Phi­lip­pine de Roth­schild quitte la scène des grands crus

La grande dame de Mou­ton Roth­schild est dé­cé­dée fn août. Le cri­tique et écri­vain Michel Do­vaz re­trace la car­rière d’une bâ­tis­seuse hors norme.

La Revue du Vin de France - - EN PRIMEUR - Michel Do­vaz

Dans la nuit du 22 au 23 août 2014, la ba­ronne Phi­lip­pine de Roth­schild dis­pa­rais­sait « des suites d’une longue ma­la­die » . Les proches de “Ma­dame” la sa­vaient aux prises, de­puis des an­nées, avec une leu­cé­mie. Son éner­gie in­domp­table, ses ac­ti­vi­tés in­ces­santes, son goût d’en­tre­prendre l’ont sou­te­nue dans ce com­bat.

Une en­fance tra­gique

Sa vie com­mence par une tra­gé­die : le 22 juin 1944, deux spa­das­sins ger­ma­niques ar­rêtent sa mère mais n’em­mènent pas Phi­lip­pine, 10 ans, « car elle res­semble à la flle de l’un deux of­ciers » . Eli­sa­beth de Roth­schild est dé­por­tée à Ra­vens­brück où elle dé­cé­de­ra le 23 mars 1945.

Les Roth­schild de Mou­ton sont des­cen­dants de la branche an­glaise de la fa­mille, fon­dée par Na­than, en­voyé à Londres par son père. Na­tha­niel, fls du pré­cé­dent, ac­quiert le châ­teau Mou­ton Roth­schild en 1853. Les des­cen­dants de cette branche sont éclec­tiques et moins fnan­ciers que ceux de la branche dite fran­çaise (Lafte Roth­schild). Le goût du théâtre les pour­suit : Hen­ri (le mé­de­cin) signe des pièces sous le pseu­do­nyme d’Hen­ri Pas­cal, Phi­lippe l’imi­te­ra sous le nom d’An­dré Pas­cal et fe­ra construire le Théâtre Pi­galle. Sa flle, Phi­lip­pine se fait connaître sous le nom de Phi­lip­pine Pas­cal. Elle de­vient pen­sion­naire de la Co­mé­die fran­çaise (1958-1964) et y ren­contre son fu­tur ma­ri, le co­mé­dien Jacques Sey­reys. Ils ont deux en­fants : Ca­mille (1961) et Phi­lippe (1963). En deuxième noce, Phi­lip­pine épouse Jean-Pierre de Beau­mar­chais, et Julien (1971) vient au monde.

De 1973 à 1987, Phi­lip­pine connaît de grands suc­cès avec la com­pa­gnie Bar­rault-Re­naud. Elle est pa­ri­sienne, loin de Mou­ton Roth­schild. Mais elle est flle unique, son père prend de l’âge, il l’ap­pelle à Pauillac. Dès 1980, elle dé­laisse le théâtre, sa deuxième vie com­mence. En 1981, elle or­ga­nise l’ex­po­si­tion des éti­quettes de Mou­ton Roth­schild. De­puis l945, elles sont toutes illus­trées par un grand peintre. Phi­lip­pine a aus­si beau­coup dé­ve­lop­pé le fa­bu­leux Mu­sée du vin dans l’art ima­gi­né par son père et inau­gu­ré en 1962 par An­dré Mal­raux, alors mi­nistre de la Cul­ture.

Tel père, telle fille

En 1988 meurt Phi­lippe. Sans hé­si­ter, Phi­lip­pine dé­cide de di­ri­ger Mou­ton Roth­schild, de­ve­nu pre­mier cru clas­sé en 1973, et la mai­son de né­goce (La Ba­ron­nie).

Le mi­lieu, très mas­cu­lin, ne croit pas au suc­cès de Phi­lip­pine. C’est igno­rer la for­mule de Li­ba­nius (poète grec du IIIe siècle de notre ère) : Qua­lis pa­ter, ta­lis flius (Tel père, tel fls).

Non seu­le­ment elle mène à leur terme les en­tre­prises de son père (Opus One en Ca­li­for­nie) mais elle lance la cu­vée Al­ma­vi­va au Chili avec Con­cha y To­ro (1999), crée le deuxième vin de Mou­ton Roth­schild, Le Petit Mou­ton, dé­ve­loppe Mou­ton Ca­det, s’im­plante avec suc­cès en Lan­gue­doc (do­maine de Ba­ron’Arques en 1998), construit un nou­veau cu­vier à Mou­ton Roth­schild (2013), sou­tient le projet de la Ci­té des ci­vi­li­sa­tions du vin à Bor­deaux, ai­dée par ses deux fls et, de­puis juin 2014, re­jointe par sa flle Ca­mille, en­trée au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Mou­ton Roth­schild à la veille de sa mort.

À 80 ans, c’est une émi­nente femme d’af­faires et une grande dame du vin qui a ti­ré sa ré­vé­rence.

Cé­lèbre pour son vin, la ba­ronne Phi­lip­pine

a aus­si don­né au châ­teau Mou­ton Roth­schild les plus belles

fêtes du Bor­de­lais.

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