Au fil de la Marne

En re­mon­tant la Marne, l’écri­vain Jean-Paul Kauff­mann tra­verse le vi­gnoble cham­pe­nois de Ch‰teau-Thier­ry ˆ Ch‰lons-en-Cham­pagne. L’oc­ca­sion de sillon­ner ˆ tra­vers co­teaux et val­lées et de vi­si­ter des caves de lé­gende creu­sées dans la craie.

La Revue du Vin de France - - SOMMAIRE - Par Jé­rôme Bau­douin

Dans les pas de JeanPaul Kauff­mann, le vi­gnoble cham­pe­nois semble tout à coup prendre une autre di­men­sion. Comme si chan­geant de pers­pec­tive, le re­gard se met­tait à na­vi­guer entre les vignes et la Marne, entre caves et co­teaux. « Le vi­gnoble cham­pe­nois de la val­lée de la Marne tient de l’hor­tillon­nage, avec ses ca­bi­nets de ver­dure, ses plates-bandes culti­vées en car­ré ou en rec­tangle, ses ber­ceaux, ses com­par­ti­ments, ses al­lées, ses ri­goles. Ha­bit d’Ar­le­quin com­po­sé de par­celles trop bien cou­sues » , ob­serve l’écri­vain dans son der­nier ou­vrage, Re­mon­ter la Marne. Nous ca­lons nos pas dans ceux du mar­cheur so­li­taire, ob­ser­vant à notre tour ce pay­sage vi­ti­cole qui se dé­roule sous nos yeux à contre-cou­rant de la Marne, jus­qu’à Châ­lons-en-Cham­pagne. Si les pre­mières vignes ap­pa­raissent dès la Seine-et-Marne, du cô­té de Crouttes-sur-Marne, où la ta­len­tueuse Fran­çoise Be­del et son fls Vincent sont des vi­gies, sur leur co­teau, le vi­gnoble prend sa pleine me­sure à par­tir de Châ­teauTier­ry. C’est d’ailleurs ici que la marque de la co­opé­ra­tive Pan­nier est ins­tal­lée, dans les caves mé­dié­vales si­tuées sous la ville que l’on peut vi­si­ter. À par­tir de Dor­mans, les co­teaux sont plus spec­ta­cu­laires. La sta­tue d’Ur­bain II, à Châ­tillon-sur-Marne, mo­nu­men­tale, semble do­mi­ner le monde. Les vignes se font rares sur les rives de la Marne au proft des champs de cé­réales qui semblent ré­gner sans par­tage. Le vil­lage de

Cu­mières « ne laisse rien voir » de son ac­ti­vi­té vi­ti­cole, comme le sou­ligne Jean-Paul Kauf­mann. Pour­tant, la for­tune du cham­pagne se­rait née sur le port de Cu­mières, à la fn du Moyen Âge. En contre­bas de l’ab­baye de Haut­vil­lers, où vé­cut le moine Dom Pé­ri­gnon, par­taient les pre­mières li­vrai­sons de ce “vin de ri­vière”. Em­prun­ter de­puis Cu­mières la pe­tite route du vil­lage d’Haut­vil­lers, ber­ceau lé­gen­daire du cham­pagne, laisse ad­mi­rer un pay­sage à la fois sau­vage et bu­co­lique. De­puis cette route, le re­gard em­brasse la mon­tagne de Reims, la val­lée de la Marne, Éper­nay et plus loin à l’ho­ri­zon Châ­lons-en-Cham­pagne. À Éper­nay, du haut de la tour de la Mai­son Cas­tel­lane, re­mar­quable monument haut de 60 m et qui compte 237 marches, la vue est im­pres­sion­nante. La tour fut conçue entre 1900 et 1905 par l’ar­chi­tecte Ma­rius Tou­doire, à qui l’on doit la gare de Lyon à Pa­ris. Elle de­vait ser­vir de châ­teau d’eau pour la cé­lèbre mai­son de cham­pagne mais elle n’a fonc­tion­né qu’un an. Elle do­mine au­jourd’hui l’ate­lier de mise en bou­teilles, le chai, les caves et le musée. La vi­site des caves de la mai­son vaut le dé­tour, car le travail dans les ga­le­ries est ren­du vi­vant grâce à une mise en scène de per­son­nages oeu­vrant pour la conser­va­tion du pé­tillant.

DES CAVES ET DES BULLES

Éper­nay est aus­si le siège de la pre­mière mai­son de cham­pagne, Moët & Chan­don. Si les caves de la pres­ti­gieuse mai­son sont ou­vertes au pu­blic, Moët pro­pose aux ama­teurs une vi­site Grand Vin­tage Col­lec­tion Pri­vée, en pe­tit co­mi­té (mi­ni­mum deux per­sonnes), qui per­met non seule­ment de vi­si­ter les caves sous la ville mais aus­si de dé­gus­ter deux cham­pagnes mil­lé­si­més Grand Vin­tage Col­lec­tion 2004 et 1992 dans un sa­lon privé. La dé­gus­ta­tion est conduite et com­men­tée par un som­me­lier. Dom Pé­ri­gnon, la mai­son voi­sine avec la­quelle elle par­tage une par­tie de ses caves, pro­pose elle aus­si des vi­sites sur me­sure. La mai­son Mer­cier, ap­par­te­nant éga­le­ment au groupe LVMH, pro­pose quant à elle une vi­site ori­gi­nale de ses 18 km de caves en pe­tit train. Un voyage qui donne la me­sure de l’em­prise du cham­pagne dans les sous­sols d’Éper­nay. Non loin de là, tou­jours dans le centre d’Éper­nay, la mai­son

Per­rier-Jouët n’hé­site pas à mettre en avant non seule­ment ses lieux de pro­duc­tion, mais aus­si des ex­po­si­tions au­tour de l’art fo­ral. C’est ma­gnifque et ra­fraî­chis­sant. Éper­nay est aus­si la porte d’en­trée vers la Côte des Blancs. Certes, nous nous éloi­gnons de la Marne mais il ne faut pas hé­si­ter à faire un pe­tit écart pour al­ler dé­jeu­ner à Avize chez le grand vi­gne­ron Anselme Se­losse. Les Avi­sés est sans doute la meilleure adresse de la ré­gion avec un concept d’hô­tel de charme et de table d’hôtes gas­tro­no­mique. Le chef Sté­phane Ros­sillon, an­cien se­cond d’Anne-So­phie Pic, met en va­leur les pro­duits régionaux avec maes­tria. Mal­gré son suc­cès, le res­tau­rant qui ne compte que vingt cou­verts le mi­di a su gar­der un es­prit convi­vial très cha­leu­reux. Rive gauche de la Marne, Éper­nay ; rive droite, Aÿ et ses co­teaux plan­tés de pi­not noir. Si les grandes mai­sons se font dis­crètes – Bol­lin­ger et Aya­la ne pro­posent pas de vi­sites – les pe­tits pro­duc­teurs comme la mai­son Ga­ti­nois ac­cueillent vo­lon­tiers les ama­teurs. Le che­min se pour­suit vers Châ­lons-en-Cham­pagne où se si­tue no­tam­ment la mai­son Jo­seph Per­rier, une pé­pite po­sée contre la fa­laise. Une âme toute fa­mi­liale ha­bite en­core les lieux. Les caves, de plain pied, abritent une in­ven­tion ex­tra­or­di­naire : des ré­fec­teurs po­sés sur le cal­caire à 45°, en contre­bas des puits de lu­mière. In­ven­tés en 1844 par Adolphe Jac­ques­son, ils per­met­taient, di­sait-il, d’éclai­rer les caves sur 100 m et d’éco­no­mi­ser 15 000 francs de chan­delles par an ! Une idée de gé­nie que la mai­son Jo­seph Per­rier a conser­vé et qu’elle fait dé­cou­vrir aux vi­si­teurs ra­vis. La lu­mière pé­nètre ain­si sous terre, alors qu’à la sur­face, la Marne suit son cours. Dé­jà la vigne dis­pa­raît et laisse place aux cé­réales, dans ces plaines fer­tiles.

➊ Des loueurs de ba­teaux offrent la pos­si­bi­li­té de na­vi­guer sur la Marne. ➋ La dis­til­le­rie Guillon est ni­chée dans la mon­tagne de Reims. ➌ Sté­phane Ros­sillon, le ta­len­tueux chef des Avi­sés. ➍ Chez Mer­cier, les caves se vi­sitent

en train. ➎ Moët & Chan­don conserve des mil­lions de bou­teilles

dans le sous-sol d’Éper­nay.

L’ab­baye d’Haut­vil­lers ne se vi­site qu’une fois par an lors des Jour­nées du

Patrimoine.

La tour de Cas­tel­lane, haute de 60 m, est de­ve­nue l’em­blème d’Éper­nay.

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