Les jeunes vi­gne­rons face à leur ave­nir

Quels sont au­jourd’hui les en­jeux du mé­tier de vi­gne­ron ? Com­ment les jeunes ap­pré­hendent-ils cette pro­fes­sion, ses mu­ta­tions ? Ve­nus d’Al­sace, de Bour­gogne, de Cham­pagne, de Loire et du Sud-Ouest, cinq jeunes pousses de la vigne té­moignent.

La Revue du Vin de France - - GRAND ENTRETIEN - Dé­bat ani­mé par Oli­vier Poels et Alexis Gou­jard, pho­tos : Ré­gis Gr­man.

Ils sont cinq, cinq jeunes vi­gne­rons ta­len­tueux âgés de moins de 35 ans, de pro­fil dif­fé­rent et re­pré­sen­tant di­verses ap­pel­la­tions fran­çaises. Trans­mis­sion, hé­ri­tage, style des vins, vi­ti­cul­ture, com­mer­cia­li­sa­tion, spé­cu­la­tion, com­ment voient-ils et vivent-ils le monde du vin d’au­jourd’hui ? Quelles sont leurs convic­tions, leurs doutes, leurs dé­cep­tions et leurs es­poirs ? Nous avons croi­sé leurs re­gards sur un monde en plein mou­ve­ment.

La RVF. Qu’est-ce qui vous a pous­sés à de­ve­nir vi­gne­ron ?

Jé­rôme Neu­meyer : J’ai un par­cours aty­pique. Je ne suis pas de­ve­nu tout de suite vi­gne­ron, j’ai exer­cé le mé­tier d’in­gé­nieur du­rant sept ans. J’avais be­soin de voir autre chose, de vivre une autre ex­pé­rience. En tant que fils de vi­gne­ron, j’étais condi­tion­né pour faire ce mé­tier. De­puis l’âge de 3 ans, toutes les se­maines, les amis, les

clients et les voi­sins de mes pa­rents de­man­daient si je vou­lais être vi­gne­ron. J’ai donc res­sen­ti le be­soin de quit­ter mon en­vi­ron­ne­ment pour me confron­ter à un autre monde. Je me suis en­suite sen­ti prêt à re­ve­nir au do­maine et à de­ve­nir vi­gne­ron.

Jean-Marc Sé­lèque : J’ai dé­mar­ré à l’âge de 20 ans, j’étais fils unique et même si on ne m’a ja­mais vrai­ment pous­sé à faire ce mé­tier, ça s’est im­po­sé comme une évi­dence. J’ai vu le che­min tra­cé et je l’ai sui­vi. Je tra­vaille au­jourd’hui avec mon père.

Clé­ment Pi­nard : J’ai long­temps hé­si­té entre le mé­tier de cui­si­nier et de vi­gne­ron, j’ai tran­ché à 16 ans et j’ai choi­si de pour­suivre avec mon frère l’oeuvre de la fa­mille. Nous sommes un do­maine fa­mi­lial de­puis vingt gé­né­ra­tions, ce­la re­pré­sente quelque chose.

Ch­loé Che­va­lier : Je n’ai ja­mais dou­té que je fe­rai ce mé­tier. La vigne me pas­sionne et j’ai donc na­tu­rel­le­ment sui­vi cette voie, en pas­sant un BTS vi­ti­cul­ture-oe­no­lo­gie avant de re­prendre le do­maine avec mes soeurs. Nous nous sommes ré­par­ti les tâches et ce­la fonc­tionne très bien.

Ger­main Croi­sille : Mon cas est un peu dif­fé­rent, le do­maine n’existe que de­puis une gé­né­ra­tion, il a été créé par mes pa­rents qui sont par­tis de rien. Ils ont beau­coup tra­vaillé et ga­lé­ré et je n’étais pas cer­tain de vou­loir pour­suivre. Je suis donc par­ti dans une autre voie avant de ra­pi­de­ment me rendre compte qu’en réa­li­té j’étais fait pour ça.

La RVF. Com­ment s’est opé­ré le pas­sage de té­moin avec la gé­né­ra­tion pré­cé­dente ?

Ger­main Croi­sille : Tout en dou­ceur, mes pa­rents étant au­to­di­dactes, ils n’avaient pas d’a prio­ri. Au dé­part, je me suis ef­fa­cé, puis j’ai pris confiance. C’est moi qui ai dé­sor­mais les clefs du do­maine. J’ai réus­si, non sans quelques heurts, à im­po­ser ma vi­sion du vin. Mon père pro­dui­sait des ca­hors “à l’an­cienne”, très ex­traits et boi­sés, je suis par­ti dans une autre voie. Au dé­but, il ne com­pre­nait pas mes vins, ils lui sem­blaient man­quer de ma­tière. Il faut dire qu’il n’avait pas une grande cul­ture du vin.

Clé­ment Pi­nard : Mon frère et moi avons eu la chance de vivre une trans­mis­sion en dou­ceur. Très ou­verts, nos pa­rents nous ont ra­pi­de­ment fait confiance. Ils sont tou­jours sur le do­maine, mais dé­sor­mais en tant que sa­la­riés.

Ch­loé Che­va­lier : Lorsque mon père a suc­cé­dé à son père, les choses ont été as­sez ten­dues. Il y avait des en­gueu­lades mé­mo­rables et on pou­vait les en­tendre crier dans tout La­doix. Il a donc vou­lu évi­ter ce­la avec moi et il s’est to­ta­le­ment re­ti­ré. Il ne goûte même plus les vins avant la mise en bou­teilles ! En re­vanche, il garde un oeil sur la vigne et lorsque nous ne sommes pas d’ac­cord, c’est gé­né­ra­le­ment à cause des ren­de­ments. Di­sons que je pri­vi­lé­gie la qua­li­té et qu’il ai­me­rait par­fois qu’on en pro­duise un peu plus… Mais c’est moi qui ai le der­nier mot !

Jean-Marc Sé­lèque : De mon cô­té, le pro­blème est ve­nu du frère de mon père. Ils tra­vaillaient en­semble et lorsque je suis ar­ri­vé les choses se sont mal pas­sées au point que nous avons dû di­vi­ser le do­maine. Au­jourd’hui, nous sommes tout à fait rac­cord avec mon père sur la vi­sion des vins que nous vou­lons pro­duire. C’est plus com­pli­qué en ce qui concerne le vo­let com­mer­cial. Là, nous n’avons pas la même ap­proche.

Jé­rôme Neu­meyer : La ques­tion de la trans­mis­sion in­duit ef­fec­ti­ve­ment celle du sui­vi de la clien­tèle. Nous avons une im­por­tante clien­tèle pri­vée et ha­bi­tuée. Mon père sou­hai­tait qu’elle ne soit pas dé­bous­so­lée par le

nou­veau style de vins plus secs que je vou­lais mettre en place. Sur ce su­jet, nous ne sommes pas tou­jours d’ac­cord, même si, glo­ba­le­ment, il me laisse faire.

La RVF. Le style des vins que vous pro­dui­sez au­jourd’hui est-il dif­fé­rent de ce que fai­saient vos pa­rents ?

Ch­loé Che­va­lier : Oui, sur­tout en ma­tière de rouges. Mon père ai­mait pro­duire des vins puis­sants et boi­sés, y com­pris dans une ap­pel­la­tion comme La­doix qui doit nor­ma­le­ment ex­pri­mer plus de fi­nesse. J’ai une ap­proche as­sez dif­fé­rente et, de fait, les vins ne sont plus les mêmes.

Clé­ment Pi­nard : C’est vrai que l’époque où l’on cher­chait à pro­duire des vins très dé­mons­tra­tifs semble pas­sée, on re­cherche dé­sor­mais da­van­tage la fi­nesse. At­ten­tion tou­te­fois au re­tour de ba­lan­cier : j’ai le sen­ti­ment que cer­tains vi­gne­rons vont trop loin et on voit au­jourd’hui des vins trop dé­pouillés, trop maigres et trop fluides.

Jean-Marc Sé­lèque : En Cham­pagne, les choses ont beau­coup évo­lué. La no­tion de ter­roir est en­fin re­con­nue. On n’éla­bore plus seule­ment un pro­duit fes­tif avec des bulles, mais un vin qui re­ven­dique son ter­roir. Ma gé­né­ra­tion a aus­si pris le par­ti de la baisse des do­sages afin de réa­li­ser des vins plus purs et droits.

Jé­rôme Neu­meyer : En Al­sace, les an­ciens, te­nants d’une vi­sion plus ronde et su­crée des vins, et la jeune gé­né­ra­tion qui prône l’éla­bo­ra­tion de vins beau­coup plus secs ne sont pas tou­jours d’ac­cord. C’est notre grand dé­fi : les consom­ma­teurs ne se re­trouvent pas dans tous ces styles, ce­la altère notre image. Il faut sa­voir écou­ter les mar­chés. Il y a quelques an­nées, on trou­vait de nom­breux ama­teurs pour des vins moel­leux ou se­mi-moel­leux, ce n’est plus le cas. Même à Sau­ternes, ils se mettent à pro­duire des vins secs. Il faut que nous puis­sions nous adap­ter. On doit le­ver tous les ta­bous, y com­pris ce­lui de la fer­men­ta­tion ma­lo­lac­tique, trop sou­vent blo­quée. Cer­tains pi­nots gris sont ca­pables de l’ab­sor­ber.

Ger­main Croi­sille : À Ca­hors, nous sommes aus­si vic­times de pré­ju­gés forts sur nos vins, sou­vent ju­gés rus­tiques, puis­sants et for­te­ment boi­sés, ce que la gé­né­ra­tion pré­cé­dente a long­temps pro­duit. Or, le mal­bec peut aus­si don­ner nais­sance à des vins raf­fi­nés. Le vi­rage est amor­cé de­puis une di­zaine d’an­nées et main­te­nant, il faut le faire sa­voir. Tout ce­la peut s’opé­rer sans perdre son âme.

La RVF. La spé­cu­la­tion, l’ar­ri­vée des ca­pi­taux dans cer­tains vi­gnobles et l’ex­plo­sion du prix du fon­cier rendent les trans­mis­sions pro­blé­ma­tiques. Com­ment voyez-vous les choses ?

Jean-Marc Sé­lèque : Ce­la fa­vo­rise évi­dem­ment l’en­trée d’in­ves­tis­seurs ex­té­rieurs qui ra­chètent à tour de bras dans de nom­breuses ré­gions. Les ou­tils fis­caux qui exis­taient

ont été ra­bo­tés. Je me pose des ques­tions. Ne vais-je pas de­voir me tour­ner vers le né­goce pour sim­ple­ment pou­voir conti­nuer ? Nous n’avons pas en­core tout ré­glé au sein de la fa­mille et c’est vrai que ce­la nous met beau­coup de pres­sion.

Ch­loé Che­va­lier : Ce su­jet est très sen­sible en Bour­gogne. Les jeunes vi­gne­rons bour­gui­gnons, dont je pré­side l’as­so­cia­tion, tentent de ré­agir, d’or­ga­ni­ser une ré­sis­tance, mais en réa­li­té nous sommes bien im­puis­sants. Le pa­tri­moine échappe aux vi­gne­rons, c’est dom­mage, mais face à l’ar­gent, il est dif­fi­cile de gar­der la tête froide. J’ai ren­con­tré un vi­gne­ron qui vou­lait vendre une vigne, il sou­hai­tait qu’elle aille à un vi­gne­ron du vil­lage et pas à un in­ves­tis­seur ex­té­rieur et dans le même temps il vou­lait vendre au plus of­frant… Or, nous ne sommes plus en ca­pa­ci­té d’ache­ter quoi que ce soit vu les prix.

Clé­ment Pi­nard : Même si San­cerre est moins sous le feu des pro­jec­teurs, nous sen­tons que les choses bougent, et ce­la m’in­quiète. On voit le fon­cier mon­ter pro­gres­si­ve­ment et les grosses struc­tures ache­ter tout ce qui se vend. La trans­mis­sion est un vrai su­jet, on doit y pen­ser tôt. Dès 40 ans, un vi­gne­ron doit dé­sor­mais prendre ses dis­po­si­tions s’il veut pou­voir être se­rein. Nous ne sommes pas des spé­cia­listes de la fis­ca­li­té et pour­tant nous de­vons in­té­grer ce­la.

Jé­rôme Neu­meyer : Nous ne connais­sons pas ce su­jet en Al­sace. Le prix du fon­cier a plu­tôt ten­dance à stag­ner, ce qui n’est pas for­cé­ment une bonne nou­velle. Le prix du fon­cier étant le re­flet de l’at­trac­ti­vi­té, on com­prend que si les prix sont bas, c’est parce que per­sonne n’en veut. Nous sommes bal­lot­tés entre des vins à 3 ou 4 eu­ros et des Grands crus qui ne dé­passent qua­si­ment pas les 20 eu­ros. Certes, nous n’avons pas de pro­blème de trans­mis­sion, mais nous de­vons mieux va­lo­ri­ser nos vins, ce qui fe­ra alors aug­men­ter le prix des terres. S’il est vrai que l’on peut avoir peur de l’ar­ri­vée des ca­pi­taux étran­gers, mais ils ont tou­jours joué un rôle dans le vi­gnoble fran­çais. Les né­go­ciants al­le­mands en Cham­pagne, les An­glais à Bor­deaux ont contri­bué à l’es­sor de ces ré­gions. En Al­sace, je ne se­rais pas contre en voir ar­ri­ver quelques-uns, ce­la mon­tre­rait que nous de­ve­nons at­trac­tifs.

Ger­main Croi­sille : Voir un vi­gnoble échap­per aux vi­gne­rons c’est triste. C’est aus­si, comme tu le di­sais, la ran­çon de la gloire, mais une ran­çon très chè­re­ment payée. Nous n’en sommes pas non plus en­core là à Ca­hors, même si nous avons vu ar­ri­ver quelques in­ves­tis­seurs.

La RVF. De tout temps, les prix des grands vins n’ont ja­mais été aus­si éle­vés, qu’est-ce que ce­la vous ins­pire ?

Ch­loé Che­va­lier : Dif­fi­cile de nier que les prix ont aug­men­té en Bour­gogne. Mais nous avons des ren­de­ments en chute libre, avec pour cer­tains mil­lé­simes des ré­coltes am­pu­tées de moi­tié. Seul 2017 a fait ex­cep­tion. Nous sommes constam­ment en train de nous jus­ti­fier, mais nous su­bis­sons, nous aus­si, des hausses de prix, celles des bou­chons, des fûts, de la masse sa­la­riale…

Clé­ment Pi­nard : Rien n’est plus com­pli­qué que d’éta­blir le prix d’un vin. Sur quoi de­vons­nous nous fon­der ? Le coût de pro­duc­tion ? La de­mande ? Nous avons une im­por­tante clien­tèle par­ti­cu­lière que nous vou­lons gar­der, nous es­sayons donc d’être rai­son­nables. Notre pre­mier prix est à 14 eu­ros, ce qui re­pré­sente dé­jà une somme, mais il faut voir en face l’in­ves­tis­se­ment et le tra­vail qu’il faut réa­li­ser pour at­teindre ce ni­veau de qua­li­té.

Jé­rôme Neu­meyer : Là en­core, je me sens moins concer­né, les prix chez nous ne montent guère et on peut même se de­man­der com­ment cer­tains vi­gne­rons s’en sortent en ven­dant leurs vins à des ta­rifs aus­si bas. Les plus belles cu­vées, is­sues de ter­roirs en co­teaux dif­fi­ciles à tra­vailler, avec des ren­de­ments faibles et une cul­ture de la vigne en bio, sont mal ré­mu­né­rées chez nous. Nous par­lions tout à l’heure d’hé­ri­tage et par­mi ce que nous de­vons as­su­mer, il y a les ta­rifs de nos pa­rents. Dif­fi­cile d’ex­pli­quer les hausses aux clients, même si les vins que je pro­duis au­jourd’hui coûtent beau­coup plus chers.

La RVF. Dif­fi­cile d’échap­per au dé­bat sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et ses consé­quences. Com­ment voyez­vous les choses ? Êtes-vous in­quiets ?

Ch­loé Che­va­lier : Les gé­né­ra­tions pré­cé­dentes ont dé­jà connu des aléas cli­ma­tiques comme du gel ou de la grêle. Ils ont même connu des an­nées avec une pro­duc­tion zé­ro. Nous avons donc pris l’ha­bi­tude au do­maine de conser­ver du stock pour faire face à ce type de drame. Mais j’ai le sen­ti­ment que les choses s’ac­cé­lèrent et sur­tout re­viennent à des fré­quences plus ra­pides. Si je prends l’exemple de la Côte de Beaune, ces der­nières an­nées, nous avons été par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés. De­puis 2010, nous n’avons pra­ti­que­ment connu au­cun mil­lé­sime tran­quille. Nous sommes obli­gés de pen­ser à ces risques en per­ma­nence et nous de­vons nous or­ga­ni­ser en consé­quence.

Clé­ment Pi­nard : Je ne suis pas cli­ma­tos­cep­tique, mais je suis ras­su­ré par le pro­fil frais des mil­lé­simes ré­cents. Nous ne fai­sons pas tous les ans du 2003 ou

Après un ra­pide tour de table, force est de consta­ter qu’au­cun de nos jeunes vi­gne­rons n’au­rait pu exer­cer un autre mé­tier. L’ap­pel de la vigne était trop fort.

Con­trai­re­ment à Jé­rôme Neu­meyer en Al­sace et à Clé­ment Pi­nard à San­cerre, Jean-Marc Sé­lèque s’alarme de l’ar­ri­vée d’in­ves­tis­seurs étran­gers en Cham­pagne.

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