­dote sur son couple dans Fa­ce­book Sto­ry, une chan­son du der­nier opus de Frank Ocean,

Blonde : son ex-co­pine croyait qu'il la trom­pait car il trou­vait ab­surde de l'ajou­ter en amie sur Fa­ce­book puis­qu'ils vi­vaient sous le même toit… “La ja­lou­sie mo­derne et di­gi­tale s'ap­pa­rente à la ja­lou­sie d'hon­neur, c'est fi­na­le­ment très nar­cis­sique. C'est lié à sa per­sonne, à l'image de soi, et c'est sou­vent lié à ses fra­gi­li­tés an­té­rieures, ana­lyse Pa­trick-ange Raoult. Toutes les ma­noeuvres, la traque, l'agres­si­vi­té, la fouille, on

les fait pour moins souf­frir psy­chi­que­ment.” Le sou­ci, c'est que s'il est fa­cile de fouiller dans la vie de l'autre, il est aus­si fa­cile de dé­cou­vrir des choses qui nous plaisent moins, car per­sonne n'est ir­ré­pro­chable à 100 %. “On cherche trop la per­fec­tion en termes de re­la­tion amou­reuse, de vie de couple. Or il faut lais­ser l'autre tran­quille, lui “lais­ser ses cou­lisses”, pour re­prendre l'ex­pres­sion du so­cio­logue Er­ving Goff­man, et ne pas in­ter­ve­nir dans tout son es­pace. Ces cou­lisses per­mettent le mys­tère ; de plus, ce qu'on dé­couvre de l'autre sur les ré­seaux ne re­flète de toute fa­çon pas la réa­li­té, ex­plique Ca­the­rine Le­jealle. Si l'on en croit les chiffres, la du­rée de vie du couple fond comme neige au so­leil. En 2010, une étude de l'ame­ri­can Aca­de­my of Ma­tri­mo­nial Lawyers rap­por­tait qu'aux États-unis un di­vorce sur cinq im­pli­quait Fa­ce­book. Plus de la moi­tié des avo­cats (66 %) ci­taient le ré­seau comme pre­mière source de preuves dans les af­faires de di­vorce.

Acte III : L’im­pos­sible rup­ture

Le comble de cette ja­lou­sie as­sis­tée par or­di­na­teur, c'est qu'elle ne s'ar­rête pas à la rup­ture. Le deuil d'une re­la­tion est im­pos­sible tant notre cu­rio­si­té mal­saine et nar­cis­sique nous pousse à vé­ri­fier plu­sieurs fois par jour, puis par mois, si l'autre nous a ou­blié ou est de­ve­nu ac­cro au Va­lium parce qu'on n'est plus là. “J'ai une ex qui conti­nue de me tra­quer post-rup­ture, en créant des faux comptes par­tout, puis en m'en­voyant des mes­sages où elle dé­crit mes pho­tos, mes nou­velles connexions, et me de­man­dant si je sors avec tel ou tel fille. Du coup, je me sens tra­qué et c'est im­pos­sible de refaire ma vie, parce que son fan­tôme est trop pré­sent”, confie Alex, 41 ans, res­tau­ra­teur. Bref, on est en droit de po­ser au psy la ques­tion sui­vante : com­ment les re­la­tions amou­reuses vont-elles sur­vivre dans les dix pro­chaines an­nées ? Elles se­ront aus­si

éphé­mères qu'une col­lec­tion croi­sière : “On n'au­ra sou­vent que des re­la­tions su­per­fi­cielles, faites de jouis­sance im­mé­diate, où l'on traite l'autre comme un ob­jet de plai­sir à consom­mer puis à je­ter. C'est un peu per­vers, car on ne s'en­gage pas, on ba­ra­tine, on fait une pré­sen­ta­tion de soi idyl­lique, et on dis­pa­raît du jour au len­de­main”, com­mente Pa­trick-ange Raoult. “On fonc­tion­ne­ra tou­jours plus dans le leurre et l'im­mé­dia­te­té. Et donc dans des fonc­tion­ne­ments d'im­ma­tu­ri­té af­fec­tive. Tout ce tra­vail fait au­pa­ra­vant par les couples, entre l'illu­sion amou­reuse ini­tiale, la prise en compte des réa­li­tés, le deuil de cer­taines choses, l'amé­na­ge­ment vers la ten­dresse, l'ac­cep­ta­tion des fautes de l'autre, se fe­ra rare.” Voi­là ce qui ar­rive quand on est trop ex­clu­sif avec son smart­phone.

(1) Com­prendre et soi­gner la ja­lou­sie, éd. Du­nod. Ja­lou­sie(s) : un af­fect en souf­france, une souf­france de l'af­fect, éd. In Press.

P. 122, la carte du Tendre passe au GPS

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