La bio­di­ver­si­té de l’Ama­zo­nie, hé­ri­tage des Pré­co­lom­biens ? Jean-Fran­çois Mo­li­no, avec Mi­ckaël Mestre et Guillaume Odonne

Jean-Fran­çois Mo­li­no, IRD Mont­pel­lier, avec Mi­ckaël Mestre, In­rap Cayenne, Guillaume Odonne, CNRS Cayenne

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L’ana­lyse d’un nombre im­por­tant de don­nées col­lec­tées par un ré­seau de 200 scien­ti­fiques de 17 pays dif­fé­rents sou­tient l’hy­po­thèse d’une fo­rêt ama­zo­nienne du­ra­ble­ment in­fluen­cée par les so­cié­tés pré­co­lom­biennes. Une vi­sion bien dif­fé­rente de l’image sté­réo­ty­pée d’un es­pace pré­ser­vé des ac­ti­vi­tés hu­maines.

L’ Ama­zo­nie n’est pas une fo­rêt vierge. De­puis une trent ai n e d’a n n é e s, les ar­chéo­logues ac­cu­mulent les preuves d’oc­cu­pa­tions hu­maines an­ciennes en dif­fé­rents points de ce vaste en­semble, qui n’est d’ailleurs pas uni­for­mé­ment cou­vert de fo­rêts. Ils ont mis au jour des traces d’ag­glo­mé­ra­tions de plu­sieurs mil­liers d’ha­bi­tants, de ré­seaux denses de routes et de ca­naux, et d’ac­ti­vi­tés agro­syl­vi­coles in­tenses et du­rables. Loin d’être un « dé­sert hu­main » où seules quelques tri­bus de chas­seurs-cueilleurs sur­vi­vaient dif­fi­ci­le­ment de­puis quelques mil­liers d’an­nées, le bas­sin ama­zo­nien au­rait abri­té en 1492, date de l’ar­ri­vée de Ch­ris­tophe Co­lomb en Amé­rique, plu­sieurs mil­lions, voire di­zaines de mil­lions, d’ha­bi­tants. Ces es­ti­ma­tions, à prendre avec pré­cau­tions étant don­né la ra­re­té des don­nées ar­chéo­lo­giques et l’hé­té­ro­gé­néi­té de cet im­mense es­pace, donnent de l’Ama­zo­nie d’avant l’ar­ri­vée des Eu­ro­péens une vi­sion bien dif­fé­rente de celle qui pré­va­lait jusque-là, y com­pris chez nombre d’éco­logues. En re­met­tant en cause l’image sté­réo­ty­pée de la « fo­rêt vierge », les tra­vaux des ar­chéo­logues ont fait de l’Ama­zo­nie un nou­vel ob­jet d’étude pour l’éco­lo­gie his­to­rique. Par es­sence in­ter­dis­ci­pli­naire, puis­qu’elle as­so­cie étroi­te­ment ar­chéo­logues, an­thro­po­logues, eth­no­logues, éco­logues, agro­nomes et pé­do­logues (spé­cia­listes des sols), l’éco­lo­gie his­to­rique vise à dé­crire et com­prendre les in­ter­ac­tions sur le long terme (à une échelle de temps plu­ri­sé­cu­laire, voire plu­ri­mil­lé­naire) entre les so­cié­tés hu­maines et leur en­vi­ron­ne­ment. Cette ap­proche glo­bale per­met donc d’éva­luer dans quelle me­sure les ac­ti­vi­tés hu­maines pas­sées ont pu lais­ser des traces dans les pay­sages ac­tuels.

Un rôle plu­ri­sé­cu­laire

Ce der­nier ob­jec­tif est cru­cial pour les fo­rêts tro­pi­cales. En ef­fet, leur ex­trême bio­di­ver­si­té est en­core mal com­prise. L’ori­gine et le main­tien dans le temps de cette di­ver­si­té font l’ob­jet d’in­tenses dé­bats par­mi les éco­logues « clas­siques ». Or,

jus­qu’à pré­sent, pour ex­pli­quer la co­exis­tence de tant d’or­ga­nismes dif­fé­rents et les va­ria­tions dans l’es­pace du mé­lange d’es­pèces, les éco­logues par­taient du prin­cipe que toute fo­rêt n’ayant pas su­bi de dé­gra­da­tion vi­sible au cours des deux ou trois der­niers siècles pou­vait être consi­dé­rée comme « pri­maire », c’est-à-dire vierge d’im­pacts hu­mains. En con­sé­quence, les mo­dèles ex­pli­ca­tifs de la di­ver­si­té n’avaient à prendre en compte que des causes « na­tu­relles » (condi­tions en­vi­ron­ne­men­tales pré­sentes et pas­sées, his­toire et évo­lu­tion des flores et des faunes, ou phé­no­mènes dus au ha­sard). L’éco­lo­gie his­to­rique bou­le­verse ces re­pré­sen­ta­tions en mon­trant la né­ces­si­té de prendre en compte le rôle plu­ri­sé­cu­laire de l’homme. Ce fai­sant, elle contri­bue à im­po­ser un chan­ge­ment de pa­ra­digme : le dua­lisme homme-na­ture, hé­ri­tage de la pen­sée oc­ci­den­tale, ne peut plus consti­tuer le cadre unique de ré­flexion sur l’his­toire, l’état pré­sent et le de­ve­nir des fo­rêts tro­pi­cales hu­mides. Mais com­ment éva­luer l’im­pact des so­cié­tés amé­rin­diennes pré­co­lom­biennes sur la di­ver­si­té des fo­rêts ama­zo­niennes d’au­jourd’hui ? Pour l’ins­tant, les tra­vaux d’éco­lo­gie his­to­rique, très dé­pen­dants de don­nées ar­chéo­lo­giques, sont par force concen­trés sur les zones que les ar­chéo­logues ont pu étu­dier avec suf­fi­sam­ment de pré­ci­sion. Bien que ces tra­vaux soient de plus en plus nom­breux, les su­per­fi­cies cou­vertes ne re­pré­sentent qu’un mi­nus­cule échan­tillon du bas­sin ama­zo­nien, de quelque 7,5 mil­lions de km2. De plus, ces sites d’études sont très in­éga­le­ment ré­par­tis : comme celles des col­lectes bo­ta­niques ou zoo­lo­giques, la carte des sites ar­chéo­lo­giques en Ama­zo­nie épouse en grande par­tie celle des axes de pé­né­tra­tion dans l’in­té­rieur du mas­sif (les fleuves et leurs prin­ci­paux af­fluents, le ré­seau rou­tier). Le reste est ex­pli­qué par l’avan­cée des fronts de dé­fo­res­ta­tion, qui ré­vèlent des sites ar­chéo­lo­giques jusque-là mas­qués sous la fo­rêt. C’est ain­si que la ma­jeure par­tie des tra­vaux en éco­lo­gie his­to­rique, hor­mis ceux me­nés dans des zones de sa­vane, sont concen­trés dans le sud-ouest de l’Ama­zo­nie (Bo­li­vie, État de l’Acre au Bré­sil) et le long de l’Ama­zone et de ses prin­ci­paux af­fluents. Face à ce dé­fi­cit criant de don­nées, l’idée que les ré­sul­tats ob­te­nus à l’échelle lo­cale, dans un nombre en­core li­mi­té de sites, puissent être gé­né­ra­li­sés à tout ou par­tie de l’Ama­zo­nie est en­core loin de faire con­sen­sus. C’est dans ce contexte qu’une étude ré­cente, di­ri­gée par Ca­ro­li­na Le­vis, de l’Ins­ti­tut

La pro­por­tion de cer­taines es­pèces est trop im­por­tante pour être le fruit du ha­sard

na­tio­nal de re­cherche d’Ama­zo­nie, au Bré­sil, vient ap­por­ter un éclai­rage nou­veau, grâce à une ana­lyse me­née à l’échelle de l’en­semble du bas­sin fo­res­tier ama­zo­nien (1). Cette étude re­pose sur l’im­po­sant jeu de don­nées du ré­seau ATDN (Ama­zon Tree Di­ver­si­ty Net­work), por­tant sur 14 km2 d’in­ven­taires d’arbres dans les neuf pays ama­zo­niens (Bré­sil, Bo­li­vie, Co­lom­bie, Équa­teur, Guya­na, Guyane fran­çaise, Pé­rou, Su­ri­name, Venezuela). Consti­tué par 200 scien­ti­fiques (dont l’un des au­teurs de cet ar­ticle) de 17 pays, ce jeu de don­nées a dé­jà ser­vi de base à plu­sieurs études sur la di­ver­si­té en es­pèces des com­mu­nau­tés d’arbres fo­res­tiers à l’échelle du bas­sin ama­zo­nien. L’une d’entre elles a conclu que les fo­rêts ama­zo­niennes abri­taient en­vi­ron 16 000 es­pèces dif­fé­rentes d’arbres et que, par­mi elles, 227 « hy­per­do­mi­nantes » (soit 1,4 %) re­pré­sen­taient à elles seules plus de 50 % de tous les arbres (2).

Den­si­té hu­maine

Après avoir iden­ti­fié 85 es­pèces d’arbres consi­dé­rées comme do­mes­ti­quées ou se­mi­do­mes­ti­quées par les po­pu­la­tions amé­rin­diennes pour leurs fruits, leur huile ou d’autres pro­duc­tions spé­ci­fiques, Ca­ro­li­na Le­vis et ses col­lègues se sont aper­çus que 20 d’entre elles, soit près du quart, sont hy­per­do­mi­nantes. Deux hy­po­thèses (non to­ta­le­ment ex­clu­sives) pour­raient ex­pli­quer cette pro­por­tion, trop im­por­tante pour être le fruit du ha­sard. Se­lon la pre­mière, les Amé­rin­diens ont do­mes­ti­qué ces es­pèces parce qu’elles étaient na­tu­rel­le­ment abon­dantes. Se­lon la se­conde, ils les ont culti­vées ou fa­vo­ri­sées au point qu’elles sont de­ve­nues hy­per­do­mi­nantes. Une ana­lyse plus pous­sée a alors four­ni des élé­ments en fa­veur de cette

der­nière hy­po­thèse. En com­pa­rant la ré­par­ti­tion de ces 85 es­pèces do­mes­ti­quées avec celle des ves­tiges ar­chéo­lo­giques re­cen­sés en Ama­zo­nie, les cher­cheurs ont consta­té que leur pro­por­tion lo­cale est d’au­tant plus grande que la den­si­té d’im­plan­ta­tions hu­maines pré­co­lom­biennes est éle­vée. Là aus­si, on pour­rait pen­ser que les Amé­rin­diens ont choi­si de s’ins­tal­ler du­ra­ble­ment à proxi­mi­té de fo­rêts où ces es­pèces sont na­tu­rel­le­ment abon­dantes et di­ver­si­fiées. Mais cette ex­pli­ca­tion ne tient pas pour la plu­part de ces es­pèces pour les­quelles des traces de mise en culture ont été trou­vées hors de leur aire na­tu­relle. Cer­taines autres, qui ont été amé­lio­rées par les Amé­rin­diens sans pour au­tant être réel­le­ment culti­vées, existent ac­tuel­le­ment dans les fo­rêts ama­zo­niennes sous deux formes : une forme sau­vage, d’in­té­rêt re­la­ti­ve­ment li­mi­té, et une forme amé­lio­rée. Dans le cas d’une es­pèce frui­tière par exemple, la forme sau­vage a des pe­tits fruits, tan­dis que la forme amé­lio­rée a des fruits plus gros. Or la forme amé­lio­rée n’existe sou­vent qu’en de­hors de l’aire d’ori­gine de l’es­pèce, c’est-àdire dans des ré­gions où la forme sau­vage n’est pas pré­sente et ne l’a ja­mais été. La seule ex­pli­ca­tion pos­sible est que la ré­par­ti­tion ac­tuelle de ces es­pèces do­mes­ti­quées ou se­mi-do­mes­ti­quées, et leur den­si­té lo­cale, no­tam­ment près des zones où la pré­sence de peu­ple­ments hu­mains an­ciens et im­por­tants est avé­rée, ré­sultent de l’ac­tion de ces po­pu­la­tions amé­rin­diennes pré­co­lom­biennes. Ces ré­sul­tats sont co­hé­rents avec l’image que les tra­vaux d’éco­lo­gie his­to­rique ont sug­gé­rée du mode d’in­ter­ven­tion de ces so­cié­tés sur leur en­vi­ron­ne­ment, même lors­qu’elles étaient or­ga­ni­sées en ré­seaux re­la­ti­ve­ment denses d’ag­glo­mé­ra­tions. Cette in­ter­ven­tion était pro­ba­ble­ment très di­ver­si­fiée et très éloi­gnée de la concep­tion au­jourd’hui do­mi­nante de

ES­PÈCES « HY­PER­DO­MI­NANTES » re­pré­sentent à elles seules plus de 50 % de tous les arbres d’Ama­zo­nie.

l’agri­cul­ture. Loin de pra­ti­quer la mo­no­cul­ture et de re­pous­ser la fo­rêt comme un en­vi­ron­ne­ment hos­tile et dé­fa­vo­rable à la pro­duc­tion de res­sources vé­gé­tales, les po­pu­la­tions lo­cales as­so­ciaient dif­fé­rents types d’in­ter­ven­tion sur le monde vé­gé­tal en­vi­ron­nant : de la do­mes­ti­ca­tion et la mise en culture de cer­taines es­pèces sur des sols ar­ti­fi­ciel­le­ment en­ri­chis à la simple cueillette de pro­duits sau­vages, en pas­sant par l’agro­fo­res­te­rie et une sé­lec­tion ac­tive in si­tu de formes amé­lio­rées d’arbres fo­res­tiers (3) (lire ci-des­sus).

Des so­cié­tés ap­pa­rues il y a 6 000 ans

Bien qu’elle ap­porte des élé­ments nou­veaux et in­té­res­sants, cette étude ne met tou­te­fois pas un point fi­nal à la contro­verse. Ne se­rait-ce que parce qu’elle ne ré­sout pas le pro­blème du manque de don­nées, et de l’in­éga­li­té de leur ré­par­ti­tion à l’échelle de l’Ama­zo­nie. De la même ma­nière que la carte des sites ar­chéo­lo­giques est in­com­plète et vrai­sem­bla­ble­ment biai­sée, la ré­par­ti­tion des par­celles d’in­ven­taire d’arbres du ré­seau ATDN sur la­quelle est fon­dée l’ana­lyse est elle

aus­si tri­bu­taire, bien que dans une moindre me­sure, des pos­si­bi­li­tés d’ac­cès au ter­rain. L’ex­ten­sion en cours de ce ré­seau per­met­tra cer­tai­ne­ment d’amé­lio­rer la qua­li­té et la pré­ci­sion de ces ré­sul­tats. Mais une ques­tion reste tou­jours ou­verte : la ré­par­ti­tion spa­tiale des sites ar­chéo­lo­giques connus re­flète-telle bien la réa­li­té du peu­ple­ment hu­main de l’Ama­zo­nie fo­res­tière ? Tout d’abord, les sites ar­chéo­lo­giques dé­cou­verts après dé­fo­res­ta­tion n’ont pas tou­jours été créés dans un en­vi­ron­ne­ment fo­res­tier. C’est le cas par exemple du dense ré­seau de sites à fos­sé ou à murs de terre aux formes géo­mé­triques dé­cou­verts dans le bas­sin su­pé­rieur du Purús, aux confins de l’État bré­si­lien de l’Acre et de la Bo­li­vie. On sait en­core peu de chose des so­cié­tés qui les ont créés, si­non qu’elles sont ap­pa­rues il y a près de 6 000 ans, ont pros­pé­ré jus­qu’à il y a 500 ou 600 ans, et étaient vrai­sem­bla­ble­ment très struc­tu­rées (4 ) . Des tra­vaux ré­cents ont mon­tré qu’elles oc­cu­paient des mi­lieux re­la­ti­ve­ment ou­verts, en marge du mas­sif fo­res­tier pro­pre­ment dit, et au­raient même amé­na­gé le pay­sage pour qu’il reste ou­vert et fa­vo­rable à leurs ac­ti­vi­tés (5). Pour­tant, les sites ar­chéo­lo­giques qui at­testent cette oc­cu­pa­tion ont été dé­cou­verts dans des zones qui, jus­qu’à une date ré­cente, étaient oc­cu­pées par des fo­rêts denses. De fait, le mas­sif fo­res­tier a connu une ex­pan­sion à par­tir du XVIe siècle, sous l’ef­fet conjoint de deux phé­no­mènes : d’une part, la brusque dis­pa­ri­tion de 50 à 90 % des po­pu­la­tions amé­rin­diennes à la suite des épi­dé­mies ré­sul­tant de l’ar­ri­vée des Eu­ro­péens ; d’autre part, la fin, il y a en­vi­ron 600 ans, d’un épi­sode sec qui du­rait de­puis en­vi­ron trois siècles. Ce­pen­dant, ce cas de fi­gure peut dif­fi­ci­le­ment être gé­né­ra­li­sé : on dé­couvre de plus en plus de ves­tiges ar­chéo­lo­giques au coeur même du mas­sif fo­res­tier, dans des zones a prio­ri peu sus­cep­tibles d’avoir été si­gni­fi­ca­ti­ve­ment tou­chées par les ré­gres­sions pas­sées du cou­vert fo­res­tier. C’est le cas no­tam­ment dans les mas­sifs fo­res­tiers de l’in­té­rieur du bou­clier guya­nais, for­ma­tion géo­lo­gique ré­par­tie entre la Co­lom­bie, le Venezuela, le Guya­na, le Su­ri­name, la Guyane et le Bré­sil. Les tra­vaux d’éco­lo­gie his­to­rique y sont en­core trop rares. Or c’est dans ces zones que sont mises au jour, en nombre sans cesse crois­sant, des struc­tures d’un type par­ti­cu­lier que les ar­chéo­logues ap­pellent sites à fos­sé. Ces sites lo­ca­li­sés en hau­teur re­lèvent de trois ca­té­go­ries : la « mon­tagne cou­ron­née », où un fos­sé pé­ri­phé­rique cein­ture en­tiè­re­ment le som­met d’une col­line ; l’ins­tal­la­tion de type « camp » éta­blie sur une par­tie d’un pla­teau som­mi­tal et elle aus­si en­tou­rée d’un fos­sé ; et en­fin l’« épe­ron bar­ré », qui est un mé­plat col­li­naire dont l’ac­cès le moins abrupt est fer­mé par un fos­sé rec­ti­ligne.

Une tren­taine seule­ment de ces sites à fos­sé, en gé­né­ral dé­cou­verts for­tui­te­ment lors de pros­pec­tions ar­chéo­lo­giques pé­destres, étaient connus en 2010. De­puis, le dé­ve­lop­pe­ment et la ba­na­li­sa­tion de l’usage du la­ser à ba­layage aé­ro­por­té (Li­dar), qui per­met la mo­dé­li­sa­tion nu­mé­rique du re­lief en fai­sant abs­trac­tion du cou­vert fo­res­tier, ont ra­di­ca­le­ment chan­gé notre re­gard sur ces struc­tures. Elles sont non seule­ment fré­quentes (nous en avons re­cen­sé 70, et ce nombre croît ra­pi­de­ment), par­fois en groupes denses (plu­sieurs sites au ki­lo­mètre car­ré), mais aus­si très di­verses, avec des su­per­fi­cies va­riant de 5 000 à 40 000 m2. Étant don­né les dif­fi­cul­tés d’ac­cès au ter­rain, peu d’entre elles ont dé­jà fait l’ob­jet de fouilles pré­ven­tives ou pro­gram­mées. Ain­si, les don­nées ar­chéo­lo­giques, en­core trop peu nom­breuses, ne per­mettent pas en­core d’af­fir­mer quelle était leur fonc­tion. Se­lon les hy­po­thèses, cer­taines pou­vaient être des vil­lages for­ti­fiés, d’autres des sites cé­ré­mo­niels ou fu­né­raires, et ces dif­fé­rentes fonc­tions ont pu se suc­cé­der sur un même site. S’il est dif­fi­cile d’af­fir­mer quelles étaient ces fonc­tions, des da­ta­tions au ra­dio­car­bone et les fouilles dé­jà me­nées par l’In­rap-Guyane ont per­mis d’éta­blir que le phé­no­mène est ap­pa­ru et s’est dé­ve­lop­pé tout au long du pre­mier mil-

Cer­tains sites à fos­sé pou­vaient être des vil­lages for­ti­fiés, d’autres des sites cé­ré­mo­niels

lé­naire de notre ère, et qu’il est le fait de dif­fé­rents groupes hu­mains. Quoi qu’il en soit, nombre de ces dé­cou­vertes, trop ré­centes pour fi­gu­rer sur les cartes ar­chéo­lo­giques de l’Ama­zo­nie, n’ont pu être prises en compte dans l’étude de Ca­ro­li­na Le­vis et ses col­lègues. Le ré­sul­tat en est que la Guyane (et plus lar­ge­ment le bou­clier guya­nais) ap­pa­raît, sans doute à tort, comme une ré­gion où le lien entre ves­tiges d’oc­cu­pa­tion pré­co­lom­bienne et ri­chesse des fo­rêts en es­pèces do­mes­ti­quées est très faible. D’où l’in­té­rêt du pro­jet LongTIme, que nous avons lan­cé en 2016 avec l’ap­pui du Centre d’étude de la bio­di­ver­si­té ama­zo­nienne (La­bex Ce­ba). Ce pro­jet d’éco­lo­gie his­to­rique vise à com­prendre, au­tour de deux sites à fos­sé ré­cem­ment dé­tec­tés no­tam­ment dans la ré­serve des Nou­ragues en Guyane, les mo­da­li­tés d’oc­cu­pa­tion et de ges­tion du pay­sage pré­co­lom­bien et l’ef­fet de ces usages sur la bio­di­ver­si­té ac­tuelle des fo­rêts. Nous uti­li­sons toute une gamme d’ou­tils et de mé­thodes (pros­pec­tion ar­chéo­lo­gique, ana­lyse des char­bons et des phy­to­lithes (*), Li­dar, ma­gné­to­mé­trie, géo­mor­pho­lo­gie, pé­do­lo­gie et chi­mie du sol) pour ca­rac­té­ri­ser les in­ter­ac­tions pas­sées de l’homme avec son mi­lieu. Nous ten­te­rons éga­le­ment d’in­tro­duire ces élé­ments, aux cô­tés de pa­ra­mètres en­vi­ron­ne­men­taux et bio­tiques (*), dans un mo­dèle ex­pli­ca­tif des pa­trons de bio­di­ver­si­té (*) ob­ser­vés au­jourd’hui. Ces der­niers se­ront étu­diés sur trois groupes d’or­ga­nismes sus­cep­tibles d’avoir gar­dé l’em­preinte des per­tur­ba­tions pas­sées : les arbres, les cham­pi­gnons et les vers de terre. Mais LongTIme s’ap­puie éga­le­ment sur l’ex­per­tise des po­pu­la­tions ama­zo­niennes contem­po­raines, grâce au tra­vail des an­thro­po­logues. Des col­la­bo­ra­teurs amé­rin­diens de longue date ap­por­te­ront leur lec­ture cri­tique de la fo­rêt, des sols et des cycles éco­lo­giques, en pra­ti­quants et en spé­cia­listes des in­ter­ac­tions homme/mi­lieu ama­zo­nien. Nous es­pé­rons que les ré­sul­tats de ce pro­jet contri­bue­ront à le­ver le voile sur le rôle de l’homme dans la struc­tu­ra­tion des fo­rêts guya­naises, et plus lar­ge­ment ama­zo­niennes. (1) C. Le­vis et al., Science, 355, 925, 2017. (2) H. ter Steege et al., Science, 342, 1243092, 2013. (3) M. Ar­royo-Ka­lin, Di­ver­si­ty, 2, 473, 2010. (4 ) S. Sau­na­luo­ma et P. K. Vir­ta­nen, Ti­pití J Soc An­thro­pol of Lowl South Am, 13, 23, 2015.

(5) J. Wat­ling et al., PNAS, 114, 1868, 2017.

(*) Les phy­to­lithes sont des mi­cro­fos­siles de cel­lules vé­gé­tales. (*) Les fac­teurs

bio­tiques re­pré­sentent l’en­semble des re­la­tions entre êtres vi­vants dans un éco­sys­tème. (*) Un pa­tron de bio­di­ver­si­té est la re­pré­sen­ta­tion de la ré­par­ti­tion des va­ria­tions géo­gra­phiques de la bio­di­ver­si­té.

Dans des zones in­ha­bi­tées de­puis au moins trois siècles, on trouve des arbres do­mes­ti­qués, ici un ca­caoyer.

Vue d’ar­tiste d’un pay­sage avec sites à fos­sé oc­cu­pés par des vil­lages pré­co­lom­biens. Ces so­cié­tés ap­pa­rues au cours du der­nier mil­lé­naire ne consi­dé­raient pas la fo­rêt comme un en­vi­ron­ne­ment hos­tile qu’il fal­lait re­pous­ser pour culti­ver.

DES­SOUS In­vi­sible sur la pho­to­gra­phie de gauche, le fos­sé en­cer­clant le som­met de la col­line où de­vait se trou­ver un vil­lage ap­pa­raît sur le mo­dèle nu­mé­rique de ter­rain ob­te­nu grâce au Li­dar aé­ro­por­té.

DES­SUS

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